Le projet de loi Immigration a été adopté en commission des lois de l’Assemblée nationale dans la nuit de vendredi à samedi 2 décembre, avant d’être discuté dans l’Hémicycle à partir du 11 décembre. Le texte avait fait l’objet au Sénat de toutes les surenchères xénophobes et racistes de la droite et de l’extrême-droite et la commission des lois à majorité macroniste a rétabli en partie le premier projet, qui est une attaque d’ampleur contre les travailleurs immigrés, les migrants et demandeurs d’asile.

L’article 3, sur la régularisation des travailleurs étrangers dans les métiers dits en tension qui avait fait hurler la droite et l’extrême-droite et qui était leur « ligne rouge », supprimé par le Sénat, n’a pas été rétabli alors qu’il est revendiqué par une partie du patronat de ces secteurs qui voudrait pouvoir exploiter légalement une main d’œuvre corvéable à bas prix. Les régularisations seront soumises à l’arbitraire des préfets qui pourront s’y opposer au motif de « menace à l’ordre public » ou « non-respect des valeurs de la République ou polygamie ». La démagogie réactionnaire et xénophobe fait la loi...

Les députés de la Commission des Lois ont supprimé l’outrance délirante des sénateurs de vouloir instaurer des quotas migratoires, une mesure encore jamais prise par aucun gouvernement, remplacée par l’hypocrite proposition de Darmanin d’« objectifs chiffrés qui permettent d'être indicatifs » qui revient à… des quotas.

S’ils ont supprimé le délit de séjour irrégulier, ils ont approuvé les principales mesures du volet « fermeté » du projet de loi, qui facilitent les expulsions, rendent plus difficiles le regroupement familial, les demandes d’asile ou la délivrance de visas aux étrangers.

La gauche a dénoncé « une loi raciste, xénophobe, qui aura des conséquences mortelles pour des milliers de personnes » (Thomas Portes de La France Insoumise), « guidée par l’extrême-droite qui fixe le curseur politique » et « valide de fait les thèses abjectes de la préférence nationale » (Elsa Faucillon, députée PC), mais partage l’idée que la France ne peut pas « accueillir toute la misère du monde » et reprend à son compte la nécessité d’une régulation de l’immigration, la même démagogie xénophobe qui voudrait laisser croire qu’il y aura moins de chômeurs français si on ferme les frontières. Au point que Roussel a évoqué la possibilité de s’abstenir !

Les rivalités et surenchères politiciennes ne manqueront pas de se poursuivre dans l’hémicycle tant s’exacerbe la concurrence entre Darmanin-Ciotti-Le Pen pour le leadership du bloc réactionnaire, mais l’ensemble des forces parlementaires est d’abord confronté à la gestion du marché du travail mondialisé par les politiques migratoires que leur impose la dictature du profit et du marché capitalistes.

Instrumentalisation raciste et xénophobe

Le RN, Edwige Diaz accusant le gouvernement d’ « idéologie immigrationniste… [de] vouloir régulariser tous les clandestins ! » et LR, Annie Genevard dénonçant les « signaux catastrophiques » d’une « ouverture sans freins à une immigration massive », agitent l’épouvantail d’un prétendu risque d’afflux d’immigrés, d’un « appel d’air » qui serait une catastrophe pour les travailleurs français. Leurs fantasmes, démentis par la réalité, surfent sur les difficultés et la peur de l’avenir de nombre de travailleurs confrontés à la régression sociale, aux licenciements, à la précarisation qu’ils voudraient retourner contre des boucs émissaires, les migrants, les étrangers qui ne seraient rien d’autre que des fraudeurs, des délinquants, voire des terroristes.

Toute la propagande du bloc réactionnaire de Darmanin à Le Pen vise à diviser les travailleurs, à détourner leur révolte des vrais responsables de l’aggravation de leurs conditions de vie et de travail, de leur paupérisation, et tenter de la retourner contre encore plus pauvres, plus exploités. Une offensive xénophobe qui reflète l’inquiétude des politiciens et des classes dominantes devant les conséquences dramatiques de leur politique, la révolte qu’elle suscite et la menace d’explosions sociales.

Les lois immigration, des réponses aux besoins de main d’œuvre du patronat

La loi Immigration, au-delà de la démagogie sécuritaire et xénophobe de la classe politique pour diviser les travailleurs, répond aux besoins du marché du travail. Ce marché devenu mondial avec la mondialisation des chaînes de production est à l’origine d’un vaste mouvement de migrations de travailleuses et de travailleurs à l’échelle de la planète, démultiplié par les conséquences de la faillite capitaliste et des drames qu’elle engendre pour des millions d’hommes et de femmes contraints de fuir leur pays pour échapper à la misère, aux guerres, à la dévastation de la planète et aux dérèglements climatiques.

Le chemin des migrant·es à la recherche d’une vie meilleure, d’un travail, se heurte aux barrières meurtrières érigées par les Etats, qui ne sont pas contrairement au récit des démagogues une réponse à l’arrivée massive de candidats à l’immigration mais des politiques qui prétendent protéger des économies nationales où travailleurs et classes populaires auraient les mêmes intérêts que les multinationales et les patrons qui les exploitent.  

Les frontières à l’immigration ont toujours répondu aux besoins du patronat. Elles ont été largement ouvertes après-guerre quand le patronat lui-même allait recruter directement la main d’œuvre misérable dans les villages de l’empire colonial en Algérie ou au Maroc pour relancer la production et les profits, jusqu’en 1974 où, sous le coup des premières manifestations de la crise et de la montée du chômage, Giscard fermait les frontières aux immigrés économiques.

Au gré des besoins en main d’œuvre du patronat selon les secteurs de production, tous les gouvernements, de droite ou de gauche ont voté des lois immigration alliant la démagogie raciste et xénophobe de division des travailleurs aux réponses aux besoins du marché du travail. L’« immigration choisie » de Sarkozy en 2005 qui prétendait en finir avec l’« immigration subie » a été reprise par tous les gouvernements jusqu’à E. Philippe en 2019, « loin dans l’ouverture là où nous pensons que c’est bon pour la France, loin dans le contrôle là où les abus ne sont pas tolérables… S’agissant de l’immigration professionnelle [il faut] avoir une approche pragmatique en relation avec nos besoins de main-d’œuvre […] en fonction des besoins non couverts, on va fixer les besoins par métier et par territoire. ». L'accord franco-algérien de 1968, jugé trop favorable aux travailleurs algériens pour leurs conditions de circulation, de séjour et d'emploi en France, est même aujourd’hui remis en cause par Borne marchant dans les pas de Ciotti.

Face aux besoins croissants du patronat, les régularisations pour motif professionnel sont ainsi passées selon l’INSEE de 7 380 en 2019 à 10 770 en 2022, la part des diplômés du supérieur passant de 24 % à 35 % entre 2010 et 2020.

Sous couvert de plein emploi, baisser le coût du travail

L’« immigration choisie » est de fait l’instauration d’une précarisation subie. Avec ou sans-papiers, le patronat surexploite l’ensemble des travailleuses et travailleurs migrant·es, contraints d’accepter les pires conditions de travail, maintenus dans la peur et la menace permanente de l’expulsion ou du non-renouvellement du titre de séjour, pour baisser le coût du travail de tous, le capitalisme failli ne pouvant plus réaliser ses profits que par la surexploitation du travail. Patronat et Etat ont de plus en plus recours à la sous-traitance, qui devient le mode de fonctionnement de la plupart des grandes entreprises, y compris de la fonction publique. « Les donneurs d’ordre ne peuvent que savoir. Quand dans la confection, on commande pour très vite tant de pièces à tels prix, on sait que cela se fera de nuit et pas au Smic », dénonçait un travailleur sans-papier.

Les travailleurs migrants n’occupent plus une place marginale dans l’économie, ils sont au cœur du système, indispensables aux grands chantiers, dans les secteurs du BTP, restauration, ménage, gardiennage, aide à la personne, mais aussi dans les métiers plus qualifiés de la médecine, de l’ingénierie et du numérique… Ils représentent 10 % des emplois, 17 % dans l’hôtellerie-restauration. Ils sont une fraction de la classe ouvrière maintenue volontairement sans droits, au cœur de la concurrence exacerbée que les classes dominantes imposent aux travailleurs de plus en plus précaires, toutes origines confondues. Le gouvernement et Le Maire, aveuglé par son mépris des classes populaires et des pauvres et dont le cynisme est allé jusqu’à appeler les Français à « se secouer les puces » pour atteindre les 5 % de chômage, ne promettent qu’un hypothétique plein emploi d’ultra-précaires surexploités.

Le front internationaliste des travailleurs

Les travailleuses et travailleurs migrant·es, travailleur·es du monde, en bousculant les frontières déstabilisent l’ordre établi, l’ordre des possédants et leurs préjugés et idéologies réactionnaires, et constituent une formidable force révolutionnaire.

Le capitalisme mondialisé a créé à l’échelle mondiale une classe ouvrière jeune, connectée, cultivée, internationale et l’a jetée sur le marché mondial du travail, libérée des préjugés nationalistes que voudraient imposer au monde du travail les politiciens démagogues qui servent les nantis et dont la lutte pour la survie et la dignité est une contestation même de l’exploitation capitaliste. Au cœur de la surexploitation du travail, sans droits, ils sont au cœur des révoltes et des colères et peuvent entraîner l’ensemble des travailleurs dans la lutte pour la transformation du monde, pour construire ensemble le nécessaire front internationaliste des travailleurs pour un monde sans frontières.

C’est bien la crainte que ces évolutions humaine, sociale et politique ne prennent conscience d’elles-mêmes pour devenir subversives qui panique les classes réactionnaires et les démagogues à leur service pour défendre leurs privilèges nationaux à l’ombre de la grande bourgeoise. Un monde condamné.

Christine Héraud

 

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