La victoire de Mamdani à l’élection municipale de la plus grande ville des Etats-Unis, capitale financière de la planète, New York, est un camouflet pour Trump mais aussi pour l’establishment démocrate. Totalement inconnu il y a encore un an, membre des Démocrates socialistes d’Amérique, DSA, la gauche du Parti démocrate, né en Ouganda et musulman, fils d’immigré indien, dénoncé par Trump comme « communiste fou à 100 % », Mamdani a recueilli 50,4 % des voix avec une participation record depuis des décennies, plus de 2 millions de votants soit 2 fois plus que lors du précédent scrutin. Il bat Andrew Cuomo, l’ancien gouverneur démocrate de l’État qui avait dû démissionner à la suite d’accusations de harcèlement sexuel et qui se présentait en indépendant après avoir été défait à la primaire démocrate, en juin, par Mamdani. Alors que le maire démocrate sortant, Eric Adams, avait dû renoncer à se présenter, plombé par des accusations de corruption, Andrew Cuomo recevait le soutien financier colossal de plusieurs milliardaires et celui de Trump, boycottant le candidat républicain, de Musk et JD Vance... Un concentré de la corruption du Parti démocrate qui a gardé ses distances vis-à-vis de la candidature de Mamdani.
« Je suis musulman. Je suis socialiste. Et, je refuse de m’excuser pour tout cela » proclamait ce dernier faisant de sa campagne une campagne dynamique, militante, s’appuyant sur des dizaines de milliers de bénévoles, revendiquant de rendre la ville de New-York abordable pour les classes populaires, contre la vie chère et les inégalités et mettant en avant la défense des immigrés, du peuple palestinien, des minorités, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme pour dénoncer le pouvoir des milliardaires. « Nous mettrons fin à la culture de la corruption qui a permis aux milliardaires comme Donald Trump d’échapper à l’impôt », déclarait-il recevant en retour caricatures et menaces : « Si le candidat communiste Zohran Mamdani remporte l’élection du maire de New York, il est très peu probable que je débloque les fonds fédéraux, autres que le minimum requis, pour ma première maison bien-aimée, car, en tant que communiste, cette ville autrefois grande n’a aucune chance de succès, ni même de survie ! [...] Il aura des problèmes avec Washington comme jamais aucun maire n’en a eu dans l’histoire de notre grande ville. Souvenez-vous, il a besoin d’obtenir de l’argent de moi, le président, pour remplir toutes ses promesses communistes bidon. Il n’aura pas un sou, alors pourquoi voter pour lui ? » L’accusation de communiste s’inscrit dans la continuité du maccarthysme, la chasse aux sorcières du temps de la guerre froide ravivée par Trump emporté par l’hystérie antiwoke, contre les migrants et leurs soutiens, contre la gauche accusée de communisme… Ce à quoi Mamdani répond : « New York restera une ville d’immigrants. Une ville construite par des immigrants, qui vit grâce aux immigrants et qui à partir de ce soir est dirigée par un immigrant. »
Sa victoire combinée aux mobilisations No kings, dont la prochaine étape sera un rassemblement national à Washington le 22 novembre, déclenche l’hostilité des classes dominantes plus par ce qu’elle représente dans l’évolution politique de la jeunesse et d’une fraction du monde du travail, leur colère, leur révolte que par son programme qui, en réalité, n’a rien de socialiste.
Elle est l’expression de l’exaspération provoquée par les coupes budgétaires qui ont dévasté l’économie de l’État, provoquant une récession qui a frappé le plus durement les travailleur·es du secteur public, les enseignant·es et les employé·es des services, l’inflation ruine le pouvoir d’achat. Exaspération renforcée par le blocage budgétaire, le shutdown le plus long de l’histoire qui commence à paralyser le pays, met au chômage des milliers de fonctionnaires et prive d’aides alimentaires 42 millions de pauvres.
Ce mardi 4 novembre se déroulaient 190 élections dans plus de 30 États. Elles ont vu les candidats démocrates progresser, tirant profit de cette colère, du rejet croissant de Trump pour se poser en défenseurs des classes populaires sans proposer quoi que ce soit pour atténuer le chômage de masse et la pauvreté. Probablement le Parti démocrate réussira-t-il à utiliser en sa faveur le succès de Mamdani qui suivra le chemin de Sanders et d’Ocasio-Cortez qui n’ont jamais rompu avec le Parti démocrate. Déjà Mamdani a multiplié les gestes afin de trouver sa place dans l’administration de la ville des milliardaires et rassurer les classes dominantes et l’establishment. Il a déclaré que, malgré son opposition politique, il « souhaitait dialoguer avec le président Trump sur les possibilités de collaboration au service des New-Yorkais ». Les cinq membres de son équipe de transition avant son entrée en fonction le 1er janvier 2026 sont tous des vieux routiers du Parti démocrate compromis dans la mise en œuvre de politiques pro-capitalistes contre la classe ouvrière sous les précédentes administrations municipales. Et il maintient l’actuelle commissaire de police, héritière d’une famille de grands bourgeois, Jessica Tisch.
Que les Démocrates surmontent ou pas leur effondrement, les craintes suscitées par la campagne et l’élection de Mamdani n’ont pas fini de hanter les nuits de Trump, de l’establishment démocrate et de l’oligarchie financière. Celles et ceux qui se sont mobilisés parce qu’ils aspirent à une politique progressiste, au socialisme contre le capitalisme corrompu, ne vont pas composer mais faire l’expérience qu’il n’est pas possible de changer le système de l’intérieur en faisant des compromis mais par la lutte, la lutte de classe et qu’il leur faut se donner l’instrument de leur combat, un véritable parti des travailleur·es capable d’affronter l’offensive autoritaire de Trump et la dictature de Wall Street.
De No Kings à la victoire électorale de Mamdani, les classes populaires et la jeunesse se mobilisent
La base de Mamdani, une coalition de travailleurs organisés et non organisés, d’immigrants, d’étudiants, de jeunes sans emploi, de petits commerçants et même de certains secteurs de la classe moyenne supérieure, partageait le programme contre la hausse du coût de la vie à New York mais leur enthousiasme allait bien plus loin pour combattre Trump et le Parti républicain, la cupidité des milliardaires et aussi la corruption du Parti démocrate lui-même. Sa campagne est l’expression de la haine à l’égard de Trump, de ses raids contre les immigrés et de la fracture de classe de plus en plus profonde qui mine la société. Elle participe de l’évolution internationale au sein de la jeunesse et du monde du travail, aussi du mouvement international de solidarité avec la Palestine.
La campagne de Mamdani, encore inconnu il y a un an, a été fondée sur un mot d’ordre simple, rendre la ville à nouveau abordable pour ses habitant·es, associé à une série de propositions : geler les loyers dans les zones réglementées, rendre les bus gratuits, mettre en place un système universel de garde d’enfants et créer des épiceries municipales pour fournir de la nourriture moins chère aux New-Yorkais dans le besoin.
Rendre New York abordable prend un contenu bien plus radical que le programme de Mamdani, celui de la contestation de la mainmise des milliardaires sur la ville qui est celle qui, dans le monde, en compte le plus grand nombre. Pour financer son programme social, il aurait besoin de les faire payer sauf que cela suppose de s’attaquer réellement à leurs intérêts et pas uniquement par des discours flattant la révolte et les aspirations du plus grand nombre.
Il ne fait malheureusement pas de doute que Mamdani n’en a pas l’intention. Lui, DSA et le Parti démocrate invoqueront le réalisme électoral pour canaliser sur le terrain des élections législatives de mi-mandat la dynamique contestataire qui se développe au sein de la classe ouvrière, de la jeunesse qui auront besoin de trouver en elles-mêmes la force et les armes pour réaliser leurs aspirations.
La domination des milliardaires est incompatible avec la démocratie et les idées progressistes
Les menaces de Trump ne sont pas des propos de propagande électorale mais définissent sans ambiguïté sa politique visant à étouffer financièrement Mamdani et à déployer l’ICE, la police de l’immigration, à New York, voire la Garde nationale comme il le fait dans tout le pays dans les villes démocrates comme Chicago. Il sera d’autant plus déterminé qu’il craint le mouvement de révolte qui se répand aux USA et veut l’écraser, pour museler le pays alors que sa politique tant économique que diplomatique et militaire se retourne contre la population. Même sa base sociale pourrait lui échapper tant son gouvernement représente de façon brutale, sans fard et grotesque la fusion du pouvoir et du capital, un gouvernement de, par et pour l’oligarchie capitaliste, qui gouverne directement au nom des milliardaires et de leurs multinationales.
Lundi dernier, l’ONG Oxfam a publié un rapport sur la croissance des inégalités sociales aux États-Unis, intitulé « La montée d’une nouvelle oligarchie américaine ». Le rapport souligne que « l’année écoulée a été profondément marquée par la concentration des richesses et du pouvoir ». Au cours des douze derniers mois seulement, les dix Américains les plus riches ont vu leur fortune augmenter d’environ 700 milliards de dollars. « Depuis 2020, leur patrimoine, corrigé de l’inflation, a augmenté de 526 pour cent. Autrement dit, de mars 2020 à aujourd’hui, la fortune de ces dix individus a été multipliée par six collectivement. »
Les 0,1 pour cent des ménages américains les plus riches, soit un peu plus de 100 000 personnes, contrôlent six fois plus de richesses que les 64 millions de ménages situés tout en bas de l’échelle sociale.
Ces chiffres sont la manifestation violente de la logique capitaliste décrite par Marx qui veut que la concentration, l’accumulation de richesse à un pôle s’accompagne de l’accumulation de la pauvreté, de misère, de souffrance au pôle opposé, « du côté de la classe qui produit le capital même. » Ce processus engendre nécessairement la tyrannie politique, la destruction des droits démocratiques dont le pouvoir de Trump se fait l’instrument avec la passivité complice du Parti démocrate qui représente la même classe.
Contre le pouvoir prédateur de l’oligarchie financière, rompre avec le Parti démocrate pour construire le parti des travailleur·es et faire du socialisme son programme
Le vote Mamdani est une expression déformée de la révolte contre Trump qui s’exprime aussi dans la rue, au fil des rassemblements dans tout le pays du mouvement « No Kings », dans les entreprises et les quartiers aussi. Elle s’accompagne de la révolte contre la corruption de l’appareil démocrate considéré comme le défenseur de ce système haï par les classes populaires. La politique autoritaire et violente de Trump accompagnée de la régression sociale loin de « l’âge d’or » promis engendre l’instabilité politique et affaiblit les institutions fondées sur le bipartisme alors que le Parti démocrate fait face à la pire crise de son histoire récente. La victoire de Mamdani accentue cette crise. Une nouvelle période de tensions s’ouvre à New York qui concentre de façon exacerbée les contradictions à l’œuvre dans tout le pays entre Wall Street, l’autoritarisme de Trump, les démocrates, la jeunesse, le monde du travail, les migrants qui se mobilisent. L’instabilité, l’affaiblissement du pouvoir, les premiers pas des mobilisations populaires ouvrent de nouvelles possibilités pour la mobilisation et l’organisation du monde du travail, l’émergence de l’embryon d’un parti des travailleur·es qui défende une stratégie de classe, socialiste.
Ces transformations s’inscrivent dans des bouleversements internationaux qui, depuis la grande récession de 2008-2009, secouent la planète et dont le mouvement Occupy Wall Street de 2011 a été une première étape aux USA avant Black Lives Matter et aujourd’hui No Kings, alors que se produit un renouveau des luttes de classes. C’est ce qui donne à la victoire de Mamdani, malgré ses limites politiques et sociales, une signification historique et internationale. Ces bouleversements en cours, ce soulèvement de la jeunesse, des travailleurs, des femmes qui secouent la planète portent en eux la renaissance d’une véritable courant socialiste et communiste, démocratique et révolutionnaire.
Yvan Lemaitre



