A l’occasion des allocutions politiques lors de la fête du NPA 33, samedi dernier, Philippe Poutou a, dès ses premiers mots, parlé publiquement du congrès prévu début décembre qui, ainsi que le rapporte le journal Sud-Ouest dans une interview, « a de grandes chances de se solder par une scission ». Pour développer l’idée « d’une gauche de combat, radicale » et expliquer :« La Nupes a posé la question de comment reconstruire une force à gauche. On doit participer à cette réflexion. [...] On entend être présent pour mettre la pression sur cette gauche qui est en train de se reconstruire. On pense qu’il faut aller vers plus de radicalité, mais on a tout à intérêt à sortir du sectarisme. » La majorité actuelle du NPA s’engage donc dans la discussion avec la gauche parlementaire, une gauche de gouvernement sur les voies et moyens de construire « une gauche de combat » tout en dénonçant celles et ceux qui veulent rompre avec cette gauche comme des sectaires. Elle réserve son sectarisme à celles et ceux qui ne sont pas d’accord et veulent défendre une tout autre stratégie révolutionnaire. Il y a maintenant près de deux ans, elle a poussé le CCR dehors pour, de plus forte minorité, devenir majorité et maintenant, elle voudrait utiliser cette position et l’écho relatif mais réel de la campagne présidentielle au service de ce qui en fut l’axe, la construction d’une gauche de combat. Pour ce faire, elle voudrait avoir les mains libres en soumettant à sa politique les courants et fractions du NPA en désaccord avec celle-ci en « suspendant » leurs droits après avoir, au passage, rompu ses relations avec Lutte ouvrière.

Notre courant, Démocratie révolutionnaire, s’oppose à cette liquidation du projet du NPA et soutient la plate-forme « Actualité et urgence de la révolution » constituée par Anticapitaliste et révolution et L’Etincelle avec laquelle nous nous retrouvons sur la défense du NPA, d’un fonctionnement démocratique et la nécessité de rompre avec la politique d’alliance avec la Nupes pour engager une politique visant à l’unité des révolutionnaires.

Nous militons pour que cette plate-forme puisse permettre d’avancer dans la nécessaire refondation du NPA à partir de l’élaboration collective, à l’issue du congrès, d’un texte programmatique qui définisse notre analyse commune de la période et des tâches et actualise la perspective de la transformation révolutionnaire de la société.

Une telle démarche nous semble indispensable et urgente au regard de l’évolution des luttes de classes et aussi parce que l’incapacité du mouvement révolutionnaire à enrayer les logiques de division est, à nos yeux, la conséquence de son incapacité collective à aborder cette question de la stratégie et du programme à l’heure du capitalisme financiarisé mondialisé.

Démocratie révolutionnaire voudrait porter cette discussion dans le congrès du NPA et au-delà. Il ne suffira pas de mettre en minorité l’orientation aujourd’hui majoritaire pour être en mesure de refonder le NPA et encore moins pour peser sur les autres fractions du mouvement révolutionnaire, principalement Lutte ouvrière et le CCR, elles-mêmes dans l’incapacité d’avoir une politique pour rassembler nos forces, prisonnières de leur propre sectarisme. Rompre avec cette logique de balkanisation pour répondre aux besoins de la période avant que les événements ne nous y contraignent brutalement, c’est faire table rase de notre propre passé. C’est bien l’ensemble du mouvement trotskyste qui a besoin de se refonder plus de trente ans après l’effondrement de l’URSS.

Trois questions peuvent focaliser la discussion : la guerre et les rapports géopolitiques à l’heure du capitalisme financiarisé mondialisé, l’offensive réactionnaire des classes dominantes et la montée de l’extrême droite, la question du parti et du nouveau populisme de gauche.

Il ne s’agit pas nécessairement de divergences ou de désaccords au sens formel et figé du terme, tel que dans le mouvement révolutionnaire chaque fraction a l’habitude de les considérer pour faire le procès des autres fractions, mais d’éléments de discussion incontournables.

Le capitalisme financiarisé et la guerre

Guerre impérialiste disent ceux qui reprennent à leur compte le raisonnement qui fait de Poutine le seul responsable de la guerre et, de l’Ukraine, un peuple en lutte pour ses droits, guerre inter-impérialiste disent ceux qui prennent en compte la responsabilité des USA et de l’Otan. Ces deux positions restent prisonnières d’une grille de lecture qui ne correspond plus à la nouvelle période qui détermine la spécificité de cette guerre, ne soulignent pas le tournant géopolitique qu’elle représente et ne peut rentrer dans les catégories toutes faites de guerre impérialiste ou de guerre inter-impérialiste.

La vision manichéenne dénonçant « l’impérialisme russe » ferme les yeux sur les rapports géopolitiques qui ont conduit à la guerre et la responsabilité directe des USA qui mènent leur propre guerre par procuration en instrumentalisant le nationalisme ukrainien et les ambitions de Zelensky contre l’hystérie guerrière grand russe pour « mettre la Russie à genoux ». Et c’est le même scénario qui est peut-être en train de se reproduire autour de la question du statut de Taïwan contre la Chine.

On le voit bien, après la crise de 2008-2009, dans sa continuité, la guerre en Ukraine est une nouvelle expression de la décomposition du capitalisme à son stade de la financiarisation mondialisée, un capitalisme qui atteint ses limites historiques. Devenu pléthorique, le capital étouffe sous son propre poids, ne trouvant plus les moyens de satisfaire sa boulimie de profits. L'exploitation du travail humain ne produit plus assez de plus-value au regard des investissements qu'elle exige, le marché se rétrécit tandis que la masse de capitaux explose à travers l'intervention des États et des banques centrales. Les gains de productivité ne répondent plus aux besoins du capital qui n'a d'autre choix que d’extorquer toujours plus de plus-value absolue par la surexploitation, la violence, le pillage, une concurrence généralisée, le militarisme et la guerre.

L’ère de l'impérialisme décrite par Lénine, il y a plus de cent ans, est révolue. Le capitalisme n'est plus en mesure de répondre à sa crise d'accumulation, de valorisation et de reproduction du capital par une politique d'expansion géographique, de conquête militaire de nouveaux territoires et de nouveaux marchés. Il a globalisé la concurrence, il est à bout de souffle, de plus en plus parasitaire et prédateur, destructeur, générateur d’un état de guerre permanent.

Si la Chine et les pays dits émergents intégrés au marché mondial lui ont permis de trouver un nouveau souffle en lui fournissant des millions d’esclaves salariés jusqu’à la crise de 2008-2009, aujourd’hui, ces puissances contestent l’hégémonie américaine. Elles remettent en question le monde unipolaire que voudraient perpétuer les USA - « America great again »- en associant leurs alliés à leur offensive dans le cadre de l’Otan qui constitue ainsi le principal facteur de guerre.

La concurrence entre les capitaux se joue de plus en plus sur le terrain militaire soit directement par la guerre soit par la montée du militarisme, la course aux armements comme instrument dans la compétition économique, une compétition acharnée pour augmenter les profits à laquelle le monde du travail, les classes populaires, les peuples paient un tribut de plus en plus lourd.

Le droit des nations est bafoué par ceux-là mêmes qui prétendent le défendre pour justifier leur militarisme et il est erroné de voir dans la guerre menée par un État et une armée entièrement équipée, formée, financée par les USA et l’Otan une guerre de libération nationale.

Notre solidarité avec les travailleurs et les peuples d’Ukraine et de Russie, c’est d’abord la dénonciation de la politique de la vieille puissance impérialiste qu’est la France et de celles d’Europe que les USA voudraient enrégimenter dans leur politique, la dénonciation aussi du bellicisme et du militarisme. En aucune façon nous ne pouvons mêler notre voix au concert national au nom de la défense de l’Ukraine.

Nous lions la lutte pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes à la lutte des travailleur.ses contre la guerre par-delà les frontières, pour le socialisme, le communisme.

Notre tâche est de développer dans le monde du travail et la jeunesse la compréhension du lien inextricable entre la guerre et l’exploitation, entre le militarisme et l’inflation, entre le capital, la guerre économique et la crise écologique. Se battre contre la vie chère et la guerre est un même combat de classe qui pose la question de la conquête du pouvoir, de la démocratie par et pour les exploité.es en vue de la réorganisation socialiste de l’économie fondée sur la coopération des peuples.

Contre l’offensive réactionnaire et fascisante d’un capitalisme en décomposition, une lutte globale pour changer le monde

De la même façon que les discussions sur la crise économique sont souvent marquées par les références à 1929, les discussions sur la montée de l’extrême droite restent dominées par les analogies avec les années 30. De façon plus générale, cette attitude est en relation avec le fait que le mouvement révolutionnaire a bien du mal à repenser les analyses et la politique élaborées et formulées par Trotski dans l’entre-deux guerre pour les actualiser.

Nous retrouvons là la question de l’analyse concrète de la période. Il convient de souligner à quel point, à l’heure du capitalisme financiarisé mondialisé, la lutte de classe est dominée par des lignes de force qui, par-delà les multiples différences nationales ou continentales, ont internationalisé les mécanismes et tendances à l’œuvre. On le voit sur le plan économique avec l’inflation, la menace de récession mondiale ou avec l’écologie, on le voit sur le plan des rapports entre les classes, de leur politique.

La montée de l’extrême droite et des forces réactionnaires est un phénomène international qui tend à ruiner ce qui avait prévalu dans les années trente où le camp impérialiste dominé par les USA avait pu se présenter comme le camp de la démocratie contre le fascisme. Alors, le fascisme était la politique des puissances impérialistes se regroupant derrière l’Allemagne pour engager la guerre pour le repartage du monde contre le bloc des puissances victorieuses en 1918 rassemblées derrière les USA.

La montée des forces réactionnaires fascisantes aujourd’hui ne répond en rien à une telle situation, mais à l’offensive mondialisée des classes dominantes contre la menace d’explosion sociale, de révolution. Elles n’est pas le produit de l’échec de la vague révolutionnaire comme dans les années 20 mais anticipe l’affrontement qui mûrit.

La faillite globale du capitalisme financiarisé mondialisé, hors de contrôle, pris entre l’inflation et la dette qui explose avec l’augmentation des taux d’intérêts, engagé vers une récession mondialisée qui prépare un krach financier lui aussi mondialisé, conduit à une exacerbation de la lutte de classe à l’échelle internationale. La bourgeoisie, toutes tendances politiques confondues, se prépare à frapper dur pour tenter de sauver ses profits, son système, contre les classes populaires, y compris les couches petites bourgeoises perdantes de la mondialisation.

Partout, son offensive économique et sociale s’accompagne d’une offensive idéologique réactionnaire qui nourrit l’extrême droite.

Ainsi que toutes les forces d’extrême droite, le RN prospère sur la décomposition du capitalisme, la paupérisation des classes populaires, le déclassement des classes moyennes et les peurs, les frustrations, les préjugés nationalistes, chauvins, xénophobes instrumentalisés par les classes dominantes et leurs serviteurs.

Il est illusoire de penser combattre cette offensive réactionnaire, l’extrême droite, par des appels incantatoires à « l’unité » au nom du front unique alors que les partis de gauche portent une lourde responsabilité dans la montée de l’extrême droite, ou par des proclamations antifascistes, des dénonciations morales, sans une politique pour intervenir dans les luttes de classes réelles, combattant les idées réactionnaires en même temps que le système qui les engendre. Et sans une rupture de fond avec la gauche « populiste » de Mélenchon qui défend la patrie, la République, ses institutions, son État, son armée et sa police… parties intégrantes de son « front populaire ».

Alors que l’extrême droite fait son fonds de commerce de « la défense de notre mode de vie » menacé par les étrangers ou que Macron déclare qu’il va falloir « payer le prix de la liberté », nous défendons fermement les idées internationalistes en combattant l’égoïsme national sous toutes ses formes.

Cela signifie nous donner les moyens d’être au cœur des luttes et mobilisations du monde du travail, des femmes, de la jeunesse pour œuvrer à rassembler les exploité.es autour d’un programme de contestation sociale qui ouvre une perspective progressiste à toutes les victimes de la faillite des classes capitalistes, la perspective de la conquête du pouvoir, la prise en main de la société pour en finir avec le capitalisme prédateur et destructeur.

Élaborer, formuler, populariser, rendre crédible ce programme doit être, contrairement à ce qu’a été la campagne présidentielle, au centre de nos préoccupations, de notre activité tant en réponse à la guerre, la crise écologique, la faillite économique du capitalisme qu’en réponse à l’offensive réactionnaire.

Pour l’unité du mouvement révolutionnaire en toute indépendance du nouveau populisme de gauche

C’est aussi la condition pour avoir les moyens de construire un mouvement révolutionnaire large, de masse. Ce qui était notre préoccupation en participant à la fondation du NPA, ce qui est l’objectif de sa refondation en rupture avec la politique de la section française de la IV qui voudrait en faire la fraction anticapitaliste de la Nupes.

Nous ne voulons pas être la gauche du nouveau populisme réformiste mais l’aile marchante de la construction d’un mouvement révolutionnaire large, ouvert, démocratique et pour cela refonder le NPA, faire vivre la démocratie, reconstruire le lien entre programme et stratégie révolutionnaires pour œuvrer à notre unité.

Là encore, la discussion renvoie à notre analyse de la nouvelle période et des bouleversements politiques qu’elle a opérés en particulier à gauche et au sein du mouvement ouvrier.

Les vieux partis nés de l’histoire du mouvement ouvrier sont plongés dans une lente agonie cédant la place à un populisme de gauche, version française de Podemos. Ce populisme de gauche n’a d’autre ambition que d’accéder au pouvoir par le jeu parlementaire tout au plus pour opérer à la marge une meilleure répartition des richesses, certainement pas pour construire le socialisme même par des voies parlementaires.

Ils n’y croient pas, à juste titre par ailleurs, et veulent recycler ce qui reste de la gauche pour offrir un exutoire parlementaire à la colère populaire au nom d’une idéologie confuse qui mélange progressisme et nationalisme.

L’évolution du capitalisme financiarisé mondialisé rend impossible toute perspective réformiste et elle intégrera, d’une façon ou d’une autre, le populisme de gauche à la défense des intérêts des classes dominantes contre le monde du travail.

Considérer le NPA et ses fractions comme un « obstacle » ainsi que le fait la majorité actuelle pour prétendre à faire du NPA le flanc gauche de la Nupes relève d’une incompréhension de la période.

Tout converge vers une exacerbation des luttes de classes qui rejetteront tous les appareils syndicaux ou parlementaires, électoraux à droite, comme tous se sont positionnés dans la guerre en Ukraine, y compris les anciens fervents défenseurs de la dissolution de l’Otan, dans le camp des puissances occidentales.

Notre camp à nous est celui de la lutte de classe jusqu’au bout. Pour vivre dignement, pour la démocratie, pour des réponses globales à la catastrophe écologique, pour la paix, il n’y a pas d’autre issue qu’une lutte d’ensemble qui débouche sur la question de la conquête du pouvoir par les travailleurs et les classes populaires.

L’ex-majorité qui menace le NPA de scission agit en considérant que son orientation n’est pas compatible avec la nôtre. En retour, elle démontre que seule l’orientation que nous portons avec les camarades d’AetR et de l’Etincelle est à même de garantir un fonctionnement démocratique parce que son indépendance de classe vis-à-vis des réformistes nous permet de respecter le droit de tendance et de fraction tout autant que le droit à l’expérimentation.

Certes, le mouvement révolutionnaire a besoin de surmonter ses divisions fractionnelles, le NPA son parlementarisme de fractions, pour créer des relations vivantes, militantes, dynamiques, rétablir des relations de confiance, surmonter les habitudes des uns et des autres liées à nos histoires différentes. Accepter nos divergences tactiques est un défi pour nous toutes et tous.  

Cela passe par la compréhension que la lutte pour la transformation révolutionnaire de la société exige la plus large démocratie. Se battre pour le contrôle de leurs luttes par les travailleurs eux-mêmes nécessite un parti de démocrates révolutionnaires.

Aucune mesure administrative ne résoudra nos difficultés.

L’élaboration d’un programme pour le NPA et le mouvement révolutionnaire qui reconstruise le lien entre stratégie révolutionnaire et programme révolutionnaire qui a été rompu à travers des années de recul pour laisser le terrain aux divisions sur des questions tactiques, exige des rapports démocratiques pour pouvoir combiner prise en compte des intérêts généraux du mouvement et l’expression des divergences, des points de vue différents.

Ce ne sont pas des méthodes administratives mais une méthode démocratique qui permettrait de sortir de l’impasse dans laquelle risque de s’enfermer le NPA. Elle suppose de prendre en compte les intérêts généraux du mouvement pour codifier des relations d’échange et de collaboration entre les différents courants afin de mettre en œuvre un travail collectif, sans craindre la libre expression des divergences.

Une politique qu’il appartient à chacune et chacun de mettre en œuvre au sein du NPA mais aussi au sein du mouvement révolutionnaire et, au quotidien, là où nous militons pour engager par en bas un mouvement en rupture avec les pratiques sectaires et opportunistes, les apôtres d’un centralisme démocratique répondant à leurs propres besoins, pour faire vivre une démocratie militante et révolutionnaire.

Yvan Lemaitre

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn