Lecornu a donc été sauvé de la censure par le PS. « Il existe une majorité absolue à l’Assemblée qui ne veut pas la dissolution » avait-il annoncé… Une majorité pétrifiée par le discrédit, l’effondrement de la « démocratie parlementaire » et des partis qui, ensemble ou à tour de rôle, ont mené l’offensive au gouvernement contre les travailleur·es. La farce de la macronie a fait long feu, qui prétendait dépasser les clivages, apporter la stabilité nécessaire aux classes dominantes pour mener l’offensive pour le maintien de leurs profits et de leur système.

Le « sauvetage » de Lecornu, loin d’être une pause dans la crise, en est au contraire une nouvelle étape alors que l’extrême-droite se prépare. Les effets de manche « républicains » à l’Assemblée ou ailleurs n’en sont que plus dérisoires.

Leurs « paris » et leur cirque, illustration de leur faillite

« Nous faisons un pari, un pari risqué » pontifiait Boris Vallaud annonçant que le PS était ouvert au « débat parlementaire » tandis qu’Olivier Faure présentait la suspension de la réforme des retraites comme une « victoire inédite pour le mouvement social ».

« Censurer aujourd’hui c’est exprimer notre attachement viscéral à la démocratie » a tempêté Aurélie Trouvé pour LFI avec comme seul horizon la République et le retour aux urnes. Sans surprise, leur motion de censure a échoué, recueillant 271 voix (sur les 289 requises), dont plus de la moitié venues des député·es RN et ciottistes…

LFI a immédiatement appelé à la « résistance populaire et parlementaire pour continuer à lutter contre ces budgets cruels » tandis que Le Pen, dont la motion recueillait 144 voix, pourfendait la « piteuse coalition des partis du système » promettant un « contre budget ».

La farce continue donc, sinistre pour les travailleur·es, tandis qu’une fraction de plus en plus grande des classes dominantes ne voit d’autre issue que l’extrême-droite pour assurer la « stabilité » de leur domination.

Le ralliement-reddition du PS met en lumière la déroute de l’ensemble de la gauche, de ce NFP défunt présenté hier comme une bouée de secours par toutes celles et ceux qui voulaient croire ou faire croire à une gauche de « gauche » et « unie ». Un Nouveau Front Populaire au nom duquel Mélenchon postulait à être le premier ministre de Macron après des législatives marquées par le « front républicain » prétendant faire barrage à l’extrême-droite. Un front républicain au nom duquel les candidats investis par LFI s’étaient entre autre désistés pour Darmanin, ministre de l’Intérieur sortant, et Borne, artisane de la réforme des retraites… C’est cette « gauche sociale et politique » qu’Olivier Besancenot, nostalgique du NFP, appelle aujourd’hui à « l’unité et la radicalité » !

Elle a à nouveau fait semblant de croire la semaine dernière que Macron pouvait lui confier la formation du gouvernement. Marine Tondelier pour les Verts allant jusqu’à expliquer sans rire sur Public Sénat que le PS était tellement prêt au débat parlementaire « que ça a empêché notre nomination ».

Débat parlementaire, nouveau conclave, aucune issue institutionnelle à leur crise 

Après avoir écarté la suspension proposée par Borne de sa réforme et tout nouveau conclave sur les retraites, Lecornu les a mis dans la corbeille offerte au PS et à la CFDT. « Depuis 2023, on a couru un marathon et c’est une victoire collective […] c’est un travail de longue haleine et c’est souvent ça le combat syndical […] j’ai en tête tous ces visages, pendant les manifestations de 2023, qui nous disaient il faut qu’on puisse continuer de porter notre combat, et là ça va se concrétiser » a eu le culot de se réjouir Marylise Léon !

Conditionnant la suspension à de nouvelles coupes budgétaires d’une brutalité qui n’a rien à envier à celle du budget Bayrou, Lecornu a donc invité les « partenaires sociaux », syndicats patronaux et salariés à une « conférence sur les retraites et le travail » qui aurait pour tâche de travailler sur des propositions d’ici les présidentielles... dont celle de la retraite à points qui avait été rejetée par les mobilisations massives d’avant Covid et que défend la CFDT… « Si c’est pour travailler sur une hypothèse de réforme à points, ce sera sans nous » a pour le moment répondu Sophie Binet. Lecornu a proposé dans la foulée « d’aller plus loin » et de « confier la gestion de notre système de retraites aux partenaires sociaux ».

Plus que jamais le débat parlementaire et le dialogue social ne peuvent conduire qu’à des reculs brutaux dans le prolongement des déréglementations et remises en cause opérées par tous les gouvernements depuis 25 ans, des lois Aubry à la loi travail El Khomry et aux multiples réformes qui ont permis d’extorquer des centaines de milliards aux travailleur·es et à la population pour arroser le grand patronat et la finance à coups de subventions, CICE et autres exonérations pour un total de 270 milliards sur l’année, auxquels s’ajoute la charge de la dette, 66 milliards en 2026.

C’est ce transfert de richesses du travail vers le capital qu’organise le budget présenté par Lecornu avec 30 milliards de coupes prévues dans la dépense publique.

Ni bon budget ni bonne république capitalistes, la nécessité d’une politique en rupture avec le CAC 40 et les institutions

Le projet de loi de finances qui sera débattu à partir de lundi à l’Assemblée, suivi du PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale) est une déclaration de guerre contre les travailleur·es et les classes populaires.

Doublement des franchises existantes, création de nouvelles et doublement de leur plafond annuel, attaques contre les dépenses d’assurance maladie avec un Ondam (objectif national des dépenses d’assurance maladie) qui augmenterait de 1,6 % au lieu de 3,4 en 2025 et alors qu’il faudrait plus de 5 % pour maintenir l’activité existante. Les dirigeants des hôpitaux eux-mêmes dénoncent la pire cure d’austérité depuis 15 ans alors que, depuis cet été, les ARS imposent des plans de retour à l’équilibre en rafale aux hôpitaux publics. Des mesures pour le handicap, les affections longue durée (ALD) sont remises en cause, le projet prévoit la limitation des arrêts maladie, la restriction des arrêts longue durée et le renforcement des contrôles, y compris par des médecins payés par les employeurs.

Mais aussi le gel des pensions de retraite en 2026 puis leur sous-indexation pendant trois ans de 0,4 % de moins que l’inflation, le gel des prestations sociales, RSA, allocation aux adultes handicapés, allocation spécifique aux personnes âgées, et APL qui pourrait même être supprimée pour une partie des étudiants étrangers. L’abattement de 10 % sur les retraites serait remplacé par un système qui augmentera les impôts de nombreux retraités. 3000 suppressions de postes de fonctionnaires sont annoncées auxquelles il faut ajouter 4600 suppressions de postes d’enseignant·es d’après le journal Les Echos

« Il va falloir que chacun se maîtrise » a appelé Moscovici, premier président de la Cour des comptes, PS, rappelant qu’« il n’y a pas que des échanges politiques, des débats politiques, des votes politiques. Il y a aussi derrière des finances publiques. Et il faut quand même que le déficit se réduise ». La question est bien là pour les classes dominantes : réduire le « déficit », c’est-à-dire la dépense publique pour soutenir la pompe à profits, alimenter la finance.

« Ce budget est très dangereux. Il faut absolument le modifier en profondeur » a réagi Sophie Binet pour la CGT, sans discuter une seconde comment le monde du travail pourrait « modifier » la politique du gouvernement et de ses donneurs d’ordre. Tout juste a-t-elle appelé à ce jour les seuls retraités à descendre dans la rue le 6 novembre…

Gauches parlementaire et syndicale sont pieds et poings liés à la politique des classes dominantes, pétrifiées face au chaos que provoque la violence du parasitisme et de la crise de sénilité du capitalisme. Mais les travailleur·es n’ont rien à craindre de ce chaos, iels ne recherchent pas la stabilité d’un système qui répand la misère et mène l’humanité à la catastrophe mais ont au contraire besoin d’une pleine lucidité et indépendance pour l’affaiblir, le déstabiliser et contester la domination du Cac40.

La question du pouvoir, de qui dirige et d’un programme pour le monde du travail

Le mouvement démarré le 10 septembre, parti des réseaux sociaux et d’équipes militantes de base, a témoigné de l’ampleur de la colère sociale et de la volonté d’une minorité de prendre elle-même les choses en main. Bayrou a préféré démissionner et les directions de plusieurs centrales syndicales ont finalement appelé du bout des lèvres au 10 après avoir marqué distance et défiance… L’intersyndicale a dès lors appelé à deux autres journées de grève, sans leur donner la moindre perspective. Mais la colère est intacte et profonde dans le monde du travail comme dans la jeunesse. L’enjeu de l’heure est d’aider les actrices et acteurs du 10 et après à s’approprier une politique de classe répondant à leurs intérêts, à ceux de l’immense majorité de la population, pour préparer la suite.

Une suite qui aura besoin d’une toute autre orientation que celle de LFI qui voudrait faire rentrer la colère dans les urnes et en appelle, comme Aurélie Trouvé à l’Assemblée, à « l’esprit de la République » et à « l’unité de la nation ». Les militant·es de la lutte ont besoin de la plus grande indépendance de classe. Cette république et ses institutions ne sont pas les nôtres, notre nation c’est l’humanité et la solidarité internationaliste des exploité·es, de la jeunesse qui partout commencent à postuler au pouvoir contre le capitalisme mondialisé financiarisé et l’internationale réactionnaire.

Nous avons besoin d’un plan de bataille et d’un programme pour nos luttes, faisant le lien entre les exigences d’aujourd’hui, le refus d’un budget d’austérité, l’exigence de services publics de la santé, de l’éducation, l’augmentation des salaires, des minima sociaux, des retraites, la lutte contre les licenciements, la question du partage du travail entre tou·tes… et les perspectives révolutionnaires.

La question du budget, toutes nos exigences, posent la question du pouvoir, sont indissociables d’elle au sens où les intérêts du travail et du capital sont irréconciliables. Elles posent la question de quelle organisation économique et sociale, quelle planification de la production, de sa répartition, qui dirige et décide.

Cela passe par l’expropriation des grandes entreprises et des multinationales, la planification de l’économie en fonction des besoins, l’expropriation des banques et la constitution d’un monopole public bancaire permettant de centraliser et contrôler l’ensemble des moyens financiers.

Ces questions sont posées au cœur des mobilisations à toutes celles et ceux qui veulent agir. Comment à travers la crise de domination de la bourgeoisie, à travers les bouleversements en cours, tracer la voie vers une autre société et pour cela poser la question du pouvoir. A l’heure où nombre de grandes puissances occidentales sont en train de basculer, à l’image de la première puissance mondiale, dans des dictatures populistes d’extrême-droite, cette question prend une urgence particulière pour de larges fractions de la population et des jeunes, ici comme dans de nombreux pays.

Un parti révolutionnaire des travailleur·es en germe au sein des mobilisations et des embryons d’organisation démocratique

Nous entrons dans un moment politique de la mobilisation, l’occasion pour le mouvement révolutionnaire de donner un contenu actuel, concret à la question de la nécessité d’un parti révolutionnaire des travailleur·es et d’un programme pour le monde du travail, non comme des objectifs lointains mais déjà en germe au cœur des luttes, dans les collectifs, AG et embryons d’organisation démocratique.

L’intensification de la guerre sociale menée par les classes dominantes, l’accélération de la crise économique, commerciale, démocratique et politique, amènent nombre de travailleur·es, de jeunes à rompre avec les illusions institutionnelles et à s’organiser par eux-mêmes, à se poser de façon plus aiguë, concrète, les questions politiques, celles des voies et moyens pour changer la société.

Isabelle Ufferte

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