Le 17 octobre, une contestation globale de leur monde a éclaté dans tout le pays, écrite sur les dizaines de milliers de pancartes, une vaste convergence pour un soulèvement général contre leur système, leur violence de classe, violence d’Etat, l’extrême-droite. « ACAB », « Qui sème la misère récolte la révolte », « Aux armes ! », « La jeunesse emmerde le Front National »…
Plus de 1 700 actions partout en France recensées par les organisateurs. « Gilet jeune » arborait une manifestante… synthèse de la jonction et des convergences en cours face à un gouvernement failli, aux abois, qui n’a d’autre réponse que la violence et les provocations. Un pouvoir qui de Paris à Bordeaux, Lyon, Marseille, Lille… n’avait pas anticipé la profondeur de la colère et espérait qu’en noyant d’entrée les rassemblements sous les lacrymos, il sèmerait un chaos suffisant pour faire peur.
Mais la révolte, impressionnante de détermination, de fierté, de joie de la lutte, de solidarités, mélangée comme jamais, a envahi toutes les villes malgré les scènes saisissantes, les gaz asphyxiants, les grenades assourdissantes, les LBD, les mutilations. Avec cette conviction intime qui se voyait, se discutait, que quelque chose est en train de changer, en profondeur, avec la conscience de l’urgence et de l’inéluctabilité de l’affrontement.
Les centres-villes se sont transformés en manifestations géantes, bien supérieures à celles du 6 octobre, impossibles à quantifier tant les rues débordaient d’une multitude de cortèges se recomposant sous les lacrymos et les canons à eau. Les « forces de l’ordre » armées jusqu’aux dents, qui depuis des semaines défient les lycéens, brutalisent et arrêtent des centaines de mineurs, tandis que Lecornu traite les blocus de « violences urbaines », ont ce jour-là été dépassées, incapables de maîtriser la révolte. Des lignes de CRS et de gendarmes mobiles ont été débordées dans l’affrontement avec des milliers de jeunes faisant face, prêts à en découdre, défiant l’Etat, sa police, la tournant en dérision en direct sur les réseaux, s’en prenant aux lieux de pouvoir et à des centaines de commerces dans tout le pays. Des scènes inédites de pillage, conséquences des violences policières provocatrices attisant la colère et la haine du système, ont dès lors tourné en boucle sur toutes les chaînes télé de CNews à France 2, cette dernière transformant le journal du lendemain en véritable « clip de propagande » pour reprendre l’expression de la CGT France Télévisions. La veille, 780 étudiants en journalisme dénonçaient dans une tribune la couverture du mouvement par la chaîne publique entre le 28 septembre et le 1er octobre : « 75 % du temps des sujets abordaient la dégradation matérielle, 8 % les revendications et seulement 3 % concernaient les violences policières, soit 47 secondes ».
Déferlement sécuritaire et répressif, le pouvoir aux abois fait le choix de pousser à l’affrontement en créant un climat de guerre civile
C’est une propagande d’Etat à la mesure de leur trouille que Macron a peaufinée dans son allocution le 18, sommant les syndicats et partis de « condamner sans ambiguïté » les violences, dénonçant les « casseurs », « pilleurs », « délinquants », les « factieux issus de groupuscules d’ultragauche » et, en vrac, LFI, RP, les deux NPA… Dans la foulée Larcher, président du Sénat, estimait à la suite de Retailleau que « l’interdiction de LFI est posée » tandis que s’ouvre le procès de Rima Hassan pour laquelle le parquet a requis deux ans d’inéligibilité et dix mois de prison avec sursis pour avoir « banalisé » dans un tweet (supprimé) un attentat du Front populaire de libération de la Palestine en 1972… Bellamy, LR, promettait lui dimanche sur BFM la prison à Philippe Poutou accusé d’« inciter à la violence et au chaos »…
Dès dimanche, des couvre-feux étaient instaurés pour les mineurs avec, à Paris, sirènes stridentes et survol d’hélicoptère équipé de projecteur puissant, tout en laissant parader à Lyon des bandes de l’ultradroite tandis que les interdictions de manifestations étudiantes se multiplient depuis. Un climat de guerre civile.
Darmanin, garde des sceaux drapé dans son costume d’ex premier flic qui avait organisé la répression des émeutes de 2023, court les plateaux télé, se targuant des 2500 gardes à vue du week-end dont 917 ont été déférées avec poursuites. Avant le 17, 6000 interpellations avaient déjà eu lieu, pour l’essentiel des mineurs. Et Darmanin promet un nouvel arsenal sécuritaire, dont l’utilisation de l’IA pour la reconnaissance faciale, et une justice d’exception. Les tribunaux, débordés, sont appelés à faire de l’abattage et à être « impitoyables ». Sur la seule première journée, 150 jeunes ont été condamnés à de la prison, ferme la plupart du temps : trois mois pour des chaussures, un an avec mandat de dépôt pour un pavé, du sursis pour un pack d’eau et un drapeau tricolore, ou encore 14 mois fermes requis avec déferrement pour une boite de lait infantile. La plupart de ceux qui refusent la comparution immédiate sont emprisonnés en attendant leur procès… dans plusieurs mois. Une justice de classe, ce que Lecornu appelle une « réponse pénale massive ». Et ceux condamnés au pénal passeront devant des tribunaux civils promet Darmanin « dans plusieurs jours, plusieurs semaines […] On va faire condamner les personnes, je l’espère, à rembourser le préjudice qu’ils ont commis ».
Le pouvoir acculé s’enferre dans l’escalade policière. Nuñez a annoncé pour samedi, jour de l’acte II, de nouvelles interdictions de manifester, le recours aux drones, à des blindés, aux militaires de la force Sentinelle et aux unités d’élite de police et de gendarmerie. Et peu importe que les tribunaux aient été obligés d’annuler des interdictions de manifestation ce jeudi, dont à Paris celle de l’inter-facs quelques minutes après l’intervention de Macron qui se voulait martiale, promettant d’interdire toute manifestation non syndicale ! Pris dans l’engrenage de sa politique, il est prêt à tout, n’ayant d’autre réponse que la répression, une dérive dictatoriale face aux exigences d’une génération pour qui le soulèvement est une urgence vitale.
Hors de question pour Macron et les classes dominantes de lâcher quoi que ce soit, même pas les 10 milliards réclamés par des syndicats étudiants qui équivalent à peine aux profits engrangés par TotalEnergies sur six mois, entièrement redistribués aux actionnaires. Le gouvernement entend récupérer 54 milliards dans les dépenses publiques pour satisfaire les exigences de la finance, des « marchés » pour que les fortunes des milliardaires continuent à prospérer alors que l’économie s’enfonce dans une crise mondiale dont la France est un maillon faible. Plus de 72 000 entreprises ont déposé le bilan depuis le début de l’année. Le parasitisme des classes dominantes n’en est que plus brutal.
Il y a 20 ans, les 500 plus grandes fortunes professionnelles françaises cumulaient 170 milliards d’euros. Aujourd’hui c’est 1 128 milliards, + 564 % ! Le Sénat, peu suspecté d’ultragauchisme, évaluait l’an dernier à 211 milliards les cadeaux faits aux entreprises de plus de 5000 salariés sur un an. Bercy vient lui d’annoncer 165 milliards versés « sans contrepartie équivalente » (sic). Même largement sous évalués, ces chiffres donnent la mesure du « pillage » des caisses publiques par les vrais « casseurs délinquants ». Sans oublier les intérêts de la dette, ce racket fabuleux qui ruisselle sur les milliardaires, 79,2 milliards cette année, 91,2 milliards prévus pour 2027, plus de 100 à l’horizon 2028, alors que le gouvernement prévoit d’emprunter 340 milliards d’euros supplémentaires en 2027, et que les taux auxquels les banques acceptent de « prêter » à la France viennent de dépasser pour la première fois les 5 %.
Une révolte et un retentissement internationaux
Espagne, Italie, Belgique, Portugal, Allemagne, Serbie, Albanie, France..., dans toute l’Europe, c’est une même révolte de la Gen Z, des travailleur·es, une même conjonction des colères qui est à l’œuvre. Des révoltes qui se nourrissent, s’encouragent, découlant des mêmes causes.
« Des rues de Milan, de Madrid et de Tirana aux barricades devant les lycées de France, une vague mondiale de manifestations menées par la jeunesse met les gouvernements sous pression écrit le quotidien indien The Business Standard […] Pendant que les gouvernements sont aussi incapables de doser la répression policière que de répondre aux demandes d’argent public, cet automne 2026 vient montrer que la jeunesse, partout dans le monde, n’a plus l’intention de demander la permission de prendre en main son avenir ».
Le média espagnol El Salto écrit « Dans le sillage des soulèvements de 2025 (qui au Népal, à Madagascar, au Bangladesh ou en Bulgarie ont contribué à la chute du gouvernement), une jeunesse politisée, qui n’en peut plus d’être privée d’avenir, fait résonner en Europe les échos des révolutions de la génération Z […] Les jeunes sont partout devenus le cœur de coalitions plus larges formées avec d’autres milieux sociaux qui partagent leur colère, pour se mobiliser contre les inégalités, les privilèges, la corruption, la chute du niveau de vie, la pauvreté et la crise économique ».
Cette crise mondialisée globale, économique, environnementale, politique et démocratique avec la montée des extrêmes droites, ne laisse d’autre choix aux jeunes générations, jusqu’au cœur des puissances occidentales, que de se soulever pour un autre monde, contester la domination d’une ultra minorité qui accapare l’ensemble des richesses produites à l’image d’un Elon Musk, dont la fortune vient de repasser au-dessus de 1000 milliards de dollars ou d’un Bernard Arnault.
Mettre en échec le coup de force de Macron-Lecornu, jeunes, travailleur·es, ensemble construisons nos comités de mobilisations vers la grève générale
La révolte de la jeunesse partie des lycées d’Outre-Mer et des quartiers populaires, qui s’est étendue jusqu’aux lycées privilégiés, aux universités et aux grandes écoles, a changé la donne. Sa détermination, son émancipation de l’autorité et de la « morale » des classes dominantes faillies sont contagieuses. Une large fraction des travailleur·es, des classes populaires non seulement soutient la jeunesse en lutte mais s’en sent partie prenante. Et les leçons de la répression des gilets jaunes, des émeutes après la mort de Nahel, des luttes environnementales de Notre Dame des Landes ou de Sainte Soline sont présentes dans les esprits.
Les syndicats, qui n’avaient prévu aucune journée interpro depuis la rentrée et n’avaient fixé la date du 5 novembre que sous la pression du mouvement pour tenter de reprendre la main, sans même évoquer la date du 17 octobre dans l’appel de l’intersyndicale, ont été obligés d’essayer de suivre la jeunesse qui a son propre tempo.
Lecornu les convoquait ce mercredi pour « discuter de la sécurité des manifestations ». Sophie Binet, qui participait à la causerie pour la CGT, ne pouvait faire autrement que d’appeler à la sortie à « franchir un nouveau cap dans la mobilisation », annonçant que la CGT serait présente à l’acte II, affirmant « Il faut que les travailleurs et les travailleuses organisent des AG partout, sur tous les lieux de travail, avec tous leurs collègues, dans tous les services, pour généraliser la grève le 5 novembre et après. Quand les travailleurs et les travailleuses s’arrêtent, le pays s’arrête, l’économie est bloquée et nos revendications seront entendues »… Solidaires, non invité, avait fait savoir son refus de « répondre à l’injonction à dénoncer les violences » et appelle également au 24 et à la généralisation de la grève : « La réponse aux violences institutionnelles et sociales, c’est de convaincre autour de nous, d’organiser les discussions sur la grève sur les lieux de travail, de s’auto-organiser en assemblées générales pour convaincre aussi que c’est par la grève et le blocage de l’économie que nous allons gagner […] Préparons la reconduction dès le 5 novembre pour bloquer le pays jusqu’à la satisfaction de nos revendications ».
Pour la confédération CGT, « la seule voie de sortie de crise est la réponse immédiate aux revendications sociales », ce que porte toute la gauche institutionnelle dont Mélenchon qui déclarait après le 17 « Notre jeunesse a besoin qu’il y ait une bonne fin à cette séquence. Ses revendications doivent être entendues ».
Mais Macron mène la politique voulue par le CAC40 et ne veut ni ne peut faire la moindre concession. La « sortie de crise » ne peut-être que brutale.
Le RN qui tient son congrès ce week-end, sous la protection de la police, se fait le champion de l’ordre établi, et affirme que seule Le Pen protégera « de la violence de l’extrême gauche ». « Face au chaos, la France en ordre » répète Bardella.
Ils nous démontrent qu’il ne peut y avoir de « bonne fin » ni de « revendications entendues », qui plus est « satisfaites », sans remise en cause de leur système, sans contestation de la propriété capitaliste et du pouvoir des milliardaires, de leur appareil d’Etat, sans réorganisation et planification de la production, de la distribution et sans que le monde du travail, les prolétaires postulent au pouvoir, à imposer la démocratie de ceux qui font tout tourner dans la société.
L’affrontement qui débute transforme les consciences, libère les esprits. La jeunesse et d’importantes fractions du monde du travail changent le regard qu’elles ont sur elles-mêmes, prennent confiance dans la possibilité d’agir collectivement.
Les AG, les regroupements militants, les comités de mobilisation, les coordinations qui ont commencé à se construire sont autant de cadres dans lesquels se discutent les possibilités et les enjeux de la situation, la nature de l’affrontement. Ce sont autant de lieux d’organisation pour contrôler et décider nous-mêmes de notre mouvement, de ses objectifs, de ses formes, de comment l’étendre pour la « généralisation de la grève », le blocage de l’économie, contre la répression -en commençant par exiger l’amnistie des condamné·es du mouvement- et contre l’extrême-droite.
La « sortie de crise », la révolution en marche. L’affrontement mûrit
« Ceux qui ont pillé doivent rembourser. Chiche ! » ont répondu les initiateurs du 17 octobre dans l’appel pour l’Acte II ce 24 octobre : « La violence débridée, nous l’avons vue […] La loi sur l’état d’urgence date du 3 avril 1955. Elle a été écrite pendant la guerre d’Algérie, pour la guerre d’Algérie. Le 5 octobre 1961, le préfet de police Papon imposait aux seuls « Français musulmans d’Algérie » un couvre-feu à Paris et en banlieue, de 20 h 30 à 5 h 30. Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens ont manifesté pacifiquement contre ce couvre-feu raciste. La police de Papon les a massacré·es.
En 2005, après la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois, le gouvernement a ressorti cette loi pour imposer des couvre-feux aux quartiers populaires. De novembre 2015 à novembre 2017, l’état d’urgence a servi à interdire 155 manifestations et à prononcer 639 interdictions individuelles de manifester, selon Amnesty International. Dès la COP21, 26 militant·es écologistes ont été assigné·es à résidence. En 2019, contre les Gilets jaunes, la loi « anticasseurs » a voulu permettre aux préfets d’interdire à une personne de manifester : le Conseil constitutionnel a censuré cette mesure. En mai 2024, sous l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie, le gouvernement a coupé TikTok pendant deux semaines ». Ils exigent la démission de Macron et appellent « Gilets jaunes et Gen Z, lycéen·nes, étudiant·es, paysan·nes, pompier·es, ouvrier·es, profs, soignant·es, défenseur·euses du climat, habitant·es des quartiers, retraité·es : tous ensemble, toutes ensemble ! »[1]
Le 24 est une nouvelle étape vers le rassemblement de toutes les forces ouvrières et populaires, vers la grève générale et un mouvement d’ensemble impulsé par le monde du travail et la jeunesse. La maturation s’accélère, dans le prolongement des mouvements passés, contre la loi travail et Nuit debout de 2016, les Gilets Jaunes, la réforme des retraites… et les expériences de collectifs et AGs de lutte qui en sont nés.
Ces évolutions, cette dynamique pousse les militant·es révolutionnaires à s’unir pour y intervenir ensemble, en être des ferments et y porter la perspective d’une autre société, un autre monde à construire.
Isabelle Ufferte
