« La première chose, c’est l’ordre, le calme et la paix. Il y aura 3000 forces de sécurité intérieure dans quelque temps […]. Ces forces resteront aussi longtemps que nécessaire, même pendant les Jeux olympiques et paralympiques ». Dès son arrivée à Nouméa, Macron s’est posé en chef du pouvoir colonial, revendiquant la répression contre le soulèvement de la jeunesse kanak et affirmant qu’il ne reculerait ni sur la réforme du corps électoral ni sur la possibilité d’un nouveau referendum d’autodétermination. « L’apaisement, a-t-il insisté, ne peut pas être le retour en arrière ». Contraint de faire le voyage en Nouvelle-Calédonie pour tenter de reprendre la main face aux critiques qui se sont fait entendre jusque dans son propre camp, il a annoncé qu’il pourrait accorder, grand prince, un délai de « quelques semaines » avant le vote de la réforme au Congrès, craignant en réalité de ne pas obtenir la majorité des deux tiers nécessaire pour la faire adopter. D’ici là, une « mission » conduite par trois hauts fonctionnaires de l’État français venus avec lui serait chargée de permettre « une reprise du dialogue ». 

Le pouvoir colonial s’appuie sur les milices armées anti-indépendantistes

Le dialogue, c’est avec la droite anti-indépendantiste calédonienne, colonialiste et ultra-réactionnaire que Macron le mène. Il évoque « un racisme qu’on ne pensait pas voir revenir », faisant écho au « racisme anti-blancs » prêté aux jeunes kanak par Sonia Backès, la présidente de la province Sud, qu’il avait propulsée secrétaire d’État à la Citoyenneté en juillet 2022. Celle-ci déclarait lors d’une manifestation en faveur du dégel du corps électoral en mars dernier : « Je le dis à Paris aux parlementaires qui tremblent : le bordel, c’est nous qui le mettrons si on essaie de nous marcher dessus ! ». Et ces derniers jours, elle et deux autres chefs de file anti-indépendantistes n’ont cessé de réclamer davantage de forces de police et davantage de répression.

Macron leur a répondu à Nouméa : « Nous allons reprendre pas à pas chaque quartier, chaque rond-point et chaque barrage ». Non content d’avoir déployé 3000 policiers et gendarmes, il donne son blanc-seing aux milices anti-indépendantistes, armées, qui ont déjà tué trois kanak, de 17, 22 et 36 ans. D’autres sont portés disparus, on ne connaît pas le nombre exact de morts et de blessés. Vendredi un manifestant kanak a été tué par un policier.

Dans les années 80, les kanak étaient concentrés surtout dans les petites îles de l’archipel et le nord de la grande île. Ils sont aujourd’hui nombreux dans la province Sud et la région de Nouméa. Et comme l’a montré la progression des « oui » au deuxième referendum pour l’autodétermination, en novembre 2020, les indépendantistes risquaient de devenir majoritaires, bien que les kanak représentent seulement 41,2 % de la population. D’où les manœuvres de l’État français pour empêcher ce qui risquait d’advenir. Il a imposé, pour le troisième referendum une date, fin 2021, très proche de celle du deuxième et alors que le Covid avait lourdement affecté la population, malgré l’opposition des indépendantistes qui ont appelé au boycott de ce scrutin. Puis la réforme du corps électoral aujourd’hui contestée. Il ne reste plus au pouvoir colonial que l’atout que représente pour lui la population d’origine européenne dont une grande partie profite des privilèges du colonialisme.

La continuité du pouvoir colonial

Les jeunes qui tiennent les barrages ne sont pas des « émeutiers » assoiffés de violence comme les présente la propagande gouvernementale, tous alcoolisés et drogués. Ils sont organisés et bénéficient du soutien de la population pauvre. Le CCAT, comité de coordination des actions sur le terrain, la frange la plus radicale du FLNKS n’a rien de « mafieux » et la révolte actuelle est nourrie de l’histoire des luttes passées.

La grande révolte des années 80, de 1984 à 1988, a eu comme origine les espoirs que la venue au pouvoir de Mitterrand et de l’Union de la gauche avait fait naître en 1981 puis la désillusion qui s’en était suivie lorsque le gouvernement avait fait voter par l’Assemblée nationale en juin 1984 le statut Lemoine censé ouvrir la voie vers l’indépendance en prévoyant un referendum de toute la population de Nouvelle-Calédonie alors que les indépendantistes réclamaient un corps électoral restreint. D’où le boycott des élections territoriales en novembre 1984. Le 5 décembre 1984, dix militants indépendantistes sont tués par des anti-indépendantistes à Hienghène. En 1985, quand Eloi Machoro est assassiné par le GIGN, avec un de ses camarades, l’annonce de sa mort par le maire de Nouméa, Roger Laroque est saluée par la foule avec des cris de joie. Le massacre d’Ouvéa, où 19 indépendantistes sont massacrés, le 5 mai 1988, se produit pendant la première cohabitation alors que Chirac est Premier ministre et Mitterrand président de la République, et en tant que tel chef des armées. Gauche et droite, successivement ou ensemble, ont mené la même politique, piétinant les droits des kanak pour que l’État français, la bourgeoisie française gardent le contrôle de sa colonie.

Pour le droit à l’autodétermination des kanak

Aujourd’hui, pas plus qu’il y a quarante ans, le pouvoir colonial ne reculera devant aucune fourberie ni violence pour maintenir sa domination sur la Nouvelle-Calédonie comme aussi sur Mayotte, La Réunion, les Antilles.

Les privilèges accordés à la population d’origine européenne ne sont pas la raison fondamentale du maintien de l’oppression coloniale. L’Etat français s’en sert pour s’assurer une masse de manœuvre contre les kanak et les autres populations d’origine océanienne. Il veut conserver par contre la possession des richesses de l’archipel, le nickel dont il voudrait aujourd’hui reprendre le contrôle pour le compte d’industriels, les richesses en ressources maritimes et la position stratégique que représente la Nouvelle Calédonie dans cette région du monde disputée entre les Etats-Unis et la Chine.

Le droit des kanak à disposer d’eux-mêmes repose sur leurs luttes, sur la solidarité que nous pouvons leur apporter, mais il dépend aussi et peut-être surtout de nos combats pour renverser, ici, le pouvoir colonial, notre Etat, notre bourgeoisie pour en finir avec l’exploitation et l’oppression sociales et nationales, substituer au pillage et au brigandage qui régissent les relations internationales, une libre coopération entre les peuples qui garantisse le droit à l’autodétermination.

Galia Trépère

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