La cour d’appel de Paris a confirmé le 12 juin la libération des cinq responsables de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), organe opérationnel du parti Union calédonienne (UC) à la tête des révoltes de mai 2024 sur l’île, en détention provisoire en France un an après y avoir été déportés.

Christian Tein, le principal dirigeant, reste mis en examen, et ils ne peuvent entrer en contact entre eux ni se rendre en Nouvelle-Calédonie. Deux autres militantes avaient été libérées plus tôt et autorisées à rentrer.

Il était accusé de « complicité de tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique » jusqu’à « vol en bande organisée avec arme », « destruction en bande organisée du bien d’autrui » en passant par « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation de plusieurs crimes et délits » : des accusations marquées par le racisme, les peurs fantasmées de colons français et de leurs soutiens.

Car la violence est du côté des dirigeant·es loyalistes anti-indépendantistes appelant à « mettre le bordel » selon l’expression de la Présidente macroniste de la région Sud, Sonia Backès, soutiens ouverts de milices blanches armées. Elle est du côté de la politique coloniale : les inégalités sociales et raciales, la subordination à une Métropole qui décide depuis trois siècles du sort des Kanak à 17 000 kilomètres de là.

Les discussions prétendant trouver une issue politique à l’impasse de cette situation coloniale devraient reprendre à l’Elysée avec Macron début juillet, après que son émissaire Valls soit revenu bredouille de trois séjours sur l’île. Le nouveau ministre des Outre-mer soutenu par un Bayrou en perdition, a été lâché par Macron qui a préféré suivre les loyalistes refusant tout accord avec les indépendantistes qualifiés de « terroristes », les plus acharné·es comme Sonia Backès étant partisan·es de la partition de l’île entre une zone « blanche » au Sud et le reste du Nord, de l’Ouest et des îles.

Le gouvernement voudrait trouver une issue favorable à la vieille puissance française à une crise qu’il a lui-même alimentée.

Macron a d’abord provoqué les Kanak en 2021, en refusant un report du référendum décisif pour l’indépendance, revendiqué par les indépendantistes, en l’organisant en plein deuil coutumier suite aux nombreux décès du Covid.

Ensuite, en mai 2024, pour empêcher les indépendantistes représentant les Kanak, minoritaires par la politique de peuplement pratiquée depuis toujours par la France, mais en progrès, de gagner le dernier referendum, Macron a décrété le dégel du corps électoral. 

Cela signifiait élargir à toustes les habitant·es de l’archipel depuis 10 ans le corps électoral restreint pour les élections et référendums locaux aux Mélanésiens de souche appelés Kanak, aux colons historiques appelés Caldoches, aux Polynésienn·es immigré·es de longue date principalement venu·es de Wallis et Futuna, une autre colonie française, et aux immigré·es de France surnommé·es « métros » installé·es dans l’archipel depuis 20 ans en 1994 : une nouvelle victoire assurée pour les loyalistes.

De la révolte kanak à l’impasse sociale et politique

C’est l’étincelle qui a enflammé l’archipel. Les jeunes kanak exploité·es, discriminé·es à l’embauche au profit des Caldoches et des métros, toujours victimes du racisme des Blancs, se faisaient maintenant voler la possibilité de gagner l’indépendance par les urnes.

Pour faire pression sur l’État français, l’UC-FNLKS avait créé une « Cellule de coordination des actions de terrain » (CCAT) qui a rapidement été débordée. Ses barrages sur des ronds-points, surtout dans les quartiers populaires les plus peuplés et parmi les plus pauvres autour de Nouméa, sont devenus des barricades contre les forces de l’ordre envoyées en nombre et aidées par des milices blanches racistes. En France, il n’était question que « d’émeutes », de « pillards », de « jeunes ivres »...

Ces révoltes étaient une réponse au fait que le processus de décolonisation à coups de referendums reportés ou truqués, sur la base d’accords avec l’Etat français, était un leurre.

Le gouvernement a violemment réprimé : 13 Kanak tués, 13 militant·es mis en accusation dont 7 prisonniers politiques déporté·es en France, dans le silence de la gauche institutionnelle. Sans compter des dizaines de prisonniers dits « de droit commun », souvent des jeunes arrêtés sur les barrages.

Après les révoltes, cela a été une discrimination et une répression accrues : dans les quartiers populaires de Nouméa, Backès a réduit les aides sociales, des transports en commun ont été supprimés et les tickets fixés hors de prix, il y a eu des licenciements massifs dont beaucoup d’« émeutiers »…

L’économie s’est effondrée après la chute du cours du nickel depuis une dizaine d’années, qui représentait plus de 90 % des exportations du territoire.

Aujourd’hui, un Kanak sur deux est sans emploi avec un taux encore plus élevé chez les jeunes. 70 % des personnes sous le seuil de pauvreté sont Kanak.

Le prêt de l’Etat pour la reconstruction (1,5 milliard d’€) devra être remboursé par des collectivités locales souvent aux abois. Et pour le versement de la deuxième partie du prêt en juillet, le gouvernement exige une réforme de la protection sociale, une réforme fiscale et une baisse des dépenses publiques du territoire.

Plus de 2 000 gendarmes l’occupent maintenant avec 500 agents de la police nationale, 23 véhicules blindés et 10 membres du RAID, ce qui est énorme par rapport au nombre d’habitants.

L’éveil de la révolte contre la colonie de peuplement

Cette situation vient de loin. La Nouvelle-Calédonie est le nom de la Kanaky depuis sa conquête par Napoléon III en 1853. Ses habitant·es originel·les ont été quasiment exterminé·es par les maladies ou l’alcool dès l’arrivée du navigateur Cook en 1774 ; en 1921, plus de 80 % de cette population avait disparu.

La France les spolia de leurs terres en particulier des plus fertiles, les parqua dans des réserves, les seules de l’Empire, et y construisit un bagne où elle enferma 30 000 forçats dont des insurgés de la Commune et des colonies françaises d’Afrique du Nord de 1864 à 1897. Certains se sont vus attribuer un lopin pour devenir colons.

L’oppression et le racisme ont dominé la vie régie par un Code de l’indigénat.

Avec l’industrie s’est développée l’extraction du nickel pour lequel on fit venir des travailleurs des alentours en développant une colonie de peuplement commencée dès la conquête.

Un mouvement indépendantiste est né après la Seconde guerre mondiale au contact de soldats américains ou japonais puis surtout avec les révoltes anticoloniales, la lutte pour les droits civiques, d’abord au sein du Parti communiste. Le soulèvement des peuples coloniaux a contraint la France à abolir le Code de l’indigénat en 1946 et à accorder un droit de vote aux Kanak, bien peu respecté cependant.

Le premier parti indépendantiste, l’UC, fut créé en 1953 par Maurice Lenormand, un intellectuel cherchant à regrouper les Calédoniens contre la Métropole avec le soutien de missionnaires très influents dans la population kanak. C’est toujours le parti de Christian Tein, membre d’une coalition de partis indépendantistes fondée en 1984, le FLNKS.

L’espoir trahi du gouvernement de gauche

Après l’arrivée en 1981 de la gauche au pouvoir qui suscite espoirs puis désillusions, la population kanak se révolte et s’insurge à partir du boycott des élections territoriales de 1984 jusqu’à la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa et le massacre de 19 militants indépendantistes en mai 1988, sous la cohabitation Mitterrand-Chirac.

Pour éviter que l’île ne s’embrase encore plus, loyalistes et indépendantistes ont signé les Accords de Matignon-Oudinot en 1988 puis de Nouméa en 1998 instaurant un « rééquilibrage », des transferts de compétences aux élites locales, la création de trois provinces avec leur administration et leurs postes ainsi qu’un Congrès élu par des élections provinciales et au moins trois referendums pour obtenir l’indépendance, ce que la France a appelé le processus de décolonisation.

L’impasse du nationalisme

Les pouvoirs régaliens (police, armée, justice, monnaie) sont restés entre les mains de la Métropole. S’en sont suivies une trentaine d’années durant lesquelles les indépendantistes ont tenté de prouver leur capacité à diriger le territoire en étant responsables.

Mais ce fut un échec. Ils ont obtenu en 2014 la gestion d’une usine de nickel flambant neuve en territoire kanak, au Nord, la KNS (Koniambo Nickel SAS) pour moitié propriété du trust minier Suisse Glencore. Mais celui-ci l’a fermée en 2024 en licenciant les 1200 travailleurs et en supprimant des centaines d’autres emplois.

Bien des indépendantistes dont des dirigeants de tous les partis du FLNKS ont été absorbés par la cogestion. Le Président du gouvernement indépendantiste de 2021 à 2024, Louis Mapou, était un « Monsieur Nickel » à la fois Président du conseil de direction de KNS, administrateur d’Eramet (multinationale du nickel) et directeur de Sofinor (société d’investissement et de financement de la province Nord)

Les sécheresses et la pollution des eaux dues à l’extraction et au traitement du nickel sur place revendiqué par les indépendantistes se sont avérées catastrophiques et suscitent une révolte croissante de la jeunesse soucieuse de la planète.

Un caillou stratégiquement important

Avec le capitalisme mondialisé et financiarisé exacerbant la concurrence commerciale et militaire, la France, grande puissance de seconde zone, tient d’autant plus à son caillou dans la région indopacifique devenue un point névralgique à la croisée des chemins entre les USA et la Chine.

Du fait de son propre déclin et de la mondialisation, la France n’a d’autre moyen de maintenir ses privilèges qu’en faisant valoir ses droits désuets de puissance coloniale, politique qui entretient la révolte des Kanak et les frustrations de ses soutiens.

Elle y détient une base de 1450 militaires, le deuxième dispositif militaire dans la région. Elle possède également de vastes zones de pêche, des Zones économiques exclusives (ZEE), jusqu’à 370 kilomètres autour de toutes les côtes dans des océans riches aussi en minerais : fer, zinc, cuivre, manganèse, cobalt, platine et terres rares, en faisant de la France la deuxième puissance pour l’étendue de ses côtes.

Les immenses gisements de nickel, environ 25 % des réserves mondiales, demeurent un atout utile à la fabrication de batteries de voitures électriques, malgré la chute récente des cours.

La solution viendra des peuples, de leur fédération, contre la vieille puissance coloniale  dépassée et les multinationales

Aujourd’hui, le gouvernement manœuvre et tente de composer. Il n’est plus question de référendum, des élections provinciales devraient déterminer la composition du prochain Congrès, normalement fin 2025.

Les travailleur·es ici n’ont aucune solidarité à avoir avec leur État. Leur solidarité pleine et entière va aux militant·es Kanak emprisonné·es, aux jeunes réprimé·es et discriminé·es, à leur droit à l’autodétermination jusqu’à la séparation de la vieille puissance coloniale et à l’indépendance s’ils et elles le souhaitent.

Tous les prisonniers doivent revenir en Kanaky-Nouvelle Calédonie libres, les forces de l’ordre et troupes françaises renvoyées.

Dans l’archipel, il existe aujourd’hui un prolétariat jeune, moderne, kanak et métissé de 27 000 ouvrier·es et 33 000 employé·es, un tiers de la population adulte, dont une bonne partie dans le secteur minier. Ce sont elleux qui portent l’avenir d’une émancipation de la domination coloniale, libérée de l’impasse du nationalisme.

Avec les peuples mélanésiens, polynésiens, micronésiens et petits blancs qui enrichissent les mêmes capitalistes en Océanie et dans le Pacifique, qui partagent leur vie voire leur combat, les Kanak décideront en actes comment vivre ensemble, quoi produire et comment à l’échelle de l’archipel et au-delà.

Les petits-enfants et petites filles d’indépendantistes partisan·es de l’idéologie tiers-mondiste des années 70 sont devenu·es les acteurs et actrices des révoltes, sans les illusions de leurs aîné·es dans des partis institutionnels intégrés à la République ni même de Kanaky comme les indépendantistes qui ont dirigé l’archipel entre 1982 et 1984 et entre 2021 et 2024.

Les travailleur·es de France sont leurs allié·es contre l’Etat et les capitalistes de la vieille puissance coloniale qui s’en prend à elleux et voudrait les diviser avec sa démagogie raciste, en attaquant leurs droits sociaux pour une économie de guerre, contre les peuples.

Le socialisme ne pourra être réalisé sur une île, mais la lutte du peuple kanak pour ses droits participe de ce combat contre le capitalisme qui opprime travailleur·es et peuples. Il peut ouvrir la perspective de leur union avec les peuples de Polynésie et d’Océanie vers une fédération socialiste.

Pour reprendre les mots de Christian Tein après sa libération : « Et mon petit peuple, il a sa place parmi l’ensemble des peuples, pour offrir aussi ses petites Lumières »[1], de petites lumières qui peuvent éclairer de nouvelles grandes routes, celles vers l’union internationaliste de peuples pour leur émancipation.

Mónica Casanova

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/180625/nouvelle-caledonie-christian-tein-entend-continuer-porter-le-combat-de-son-peuple

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