Ce deuxième tour des élections présidentielles traduit une situation inédite. L’abstention, les votes blancs et nuls marquent la colère de bien des milieux populaires, refusant ce système bloqué qui prépare le terrain au Front National et aux idées les plus réactionnaires. Pour tous ceux-là, Macron n’est pas un rempart contre le FN, mais bien le plus sûr moyen de voir ses idées renforcées si le monde du travail ne se mêle pas d’inverser le rapport de force.

Dans nos milieux de travail, parmi les syndicalistes ou la jeunesse, descendus dans la rue l’année dernière contre la Loi Travail, beaucoup avaient affirmé leur refus de voter Macron, au nom de « ni Patrie, ni Patron », conscients de l’offensive que celui-ci prépare contre les salariés. Cela s’est entendu lors du 1er mai, au point que Martinez a dû prendre position publiquement pour s’opposer au slogan « Peste ou choléra, on n'en veut pas » diffusé par le syndicat Info’com-cgt. Une tribune signée de dirigeants de la CGT dans l’Huma est même venue en remettre une couche, appelant explicitement à voter Macron dans le cadre de l’appel confédéral, « au titre de l'antifascisme, de la défense de la République démocratique et des libertés syndicales gagnées de haute lutte par les salariés »...

Malgré ces pressions qui se sont accentuées à la veille du scrutin, beaucoup n'ont pas voulu aller voter, se rappelant, pour ceux qui l’avaient connu, les conséquences du ralliement de la gauche et des syndicats à Chirac en 2002.

Le 8 mai, à l’appel du collectif intersyndical Front social qui avait appelé déjà à une manifestation le 22 avril, plus de 3000 personnes ont manifesté aux cris de « Macron démission ! Un jour ça suffit ! », avec banderole annonçant « c’est parti pour un quinquennat de luttes ».

Tout cela traduit les ruptures qui s’opèrent largement dans les syndicats aujourd’hui, des ruptures qui ont besoin de perspectives. Il y a besoin de prendre des initiatives pour faire vivre ce courant de contestation à la politique du dialogue social menée par les directions syndicales depuis si longtemps. Et de discuter de quelle politique pour renforcer la conscience de classe et affirmer la nécessité de la lutte face aux mauvais coups annoncés par Macron et les classes dominantes, comment préparer cet affrontement.

Pas de paix sociale face à Macron et au prochain gouvernement

La situation est radicalement différente de celle de 2002, qui avait donné à Chirac et à Raffarin une base pour leur politique anti-ouvrière, grâce au ralliement de la gauche et des directions syndicales. Profitant d’un plébiscite avec plus de 82 % des voix, Raffarin s’était largement servi de ce qu’il appelait « l’esprit de mai », pour engluer les directions syndicales dans le dialogue social et leur faire accepter les contre-réformes lancées par son gouvernement.

En 2003, il appelle à une grande concertation sur les retraites à laquelle les confédérations acceptent de participer, pour mieux remettre en cause les 37,5 annuités dans le public. C’est un certain Fillon qui sera à la manœuvre de ce jeu de dupes qui a couté cher aux travailleurs. Quelques mois plus tard, Raffarin lance le Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance maladie, incluant les confédérations syndicales et le patronat, qui adoptera à l’unanimité le même « diagnostic partagé » sur la Sécurité Sociale, juste avant les attaques du gouvernement.

Aujourd’hui, beaucoup de militants refusent cette politique destinée à paralyser les travailleurs. Ils ont entendu clairement la politique de ce banquier, ami des patrons et de la finance, ex-ministre qui pense que la loi Travail, dont il a été l’artisan, n’est pas allée assez loin.

Par contre, au niveau des directions des grandes confédérations, il y a surtout urgence à… attendre ! Jean-Claude Mailly a ainsi déclaré : « s'il persiste dans l'idée de faire des ordonnances au mois de juillet, ça veut dire qu'il va balayer le dialogue social et la concertation : il y aura problème d'une manière ou d'une autre, donc on attend de voir ».

Quant à Philippe Martinez, il rappelle la politique de ses prédécesseurs pour justifier sa propre attente : « La CGT est restée dans la ligne de Bernard Thibault et de Louis Viannet, à savoir celle d’un syndicat qui conteste et qui négocie aussi. Sur la loi Travail, on a contesté le projet avec FO notamment et fait des propositions pour un Code du travail du XXIe siècle. Mais, aujourd’hui, c’est la conception même du dialogue social qu’il faut revoir. Emmanuel Macron veut procéder par ordonnances sur le travail. Est-ce que c’est du dialogue social ? Il va falloir redéfinir ce cadre ».

Bref, il faut attendre et voir dans l’attente d’un dialogue social toujours espéré par les directions syndicales. Et pourtant, les mauvais coups sont clairement annoncés, y compris durant l’entre-deux tours où Macron a affirmé « Je ne vous demande pas de voter contre le Front national, je vous demande de voter pour moi ».

Pendant la campagne, il a annoncé sa volonté d’aller plus loin sur la loi El Khomri. Alors qu’elle ne permet de déroger à un accord de branche que sur le temps de travail, lui veut l’étendre à tous les domaines. Pour faciliter encore davantage les « accords » d’entreprise défavorables aux travailleurs, il veut accorder aux patrons la possibilité de déclencher un référendum pour valider un accord signé par des syndicats représentant 30 % des salariés. Belle arme de chantage patronal ! Il veut remettre dans la loi le plafond sur les indemnités prud’homales pour licenciement sans cause réelle ni sérieuse, qui avait été remplacé par un barème « incitatif ». Il veut aussi généraliser à toutes les entreprises la disposition de la loi Rebsamen permettant de regrouper le CE, le CHSCT et les DP dans une délégation unique… et de supprimer des représentants du personnel. Il propose aussi de rétablir l'exonération de cotisations sociales sur les heures supplémentaires, mesure instituée par Sarkozy et supprimée par Hollande en 2012. Concernant la couverture chômage, il annonce un élargissement aux indépendants et aux uber, financé par une hausse de la CSG reposant sur toute la population, retraités compris. Mais surtout, il veut remettre en cause l’assurance chômage payée par les cotisations sociales, pour mettre en place une aumône misérable pour ceux qui se retrouvent sans emploi.

Macron a d'ores et déjà annoncé qu'il compte mener la réforme du droit du travail via des ordonnances pour aller vite. Il n’y a rien à attendre du soi-disant dialogue social. La politique de Macron et du patronat est annoncée et connue. Le problème est de formuler clairement une politique pour la classe ouvrière, pour construire l’affrontement contre ce gouvernement.

Dans cette situation, l’initiative du Front social d’une manifestation le 8 mai exprime les possibilités de construire un réel courant lutte de classe aujourd’hui parmi les syndicats, pour mettre en œuvre une telle politique. Mais comment y parvenir à une large échelle pour inverser le rapport de force ?

Faire de la politique, renforcer la conscience de classe pour préparer la suite

Le Front social recouvre environ 70 structures syndicales et associations. Parmi elles, on retrouve Sud Poste 92, Info'com-CGT, ancien syndicat des typographes parisiens reconverti il y a quelques années dans un syndicat moins catégoriel sous la direction d’un militant du PCF, ancien secrétaire de la Filpac. On retrouve aussi la CGT Goodyear animée par Mickaël Wamen, qui se présentait pour le PC en 2002 à Amiens.

A propos du Front social, ce syndicat écrit : « Cet appel n'est qu'un début il doit nous amener à réussir ce que nous attendons depuis trop longtemps, réunir des millions de citoyens français au même endroit le même jour, car depuis le début de l'année des milliers de mobilisations sont organisées mais elles sont divisées (…) il n'y aura pas besoin de semaines de grève et d'actions pour les faire plier, des millions de personnes dans la rue, même jour, même endroit, même heure, c'est cela dont ils ont le plus peur ».

Le problème de comment construire cette convergence des luttes à un niveau bien supérieur est effectivement posé. Mais la question ne se règle pas par un volontarisme ou des proclamations, ni même « dans la rue, même jour, même endroit, même heure ». Les problèmes que nous rencontrons aujourd'hui pour faire converger les luttes ne sont pas le produit de la "division" en soi mais bien le résultat de problèmes politiques réels et concrets que nous devons affronter consciemment. C'est un rapport de force qu'il faut changer, inverser.

Construire une vraie lutte d'ensemble passe en particulier par la rupture à grande échelle dans la classe ouvrière avec la politique du « dialogue social », pratiquée largement par les directions syndicales. Cela se combine aussi sur le terrain politique avec la rupture avec les préjugés réformistes toujours bien présents, comme en témoignent les illusions sur Mélenchon en particulier. Ces préjugés servent à masquer la frontière fondamentale de classe au sein de la société et à ramener les travailleurs sur le terrain des institutions, de la « République », voire même de la patrie et du souverainisme.

De ce point de vue, flatter l’abstention sur le 1er tour social qui « ne sera pas électoral », slogan du Front social lors de la manifestation du 22 avril, n’est pas une réponse. La gravité de la situation exige des réponses globales, au niveau de toute la société, elle exige de formuler une politique pour l’ensemble des travailleurs, face aux classes dominantes qui mènent la société dans le mur.

Même si la classe ouvrière n’en est pas à prendre le pouvoir, il nous faut mener ces débats sur les perspectives qu’elle représente, sinon, la politique se réinvite en recyclant celle du PC en particulier, comme dans le tract d’appel pour la manifestation du 8 mai : « Ce que l’on a obtenu dans l’histoire du mouvement ouvrier (nos acquis), l’a toujours été par le rapport de force et par l’unité des organisations qui se reconnaissent dans cet objectif ! Congés payés, diminution du temps de travail, retraite ou Sécurité Sociale sont arrivés soit par de grandes grèves (1936, 1968, etc) soit par l’écrasement de l’Extrême-droite lorsqu’elle avait le pouvoir en France (Régime de Vichy sous Hitler) par le programme du Conseil National de la Résistance ».

Alors que la gauche parlementaire s’effondre, c’est bien la question de mettre en œuvre une politique de classe qui est posée. Il n’y a pas de réponse à la profonde crise du capitalisme actuelle sur le terrain des institutions, pas de solution hors de l’intervention directe des masses. Cela signifie discuter largement parmi les travailleurs, dans nos syndicats, d’un programme pour les luttes qui mette en avant le contrôle sur la marche de la société par les salariés eux-mêmes, la réquisition des banques, etc.

Une politique pour une avant-garde ou pour l'ensemble des travailleurs

Des camarades du NPA qui sont engagés dans la construction du Front Social expliquent qu’il s’agit avant tout d’avoir une politique pour une avant-garde large, issue en particulier des luttes de la loi Travail. Pour eux, « C’est en défendant cette politique de convergence des luttes et de regroupement des forces combatives, que nous pourrons poser la question fondamentale de qui doit diriger la société ». Mais comment passer de l’un à l’autre sans avoir et sans formuler une politique pour l’ensemble de la classe ouvrière ? Quel lien avec la construction d’un parti anticapitaliste et révolutionnaire formulant cette perspective du pouvoir ?

Ce lien, c'est le programme, nos revendications immédiates et transitoires que nous défendons pour construire les convergences dans le cadre même de notre activité syndicale. Ces mesures ne sont pas un programme « électoral » ou pour le dimanche, mais bien des exigences que nous voulons voir inscrites dans le programme de nos organisations syndicales.

La question de l’interdiction des licenciements est posée aujourd’hui, alors que Macron veut permettre au patronat de licencier comme bon lui semble. Dans la CGT par exemple, cette revendication a été combattue au nom du « Nouveau Statut du Travail Salarié », soi-disant plus « réaliste » car il pourrait être repris par un éventuel bon gouvernement de « gauche » ! Il faut tirer le bilan de cette politique impuissante qui paralyse les travailleurs et poser le problème de la lutte pour l’interdiction des licenciements, comme une exigence unifiante pour l’ensemble du monde du travail.

De même, la revendication des 32 heures, présentée souvent comme une proposition pour permettre de sortir de la crise, a relancé la question du partage du temps de travail sans partage du salaire. Là aussi, ce sont des exigences à discuter dans nos équipes syndicales. Quand l’activité diminue dans une entreprise, il n’y a pas de raison pour que les salariés paient la facture, partageons le travail entre nous !

Les campagnes sur « l’industrialisation » remettent aussi en débat la question des réquisitions d’entreprise, du contrôle des salariés et de la population sur l’économie, face aux capitalistes qui ferment les usines quand cela ne leur rapporte plus assez de profit.

La convergence des luttes se construit à partir des luttes réelles, existantes, à partir de la solidarité. Elle se prépare aussi à travers des convergences d'équipes militantes sur le programme revendicatif, sur les perspectives d'ensemble, dans des initiatives intersyndicales échappant aux réflexes de boutique entretenus par les appareils.

Prétendre représenter une convergence de luttes sans ces luttes et éviter la confrontation et la discussion sur les perspectives, le programme nécessaire pour unifier, risquerait de conduire à une impasse.

Le Front social est une première réponse à un besoin né du mouvement du printemps et de la nouvelle situation politique et sociale. Mais il ne peut se contenter de se poser en rupture avec les organisations syndicales, sans engager la discussion avec les militants, avec les syndiqués, les travailleurs pour construire un courant lutte de classe, formulant une politique pour les luttes, leur convergence, etc. Les deux peuvent ne pas être contradictoires à condition de définir une démarche qui s'adresse à l'ensemble de la classe ouvrière et vise à la convergence des luttes comme à l'unité des travailleurs sur des bases d'indépendance de classe.

Laurent Delage

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