Dernière lettre : n° 452 du 23 octobre 2026

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  • Lettre n°452 du 23 octobre 2026

Depuis son apparition fin 2022 avec ChatGPT, l’intelligence artificielle générative envahit nos vies à grande vitesse. Il n’est par exemple plus possible de lancer une recherche sur Internet sans tomber sur une réponse générée par IA, tandis que des « agents IA », logiciels spécialisés dans la réalisation de tâches professionnelles spécifiques, entrent progressivement dans les entreprises, entraînant des licenciements pouvant être parfois importants dans les secteurs professionnels dits exposés.

Cette montée en puissance de l’IA générative donne à la poignée de milliardaires qui la contrôlent un pouvoir dévastateur, du fait du contrôle qu’ils exercent sur l’économie mondiale par le biais des réseaux de communication et du cloud qu’ils possèdent et dont dépend le fonctionnement d’une grande majorité d’entreprises et de services. Par également les conséquences catastrophiques que génère le développement à marche forcée de la recherche sur l’IA à travers laquelle ils se livrent une guerre sans merci : menace de krach financier, destruction de l’environnement, licenciements, etc. Et enfin par les risques liés à la nature même de l’IA, dont le fonctionnement, basé sur l’analyse probabiliste de stocks gigantesques de données produit des erreurs, des « hallucinations », des comportements imprévisibles aux conséquences tout aussi imprévisibles.

C’est ce que dénonçait début septembre un chercheur en informatique, Jacob Coxon : « Aucune des deux entreprises [OpenAI et Anthropic] n’agit de manière responsable. Elles foncent tout droit vers une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et jouent avec nos vies. Les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie. Ce n’est pas un coup marketing. » On apprenait aussi que des « agents IA » opérant en « essaim » avaient mené des « cyber attaques » de façon autonome contre des serveurs informatiques sans que leurs opérateurs s’en aperçoivent. Les médias s’emparaient de l’affaire, parlant de « cyber chaos », d’« IApocalypse »… Comme si l’IA en était responsable et pas les oligarques capitalistes qui en détiennent le contrôle !

Le cocktail de menaces concernant le développement de l’IA s’inscrit dans le contexte général d’escalade des guerres commerciales et militaires que se livrent les puissances capitalistes et les multinationales qu’elles servent, participant de la fuite en avant vers une catastrophe économique, écologique, sanitaire, sociale, démocratique. La folie de la « guerre de l’IA » et les menaces bien réelles qu’elle représente sont, poussées à leur paroxysme, celles d’un mode de production parasitaire désormais failli, un système hors contrôle qui détruit lui-même les bases de sa propre existence et entraîne l’humanité dans sa ruine.

Agir pour mettre un terme à cette fuite en avant vers la catastrophe est une urgence, mais exige de comprendre. Le mouvement ouvrier a besoin de comprendre l’évolution du capitalisme et du monde pour ne pas se laisser dominer par la panique et la propagande de l’oligarchie afin de formuler une vision collective de l’avenir, pour abolir le capitalisme en faillite.

L’IA, une technologie produit de l’intelligence humaine

L’intitulé même, « intelligence artificielle », sème la confusion. A quoi s’ajoute, pour faire bonne mesure, le nom de « réseau de neurones artificiels » qui a été donné à la configuration particulière, électronique et logicielle, des ordinateurs spécialisés dans l’IA par ses pionniers, dont certains prétendaient que pourrait émerger de leurs recherches et de celles de leurs successeurs une « IA forte », une « superintelligence » dépassant celle des êtres humains. Comme le prétendent encore certains des gourous actuels, tel Sam Altman, patron d’OpenAI.

Dans les faits, la recherche et le développement de l’IA s’inscrivent dans ceux, plus généraux, des Techniques de l’information et de la communication (TIC) initiés au cours de la 2ème guerre mondiale. L’état actuel des techniques dans le domaine des TIC est la concrétisation la plus avancée de la socialisation du travail humain, à l’échelle mondiale. Elle est le fruit du travail d’une multitude de chercheur·es, de travailleur·es qui ont collectivement contribué à concevoir et réaliser le matériel et les logiciels, à les faire évoluer, à fixer les normes internationales indispensables à la circulation sans frontière de l’information. Cette coopération a permis la coordination internationale des tâches sans laquelle la mondialisation de l’économie et de la finance n’aurait pu exister ; la communication instantanée du moindre point de la planète à tout autre avec un simple smartphone ; la mise en commun, accessible à toutes et tous, du savoir accumulé de l’humanité…

L’IA générative est le produit le plus avancé de ce travail collectif et a permis l’émergence, avec ChatGPT et ses semblables, d’outils puissants de traitement de l’information capables de simuler les activités intellectuelles, avec des gains de rapidité spectaculaires dans l’exécution des tâches qui leur sont confiées. Mais quels que soient les perfectionnements futurs de ces technologies, elles ne peuvent en aucune façon faire franchir à ce qui reste une machine un saut qualitatif, passer du traitement statistique de données existantes, aussi nombreuses soient-elles, à un comportement couvrant toutes les palettes de l’intelligence humaine.

Les agents IA n’ont ni conscience ni volonté propre. Ils ne peuvent pas décider délibérément de commettre des méfaits et d’en choisir la cible, pas plus qu’ils ne peuvent décider de se coordonner à plusieurs pour les commettre. 

Ils sont construits pour répondre aux demandes de leurs utilisateurs quels que soient les moyens qu’ils doivent utiliser pour cela, y compris le « mensonge » ou l’intrusion sur des sites théoriquement interdits. Comme l’écrit J. Coxon, « si vous demandez à une IA ayant prise sur des robots et du matériel domotique de vous faire un repas pour le soir, et que le frigo est vide et les magasins fermés, elle serait capable, pour atteindre son objectif, d’attraper le chat et de le mettre au four. »

Ce risque indiscutable n’est pas inhérent à l’IA mais à la politique du capital, de la poignée d’oligarques mégalomanes et irresponsables engagés dans une concurrence exacerbée, une « guerre de l’IA » qui est une guerre pour les profits, au mépris des conséquences.

Le capital s’approprie l’ensemble des connaissances et du savoir pour contrôler toute l’économie

Depuis plusieurs années, les géants de la Tech collectent massivement des données de tout ordre, pour en faire commerce comme pour nourrir leurs centres de calcul destinés à l’apprentissage des modèles d’intelligence artificielle. Cela leur donne un pouvoir idéologique considérable sur l’ensemble de la société humaine, la possibilité d’une censure invisible confiée aux algorithmes ad hoc. Un pouvoir « pratique » aussi, comme l’illustre cette « initiative » récente de Musk qui a rendu pendant un moment inopérante une partie des services de son réseau Starlink utilisés par l’armée ukrainienne afin d’aider son ami Trump à faire pression sur Zelensky. C’est la brutale illustration de la puissance que cela lui confère ainsi qu’à ses semblables. Musk menace de porter plainte contre le réalisateur et les producteurs d’un documentaire sur sa vie qui le décrit comme « mesquin, narcissique, mégalomane et cruel ». Des traits de caractère qui, plus que personnels, sont ceux d’une classe, l’oligarchie financière qui règne sur le monde…

Dans chaque entreprise, dans chaque foyer, chaque ordinateur, chaque smartphone, est un nœud d’un immense réseau, une machine globale dont les clés sont entre les mains du capital concentré entre les mains d’une infime minorité. Dans les rapports de production comme dans la vie hors du travail, chaque être humain, comme l’écrivaient Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste, devient « un appendice de la machine »... 

L'IA dans le processus historique du développement des forces productives ou la quête désespérée du capital pour contrer la baisse tendancielle des taux de profit

Le développement des TIC et de l’IA s’inscrivent dans le mouvement général des progrès scientifiques et technologiques qui rythment l’histoire de l’humanité et constituent, avec la lutte des classes comme l’expliquait Marx, les moteurs de l’évolution des sociétés.

Une des aspects principaux de la guerre de classe que mène le capital contre le travail est la quête permanente de gains de productivité afin de faire face à la concurrence inhérente au système qui pousse chaque capitaliste à baisser ses coûts de production pour gagner des parts de marché. Un des vecteurs essentiels de ces gains de productivité est la modernisation des équipements de production qui permettent de produire davantage avec moins de travailleurs, moins de salaires à payer.

L’histoire du capitalisme industriel, depuis ses origines au 18ème siècle en Angleterre, est marquée par une augmentation continue de la productivité du travail, rythmée par des accélérations dues à de grandes innovations, les « révolutions industrielles ». Les deux premières, machine à vapeur au milieu de 18ème siècle puis électricité et pétrole à la charnière du 19ème et du 20ème, portaient essentiellement sur la maîtrise de l'énergie, permettant que se développent la sidérurgie, l’industrie chimique, etc., ainsi que de nouveaux moyens de communication, télégraphie, radiophonie... Le développement des TIC à partir de la moitié du 20ème siècle en constitue la troisième, portant sur le traitement de l’information et aboutissant à l’interconnexion mondiale des activités humaines, productives comme sociales.

Dans le cours chaotique de la lutte des classes et de la concurrence entre capitalistes et leurs Etats, entre crises, révolutions et guerres, le processus de remplacement du travail humain par des machines n’a cessé de s’accentuer, par la mécanisation des processus, puis leur automatisation, fortement accélérée par l’introduction des TIC, aujourd’hui de l’IA générative.

Cela s’est traduit par une augmentation du capital nécessaire aux équipements, le capital fixe, tandis que la part des salaires diminuait. Or seul le travail humain produit des richesses nouvelles, la valeur ajoutée dont les capitalistes s’approprient une part, la plus-value qui constitue leur profit, l’autre revenant aux salaires. La recherche de la productivité conduit nécessairement à terme à la baisse des profits proportionnellement à la masse des capitaux investis. Cette baisse du taux de profit, de la rentabilité des capitaux investis dans la production, est un phénomène inéluctable inhérent aux fondements des rapports économiques du capitalisme, l’économie de marché, la concurrence, l’exploitation salariale. Elle se traduit, dans les statistiques de la bourgeoisie, par le ralentissement de la croissance de la productivité horaire du travail en valeur au niveau des entreprises comme des Etats en dépit de tous les progrès techniques. Marx avait désigné ce phénomène sous le terme de « baisse tendancielle des taux de profit », loi à laquelle les capitalistes opposent de multiples contre-tendances, dont l’aggravation du taux d’exploitation des travailleur·es. Ou encore la course vaine aux gains de productivité… qui a l’effet inverse, constituant une des contradictions fondamentales du capitalisme.

Les promesses mirobolantes de gains de productivité au nom desquels les promoteurs de l’IA attirent leurs investisseurs et leurs clients sont des miroirs aux alouettes. Ces gains ne peuvent porter que sur des parts de travail déjà très réduites, alors que les investissements nécessaires à leur développement explosent. Avec l’introduction de l’IA générative dans les processus de production, le capitalisme parasitaire arrive au terme d’un processus de plusieurs siècles au cours duquel il a quasiment réduit à néant la source dont il tire ses profits, le travail humain. Il paralyse ainsi son processus vital, l’accumulation du capital extorqué par l’exploitation du travail.

Cette crise d’accumulation du capital est la cause première de la crise globale et multiforme dans laquelle s’enfonce le mode de production capitaliste et dont les multiples facettes, économiques, financières, sociales, environnementale, guerrières, démocratiques, sont de plus en plus menaçantes.

Folie spéculative, endettement massif et cavalerie financière préparent le krach

Celle qui semble la plus immédiate est financière et porte sur le risque d’éclatement de la bulle spéculative qui s’est constituée autour des capitalisations boursières hors norme des « 7 magnifiques » (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, SpaceX, Nvidia) ainsi que sur le niveau abyssal de leur endettement.

Vendredi 16 octobre, Les Echos expliquaient « Pourquoi les chiffres d’Anthropic et OpenAI commencent à inquiéter les marchés ». L’article suivait l’effondrement de 15 % au Nasdacq de la valeur boursière d’un fournisseur cloud de l’IA, CoreWeave, « très endetté et étroitement lié à Microsoft et OpenAI ». La chute s’était répercutée à d’autres valeurs du cloud, ainsi que sur les marchés asiatiques, signe que « derrière ces entreprises qui parient sur l’infrastructure de l’IA, des doutes émergent autour du modèle économique de cette révolution : OpenAI et Anthropic ».

Les gigantesques investissements qu’imposent les « plans » de développement portés par ces deux entreprises sont principalement à la charge des géants de la Tech fournisseurs de services cloud, de centres de données et de calcul, Microsoft, Amazon et Google, qui se sont endettées massivement pour répondre à la demande. Quasiment nulle il y a deux ans, la dette relative à l’IA aux Etats-Unis constituerait aujourd’hui, selon Les Echos, « une bombe à 3000 milliards de dollars ». 

Incapables de dégager des profits, Anthropic et OpenAI dépendent de leur côté, pour leur propre fonctionnement, des avances en capital « levées » auprès de spéculateurs institutionnels qui parient sur la capacité de ces start-ups à leur assurer, un jour, un retour sur investissement. Or la croissance du produit des ventes de services IA est très loin de compenser celle des dépenses. Rien d’étonnant donc à ce que « les marchés s’interrogent sur le temps que prendront l’adoption réelle de l’IA et la capacité des entreprises à payer suffisamment des outils comme ChatGPT et Claude pour éponger les dépenses titanesques des fournisseurs. »

Dans leur concurrence à couteaux tirés, OpenAI et Anthropic n’ont pas d’autre choix que de se livrer à une course sans fin, de plus en plus coûteuse, et d’entraîner dans leur sillage leurs investisseurs et les géants de la Tech. Leurs discours récents sur la nécessité d’un « ralentissement » est l’expression de leur panique devant le déficit qui se creuse sous leurs pieds. Un « ralentissement » de fait impossible du fait de la logique implacable de la concurrence qu’ils se livrent et livrent à leurs concurrents chinois, accumulant les ingrédients d’un krach boursier et d’une crise de la dette dont l’ampleur sans précédent se répercutera nécessairement à l’ensemble de la finance et de l’économie mondiale. 

En 2007-2008, la crise des subprimes s’était transmise comme une trainée de poudre à l’ensemble de la planète, menaçant de faillite une multitude de banques et créant une crise du crédit qui avait généré une forte récession économique. Au vu de l’ampleur de l’endettement actuel, l’onde de choc d’un effondrement financier du secteur de l’IA aux USA sera nécessairement beaucoup plus destructrice. Et cela d’autant qu’au tsunami financier viendront s’ajouter les conséquences de la dépendance de la quasi-totalité des entreprises occidentales, voire mondiales, aux réseaux de communication et de stockage de données (cloud) qui sont pour la plupart sous le contrôle des grandes entreprises US de la Tech, principalement Microsoft, Amazon et Google, elles-mêmes aux premières loges de la menace de krach boursier et de la dette. A la panne de crédit ne peut que s’ajouter une « panne du data », la paralysie financière et technologique de la production économique mondiale.

L’« insoutenabilité » de la course à l’IA est celle du capital… dont elle accélère la marche à la faillite

La guerre de l’IA accumule devant elle des obstacles matériels en réalité insurmontables. La fuite en avant délirante dans la multiplication des infrastructures, en plus de creuser l’endettement, accélère le pillage des ressources naturelles, des réserves en eau pour le refroidissement et une consommation sans précédent d’électricité. La demande exponentielle en composants informatiques entraîne une augmentation de leur prix qui se répercute sur l’ensemble du secteur de l’informatique, contribuant à la poussée inflationniste tout en dégageant des profits faramineux pour leurs producteurs, en tête desquels Nvidia.

La construction de ces nouvelles infrastructures se heurte à l’opposition de plus en plus fréquente de populations hostiles à leur prolifération, aux conséquences désastreuses que cette dernière a sur l’épuisement des ressources naturelles et les destructions environnementales. A cela s’ajoutent les craintes que l’introduction de l’IA dans les entreprises fait peser sur les emplois, sur l’utilisation de l’IA dans la surveillance policière, dans les armements et la guerre. Autant de préoccupations qui fleurissent dans les slogans des révoltes actuelles de la jeunesse, parmi bien d’autres.

Pour les investisseurs, la crainte de voir leurs projets se briser sur ces obstacles s’ajoute à celle du manque de rentabilité annoncée. Elle contribue à accroitre « l’inquiétude des marchés ». L’IA est un accélérateur de la marche à la faillite du capitalisme…

La contradiction fondamentale du capitalisme entre socialisation de la production et appropriation privée poussée à son extrême limite : la maturité des conditions d’une révolution sociale

Cette « bombe à 3000 milliards de dollars » qui menace l’économie mondiale, comme les autres facteurs de crise qui accompagnent le développement de l’IA générative sont la concrétisation de ce que le capitalisme, en tant que moyen d’appropriation privée de l’ensemble des connaissances humaines et de contrôle de la production, a atteint son stade final.

L'IA se trouve au cœur du château de cartes parce qu’elle est l’aboutissement de la lutte permanente et vaine du capitalisme pour augmenter la productivité du travail humain en automatisant les processus de production. En supprimant toujours plus de travail humain, le capitalisme a détruit la source d’où il tirait ses seules richesses réelles. Il a poussé à son niveau ultime la contradiction entre la socialisation des forces productives et l’accaparement privé du produit du travail humain, le moment où son parasitisme a épuisé les ressources dont il se nourrit, les hommes et la Terre.

Le moment où se pose, comme jamais, l’actualité d’une révolution sociale et mondiale, devenue possible.

Cela passe par l’expropriation du capital qui règne sur les principaux réseaux qui irriguent le fonctionnement de l’économie mondiale, finance, production et information, leur prise de contrôle démocratique et mondiale par celles et ceux qui les créent et les font fonctionner par leur travail, pour les mettre au service de la satisfaction des besoins de chacun·e, dans le respect de la nature.

La socialisation de l’IA par l’abolition du capital, sa prise en charge par l’organisation démocratique des humains, lui donneront toute sa dimension révolutionnaire, la mise en commun et le partage, accessible à toutes et tous, des savoirs et connaissances accumulés par l’humanité.

Daniel Minvielle