Au moment où Netanyahou annonce l’agression ultime contre Gaza pour l’occuper entièrement et éliminer les Gazaouis avec l’aval des USA, les deux forces armées qui s’affrontent au Soudan depuis plus de deux ans semblent suivre la même logique, imposer leur pouvoir par la guerre sans limite, avec l’assentiment et la complicité des grandes puissances et des puissances régionales.

Les ressemblances avec le génocide de Gaza dépassent les bombardements, la famine et les destructions. La guerre au Soudan n’est pas, elle non plus, un conflit aux seules causes locales. Elle s’inscrit dans la désorganisation globale du capitalisme qui ouvre la voie aux folies guerrières pour exploiter et soumettre les peuples, la réponse des classes dominantes à la sénilité de leur système.

Dans ce pays de 51 millions d’habitants, le 3ème plus grand d’Afrique, la guerre a déjà provoqué ce que l’ONU qualifie de « pire crise humanitaire au monde », « un cauchemar de violences, de faim, de maladies et de déplacements » : plus de 150 000 décès directs, 13 millions de déplacés, dont près de 4 millions réfugiés en Égypte, au Soudan du Sud et au Tchad. Selon Médecins sans Frontières, « la moitié de la population, soit 24,6 millions de personnes, est confrontée à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, dont 8,5 millions de personnes en situation d’urgence ou de famine ».

La destruction des infrastructures impacte l’alimentation, l’énergie, les transports, l’agriculture, les soins, l’éducation, l’ensemble de la vie sociale et économique. Face à cette ampleur, l’aide humanitaire est largement insuffisante et subit les conséquences de la décision de Trump de fermer l’USAID.

Les derniers épisodes de l’affrontement entre les deux armées sont loin de baisser d’intensité. Port-Soudan, ville sur la Mer Rouge considérée comme plus protégée, siège provisoire du gouvernement « officiel » des FAS (Forces armées soudanaises), vient d’être massivement bombardée par les drones des FSR (Forces de soutien rapide, une véritable deuxième armée en conflit avec les FAS). Khartoum, capitale aux mains des FSR depuis des mois a été reprise par les FAS qui y multiplient à leur tour les exactions. Les FSR provoquent terreur et famine au Darfour. Elles ont proclamé mi-avril leur propre gouvernement, s’engageant vers une possible partition du pays, tandis que de l’autre côté, les FAS viennent de nommer lundi dernier un Premier ministre civil, pour essayer de se donner un vernis plus démocratique.

Le silence médiatique témoigne du mépris occidental pour les conflits en Afrique, voire du racisme avec la qualification « d’affrontements ethniques ». Le terme de « guerre civile » est aussi utilisé pour cacher les responsabilités des grandes puissances. Responsabilités par l’héritage pourri du colonialisme, le « suivi » du conflit a cyniquement été confié par l’ONU à la Grande Bretagne ancienne puissance coloniale, et par la concurrence actuelle entre les grandes puissances et les puissances régionales, pour leurs intérêts économiques et stratégiques.

Ce conflit est en réalité une guerre contre la population que se mènent deux fractions armées des classes dominantes qui, après s’être entendues pour écraser le mouvement révolutionnaire des années 2018 à 2021, s’affrontent aujourd’hui pour conserver le pouvoir en plongeant le pays dans l’horreur de la guerre.

Une lutte pour le pouvoir au sommet d’un Etat en décomposition…

Les deux fractions armées sont dirigées par deux généraux, Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dogolo, dit Hemeti, qui ont servi fidèlement la dictature d’Omar al-Bachir, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1989 et imposant des lois islamiques. Jusqu’en 2019, l’un et l’autre ont été complices et acteurs des atrocités du régime, notamment les guerres au Darfour, chacun à la tête de forces militaires concurrentes. Al-Burhan est devenu le principal dirigeant de l’armée d’Etat, les FAS, tandis que Hemeti, ancien chef de milices, a vu son pouvoir reconnu à la tête des FSR issues de ces milices. Al-Bachir espérait sans doute jouer de cette dualité militaire pour asseoir sa domination fragilisée par les conflits nombreux, jusqu’à la séparation du Sud Soudan en 2011, et les révoltes populaires provoquées par la grande récession mondiale de 2008-2009.

Pendant dix ans, la contestation du régime n’a cessé de grandir, réprimée à plusieurs reprises. Quand le soulèvement a été si massif, fin 2018 début 2019, que le pouvoir ne pouvait ni l’écraser ni le contenir, les influences extérieures ont pesé pour que les deux généraux s’allient et renversent le dictateur, en avril 2019.

Les tensions entre eux sont principalement le produit de la division voulue par al-Bachir, qui se retrouve aussi dans la composition des deux armées à partir de forces régionales que le régime avait souvent opposées, les populations du nord et de l’est contre celles du sud et de l’ouest, parfois jusqu’à l’affrontement. Les deux généraux ont constitué chacun son réseau et ses forces et ils ont vu dans le coup d’Etat pour renverser al-Bachir l’opportunité d’éliminer l’autre, soumettre aussi les autres milices plus faibles, et mettre la main sur les richesses du pays quitte à le plonger dans le chaos.

Malgré l’appauvrissement et la décomposition de l’Etat provoquée par les guerres, al-Burhan s’est assuré le contrôle sur de nombreuses entreprises liées à l’armée officielle, qui représenteraient 85 % de l’économie, et sur l’ONB, principale banque du pays. Il garderait aussi un contrôle sur ce qu’il reste de pétrole au Soudan (l’essentiel de ces ressources étant au Soudan du Sud). Hemeti, dont la fortune familiale s’élèverait à 9 milliards de dollars, contrôle de son côté une grande partie de l’or, à travers le groupe Al-Junaid, et la deuxième banque du pays, al-Khaleej.

… instrumentalisée par les « fauteurs de guerre par procuration » qui exacerbent les concurrences pour l’eau, l’or, l’agriculture, les intérêts stratégiques

L’opposition entre les deux généraux a été utilisée par les puissances régionales que Le Monde qualifiait récemment de « fauteurs de guerre par procuration », agissant pour contrôler les ressources, prétendant vouloir éviter l’effondrement de l’Etat alors qu’elles en ont accéléré la décomposition.

L’Egypte partage avec le Soudan des intérêts pour le contrôle et l’utilisation du Nil, ce qui la conduit à soutenir les FAS. Depuis que l’Ethiopie a lancé la construction du barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, qui doit s’achever cette année, les tensions s’aggravent, les agricultures du Soudan et de l’Egypte dépendant des retenues d’eau en amont, après que ces deux pays ont bénéficié d’accords coloniaux puis entre pays nouvellement indépendants leur garantissant d’être les seuls à pouvoir les exploiter.

Les Emirats Arabes Unis (EAU) et l’Arabie saoudite interviennent avec des intérêts divergents, liés au contrôle des voies maritimes de la Mer Rouge (environ 15 % du trafic mondial), voire opposés, avec le conflit contre le Yémen que les EAU soutiennent, tandis que les FAS y étaient intervenues pour le compte de l’Arabie.

Les EAU sont au cœur du trafic de l’or soudanais, 3ème producteur africain, dont 85 % est vendu illégalement, à travers des réseaux qui partent des mines contrôlées par Hemeti, passent par les EAU, et dont une grande partie alimente la Russie. Les milices Wagner étaient impliquées aux côtés des FSR pour assurer un contrôle de ce trafic. Des centaines de milliers de mineurs artisanaux exposés aux produits chimiques payent de leur santé et de leur vie cette extraction dans des conditions effroyables.

Les EAU se sont emparés aussi de dizaines de milliers d’hectares de terres agricoles volées aux populations déplacées par les FSR. En plein conflit, elles sont transformées en gigantesques ranchs de production de bétail, ainsi qu’en culture intensive d’oléagineux et de fourrage, une des principales exportations du Soudan. Avant la guerre, ils avaient investi dans un nouveau port pour ce commerce, puis ils ont fait le choix du soutien aux FSR, en les finançant et les armant.

Les voisins immédiats, Tchad, Soudan du Sud, Ethiopie, craignent que les tensions s’étendent vers eux, par le biais des réfugiés et des peuples qui vivent de chaque côté des frontières imposées par la colonisation.

Quant à Israël, il a engagé avec le nouveau pouvoir des discussions pour « normaliser » ses relations avec le Soudan, en échange de fourniture de blé.

Derrière ces puissances régionales, les grandes puissances sont omniprésentes. Les USA jouent sur tous les tableaux, laissant agir les EAU dont ils ont besoin face à l’Iran, aussi bien que leurs affidés, l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Ils pèsent aussi directement tant leur intérêt, comme celui de leurs vassaux de l’UE, est de pouvoir compter sur les pouvoirs de la région, alors que c’est leur pression même qui les déstabilise. Sans parler des ventes d’armes de la Grande-Bretagne, la France, la Turquie…

Tous ces bandits, concurrents partageant le même objectif de soumettre les peuples, ont pesé pour que les deux généraux renversent le dictateur, espérant calmer la révolution populaire. Ils témoignent de l’incapacité du capitalisme dans sa phase actuelle de sénilité à faire place à un quelconque progrès pour les peuples, ne serait-ce qu’un régime un peu plus démocratique. Au contraire, ils sont responsables de la fuite en avant guerrière incontrôlée, un chaos tragique dont chaque puissance espère cyniquement tirer profit.

L’interminable pourrissement des divisions provoquées par la domination coloniale

La guerre actuelle, comme la partition du pays en deux (Soudan du Sud et Soudan) en 2011, est un des nombreux produits du « diviser pour régner » des puissances coloniales dont les peuples du Soudan ont été particulièrement victimes.

Le territoire a été conquis militairement par la Grande-Bretagne en 1898, après un échec cuisant en 1885 infligé par le régime d’al-Mahdi qui avait précédemment vaincu la domination ottomane. La colonisation anglaise a imposé le regroupement administratif des Etats préexistants, d’une multitude de peuples aux langues différentes, dans un gigantesque Etat en friction avec l’empire colonial français. Pour en assurer le contrôle, elle a passé un accord de condominium avec l’Egypte qu’elle maintenait encore sous tutelle, mais jusqu’à l’indépendance du Soudan en 1956, cette domination a sans cesse été contestée par de nombreuses révoltes, grèves, mutineries.

La domination coloniale ne s’est maintenue que par la répression, les frontières imposées, l’instrumentalisation des « sentiments nationaux » soudanais, arabes, darfouriens, et des nombreux autres peuples, jusqu’au racisme, l’exacerbation des dissensions religieuses entre musulmans, chrétiens, animistes.

Ces divisions systématiquement créées par les pouvoirs coloniaux pèsent lourdement dans la tragédie actuelle.

L’indépendance n’a réglé aucun problème. Sa négociation avec l’Egypte et la Grande Bretagne à travers une transition de trois ans a abouti à la mise en place d’un pouvoir des dirigeants des régions du Nord à laquelle les dirigeants du Sud avaient répondu en formant une armée rebelle, débouchant sur la « première guerre civile soudanaise » qui a duré de 1955 à 1972. Les concurrences pour le pouvoir héritées des divisions coloniales n’ont jamais pris fin, notamment au Darfour, d’une superficie équivalente à l’Espagne pour 7 millions d’habitants, riche en uranium et en cuivre, confronté à une succession de guerres génocidaires menées par le pouvoir soudanais et des milices pour le contrôle de ses richesses.

La guerre, le déchaînement réactionnaire contre les forces de la révolution… qui seule pourrait y mettre un terme

Après des années de dictature, la récession mondiale des années 2008-2009 et la politique du FMI imposant les privatisations ont provoqué une généralisation de la colère des travailleurs et de la population. Dès 2008, des comités de résistance se constituent dans les quartiers des grandes villes, essentiellement pour assurer la solidarité, une alimentation collective, rétablir des services de base. Ils ont répondu à l’incapacité des classes dominantes d’assurer l’organisation de la vie sociale et se sont politisés. « La révolution soudanaise nous dit que les gens ont des innovations et des capacités étonnantes pour trouver des solutions à des problèmes immédiats. L’État nous a laissé tomber. C’est notre chance de construire quelque chose de différent. » dit un militant socialiste soudanais Muzan Alneel interviewé par Socialist Worker qui poursuit « c’est contre ce genre d’initiatives populaires que le nouveau pouvoir sera le plus violent. »

Ils étaient en première ligne en 2012-2013 dans les manifestations contre la vie chère, l’inflation, la dictature, réprimées dans le sang par al-Bachir.

Ce sont encore ces comités et leur démocratie directe, ainsi que des mouvements étudiants, qui sont à l’offensive contre le régime en décembre 2018. Un siège du parti d’al-Bachir est incendié. Malgré la répression et l’Etat d’urgence, la contestation s’étend à toutes les villes et fait entendre l’unité des classes populaires contre les divisions : « Toi le raciste et l’arrogant, nous sommes tous darfouris ! ».

En avril 2019, l’armée est sous pression, avec l’occupation nuit et jour de la place devant son Quartier général, par des milliers de personnes criant « Les militaires, retournez à vos casernes ». La force du mouvement appuyé par plusieurs journées de grève générale pousse les deux généraux à destituer al-Bachir le 11 avril et promettre une transition démocratique.

Le 3 juin 2019, le sit-in qui n’a pas cessé devant le Quartier général est évacué par une violente répression de l’armée et des milices qui tuent une centaine de personnes et violent des dizaines de manifestantes. La colère populaire qui s’ensuit empêche les militaires d’aller jusqu’au coup d’Etat mais al-Burhan renforce son pouvoir au sein du régime provisoire instauré en août.

En réaction aux violences sexuelles des guerres et du régime, le mouvement féministe a été particulièrement fort, « notre révolution, c’est la révolution des filles » proclamait un de leurs slogans. Elles continuent ensuite à se faire entendre, contre les violences domestiques, les mariages forcés, les mutilations, pour l’abolition des lois patriarcales et religieuses dites « de l’ordre public » dont une partie a été maintenue par le pouvoir de transition.

Pendant les deux ans qui suivent la mise en place de ce pouvoir, la contestation ne faiblit pas. La méfiance est réelle contre l’accord entre les militaires et les partis civils, dont certains acteurs de la révolution qui se discréditent. Le slogan « on résiste, on construit, on surveille » des comités de résistance en témoigne. Il témoigne aussi de ses limites : s’il exprime la nécessité du contrôle sur le pouvoir, il s’inscrit dans un cadre qui laisse ce pouvoir entre les mains des classes dominantes, ses partis et son armée.

Al-Burhan, avec le soutien d’Hemeti, joue le va-tout, renverse le premier ministre civil et s’impose par un coup d’Etat le 25 octobre 2021, au moment où il était prévu que l’armée se retire du pouvoir. Le 30, plus d’un million de personnes manifestent contre le coup d’Etat. Pendant des mois, les manifestations, les grèves, les soulèvements se succèdent. Les comités publient « une charte pour le pouvoir du peuple ». Les grandes puissances et puissances régionales soutiennent, elles, al-Burhan, aussi bien les USA, l’ONU et l’UE qui officiellement condamnent mais continuent d’armer le régime, que l’Égypte, la Turquie, les pays du Golfe, Israël, la Russie… Tous ont peur d’une extension de la révolution.

Incapables de vaincre la contestation, les deux généraux concurrents vont se tourner l’un contre l’autre et plongent le pays dans la guerre en avril 2023. Là encore des manifestations tentent de s’opposer à la guerre, au nom de la continuité de la révolution. Les réseaux des comités de résistance rejettent toute collaboration avec les deux forces, mais continuent de revendiquer un pouvoir civil, sans voir l’impasse de cette perspective à laquelle les classes dominantes soutenues par les puissances extérieures ont déjà apporté leur réponse sanglante.

La mécanique de l’embrigadement a pris en partie le dessus, une partie des contestataires a choisi un camp contre l’autre, soit pour l’unité du pays contre les diviseurs des FSR, soit au nom d’une identité, soit pour contester les FAS héritières de la dictature, etc. Pour l’instant, ce piège enrôle les travailleurs et les classes populaires dans la guerre des classes dominantes.

Cette folie destructrice que subissent les peuples du Soudan ne pourra sans doute être arrêtée que par un nouveau soulèvement des travailleur·ses et des classes populaires, qui apparaît dans la situation comme la seule réponse au chaos, à l’incapacité des classes dominantes d’assurer une vie supportable. La volonté de combattre la guerre et de poursuivre la révolution ne peut trouver sa force que dans la conquête d’une indépendance de classe, la compréhension qu’une révolution dont la seule perspective se limiterait à un gouvernement démocratique est une impasse quand le capitalisme durcit l’exploitation des travailleurs et des peuples, s’appuyant sur des pouvoirs de plus en plus autoritaires pour maintenir sa domination.

Au moment où le capitalisme est dans une période de crise permanente, et de généralisation de la guerre, une révolution pour un pouvoir démocratique ne peut vaincre que si elle est en même temps une révolution contre le capitalisme, ses rapports de domination internationaux. Et pour mettre un terme aux divisions instrumentalisées par les classes dominantes jusqu’à la terrible guerre actuelle, la révolution pourra s’appuyer sur les nécessités de solidarité et de coopération, pour aller vers une fédération démocratique des peuples de la région, dont la situation même du Soudan dessine les possibilités, aux carrefours du monde arabe et de l’Afrique sub-saharienne, un pont entre le Sahel et la Mer rouge, regroupant lui-même une multitude de peuples (plus de 120 langues) débordant les frontières avec l’Ethiopie, le Tchad, l’Egypte, qui ont tout intérêt à s’unir par-delà les frontières, pour se libérer de la domination des grandes puissances et de leurs relais locaux.

François Minvielle

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