Ce dimanche, Darmanin a annoncé une vaste opération de gendarmerie en Nouvelle-Calédonie, après l’état d’urgence prononcé mercredi dernier. Macron, Darmanin, Attal déploient leurs forces d’occupation contre la révolte qu’ils ont eux-mêmes même provoquée en faisant passer en force, au mépris des accords conclus avec les indépendantistes en 1998, deux modifications institutionnelles qui désavantagent la population kanak en assurant à la droite colonialiste, réactionnaire, une majorité dans les assemblées régionales.

Près de 3000 policiers et gendarmes ont déjà été déployés, avec des blindés, contre les manifestants et les jeunes insurgés, l’armée est dépêchée dans l’archipel, un pont aérien pour acheminer des renforts a été mis en place. Darmanin, heureux de pouvoir rivaliser avec le Rassemblement national en faisant preuve de « fermeté », a assigné à résidence au moins une dizaine de « responsables radicaux et violents », des militants qu’il a qualifiés de « mafieux » de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), la frange la plus radicale du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), et des « perquisitions administratives » immédiates. Des centaines d’interpellations ont déjà eu lieu. Attal s’est vanté d’avoir interdit TikTok et les réseaux sociaux sont censurés. Les médias se déchaînent contre les « émeutiers », accusés d’être à l’origine de la violence et présentent les milices de colons armés comme exerçant une « légitime défense ». Il y a déjà eu 6 morts, dont trois manifestants dont un tué par un colon comme l’a reconnu le Haut-commissaire de la République de Nouvelle-Calédonie et deux gendarmes dont l’un d’eux a été tué accidentellement par un de ses collègues.

Non à la provocation de Macron, retrait de la loi Macron-Darmanin

La population kanak, les jeunes ont répondu au coup de force du pouvoir colonial, du gouvernement Macron et du bloc réactionnaire à l’Assemblée nationale, qui ont choisi de mettre fin, à 17 000 kilomètres des populations concernées, au processus de décolonisation engagé après les grandes révoltes de 1984-1988, en décidant d’abord le report des élections régionales, en mars dernier, puis en votant le 14 mai une modification du corps électoral qui, sous couvert de démocratie, minore le poids de l’électorat kanak.

Le 13 avril, des manifestations ont rassemblé dans toute l’île 80 000 travailleurs et jeunes, près du tiers de la population totale. Le 5 mai, jour anniversaire du massacre en 1988 de 19 indépendantistes à Ouvéa, des rassemblements se sont tenus devant toutes les gendarmeries du pays, et depuis, des marches, des blocages, ont eu lieu tous les jours, des mines de nickel ont été occupées. Depuis le début de la semaine, des grèves ont éclaté dans les transports aériens et terrestres, dans les ports, dans l’hôtellerie. Les jeunes, réprimés violemment à coups de flash balls, de grenades de désencerclement, d’arrestations et de comparutions immédiates en justice, ont affronté la police, les gendarmes mobiles, se sont insurgés sur toute l’île. Une mutinerie a éclaté à la prison de Camp-Est de Nouméa.

Révolte anticoloniale...

Depuis 1853, la population kanak de la Nouvelle-Calédonie a connu toutes les horreurs de l’esclavage colonial, la répression sanglante des révoltes de 1878 puis 1917, le code de l’indigénat jusqu’en 1946 qui lui niait tout droit à la citoyenneté et lui imposait travaux forcés, couvre-feu et impôts, la mobilisation forcée et les famines pendant les deux guerres mondiales, les humiliations de l’Exposition coloniale en 1931, le pillage de ses ressources naturelles agricoles et minières -le nickel essentiellement, 20 à 30 % des réserves mondiales- par les grandes fortunes et entreprises françaises, Rotschild et Elf Aquitaine, Eramet.

Le pouvoir colonial a fait de la Nouvelle-Calédonie d’abord une colonie pénitentiaire, un bagne, où ont été envoyés des Communards et des révoltés kabyles après leur défaite en 1871 et dont les forçats ont été les premiers agriculteurs européens sur des terres prises aux kanak par l’État, puis une colonie de peuplement. L’État français y a attiré des métropolitains par des avantages en terme de salaire, de logements, de primes à l’installation, exploitants agricoles, fonctionnaires, aventuriers. Il a favorisé aussi la venue, pour l’exploiter dans les mines et les usines de nickel, d’une main d’œuvre d’origine européenne, asiatique, océanienne, si bien que la population kanak y est devenue minoritaire, un peu moins de 42 % de la population totale lors du recensement de 2019.

Après la révolte insurrectionnelle de 1984 à 1988, qui se termina par le massacre de la grotte d’Ouvéa, le pouvoir colonial dut concéder un statut provisoire qui devait déboucher dix ans plus tard sur un référendum d’autodétermination et il travailla à l’intégration d’un plus grand nombre de dirigeants indépendantistes aux institutions locales. En 1998, sont signés les « accords de Nouméa » qui jettent les bases d’une « citoyenneté néo-calédonienne » devant se construire sur les bases d’une « double légitimité » et d’un « destin commun ». Le terme des 10 ans est repoussé jusqu’en 2014 puis 2018. Lors des référendums qui ont lieu en 2018, puis en 2020, il y a encore une majorité de non mais en diminution. Alors que les indépendantistes demandaient que le troisième referendum ait lieu plus tard, compte tenu de l’épidémie de covid, le gouvernement Macron impose alors qu’il se tienne en décembre 2021. Il est boycotté à l’appel des indépendantistes, le nombre des votants ne dépasse pas 44 % contre plus de 80% au précédent et le Non est ultra majoritaire.

Aussi quand Macron piétine par ses dernières décisions ces accords de Nouméa qui s’étaient déjà révélés être des accords de dupes, la révolte contre ce pouvoir colonial fourbe et arrogant éclate.

… et révolte sociale, contre l’exploitation

La presse a vanté la modernisation du pays durant les deux dernières décennies, loin de la situation à Mayotte qui souffre du manque d’eau potable et du choléra. Mais si une petite minorité de la population kanak peut profiter d’avantages matériels et qu’une partie de la population blanche est pauvre, les voitures de luxe, les belles villas, les établissements de loisirs, les privilèges sont réservés à la population blanche tandis que les taudis, les squats, le chômage, la précarité sont le lot essentiellement des kanak.

Alors que le salaire minimum est moins élevé de 20 % que le SMIC français, la vie en Nouvelle-Calédonie coûte plus cher de 33 % en moyenne, et de 73 % pour les produits alimentaires. La plus grande inégalité règne quant à l’accès aux transports, au logement, aux études, aux postes de responsabilités (seulement 3 avocats kanak sur une centaine, trois enseignants-chercheurs sur une centaine à l’université).

Le Code du Travail français ne s’applique pas en Nouvelle-Calédonie, les patrons parviennent fréquemment à faire condamner des militants syndicalistes ou des travailleurs grévistes.

L’oppression coloniale sert l’exploitation sociale, l’une et l’autre se superposent, se confondent.

Pour le droit à l’autodétermination des kanak, en finir avec l’oppression coloniale et capitaliste

Les travailleurs et la jeunesse ouvrière de Nouvelle-Calédonie sont frappés comme les travailleurs de toute la planète par les maux engendrés par la mondialisation du capital financier, l’exacerbation de la concurrence capitaliste, les conséquences de la spéculation effrénée et de la recherche du profit maximum qui foulent aux pieds les droits des peuples à l’autodétermination et les droits démocratiques.

L’industrie du nickel connaît une crise de débouchés après un emballement de la production lié aux besoins croissants de la fabrication de batteries pour les véhicules électriques. La concurrence nouvelle de l’Indonésie en même temps que la stagnation du marché des voitures électriques a poussé les groupes capitalistes du secteur à envisager la fermeture d’usines. Le chômage et la pauvreté s’accroissent, les protections sociales se réduisent, l’inflation réduit encore le niveau de vie.

Darmanin et autres dénoncent les « ingérences étrangères », l’Azerbaïdjan, la Russie, la Chine, saisissant chaque occasion de développer la propagande des puissances occidentales contre les puissances émergentes qui pourraient gêner les vieilles puissances coloniales. Mais, depuis des décennies, c’est l’ingérence coloniale de la France que subissent les kanak et qui perpétue sa domination sur cette île du Pacifique à 17 000 kms de Paris.

La révolte des travailleurs et de la jeunesse kanak contre l’arrogance et la violence du pouvoir colonial, contre la répression qu’il exerce et dont il nous menace, est la nôtre, celle des exploités de ce pays par-delà les frontières. Elle participe de notre propre combat contre notre bourgeoisie pour en finir avec ce système, pour le socialisme et la coopération entre les peuples.

Galia Trépère

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