Lundi 20 janvier, quatre ans après sa tentative, le 6 janvier 2021, d’annuler les résultats de l’élection de 2020 par un coup de force, Trump a prêté serment en tant que 47ème président des États-Unis s’engageant à « préserver, protéger et défendre la Constitution des États-Unis ». Son premier geste a été d’amnistier 1500 émeutiers condamnés pour leur participation à l’assaut du Capitole. « C’est pour le 6 janvier, pour les otages, environ 1500 personnes qui seront complètement graciées », a-t-il précisé.
La classe dirigeante américaine se prosterne au pied de sa nouvelle idole, criminel et escroc, cupide, raciste et sexiste, symbole de sa faillite politique et morale alors que Biden, Kamala Harris, les Démocrates se félicitent de cette passation pacifique des pouvoirs preuve de la vitalité de ladite démocratie américaine, promettent « l’unité » et la « collaboration » avec le nouveau régime. Ils applaudissent au couronnement de leur propre débâcle.
Dans son discours d’adieu télévisé du 15 janvier, Biden s’était inquiété avec une hypocrisie sans bornes : « Une oligarchie prend forme en Amérique faite d’extrême richesse, de pouvoir et d’influence qui menace déjà notre démocratie entière, nos droits élémentaires, nos libertés et la possibilité pour chacun d’avoir une chance équitable de s’en sortir ». Cette oligarchie n’est pas née d’aujourd’hui !
Elle s’est même tout particulièrement renforcée les quatre dernières années au point d’être en position de s’approprier directement le pouvoir politique que, jusqu’alors, elle confiait aux politiciens. Trump représente un pas de plus déterminant dans l’offensive de l’État américain dans la continuité de Biden et des démocrates qui ont provoqué la guerre contre la Russie en Ukraine, armé Israël en permettant son déchaînement génocidaire à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, renforcé la puissance militaire des États-Unis dans la région indo-pacifique en préparation d’une guerre contre la Chine ou accentué la politique protectionniste ainsi que les attaques contre les travailleurs et les migrants.
Au cours de ces quatre années, la fortune des 100 Américains les plus riches a augmenté de 1500 milliards de dollars, soit une hausse de 63 %. Celle d’Elon Musk a été multipliée par seize, passant de 25 milliards de dollars en 2020 à plus de 415 milliards de dollars, celle de Jeff Bezos a doublé et celle de Mark Zuckerberg a presque quadruplé. Les valeurs américaines représenteraient environ 70 % de la capitalisation boursière mondiale.
Tout comme Biden l’était derrière un écran de fumée « progressiste », Trump est, sans fard, le représentant de cette puissante oligarchie capitaliste qui a pris forme à travers la mondialisation et la financiarisation au cours des trois dernières décennies.
Pour poursuivre sa reproduction sans fin, leur capital a besoin de s’approprier de nouveaux profits par une surexploitation des hommes et de la nature, par le pillage et les spéculations alors que la croissance stagne.
Dans ce but vital pour eux, les milliardaires utilisent Trump pour plier la société américaine et le monde à leurs intérêts, en premier lieu pour mettre au pas les travailleurs, la jeunesse et les peuples, une société minée par des inégalités insupportables et dominée par une poignée de multinationales.
L’oligarchie capitaliste s’est rassemblée autour d’un consensus : l’impérialisme américain doit défendre son hégémonie mondiale, même au risque d’une guerre nucléaire, ce qui implique une offensive contre les intérêts sociaux et les droits politiques de la classe ouvrière qui passe par une offensive nationaliste et raciste contre les migrants, une offensive idéologique contre « l’ennemi intérieur », le socialisme, le wokisme, les droits des femmes, le mouvement LGBTQI...
Le discours d’investiture grotesque de Trump, son arrogance provocatrice ainsi que sa frénésie à promulguer des décrets s’inscrivent dans cette politique visant à subjuguer l’opinion, à mettre les démocrates à genoux et à sidérer le monde pour le soumettre à sa politique au nom d’un retour fantasmé du vieux rêve messianique impérialiste, le pire cauchemar pour l’avenir.
Revenant sur la tentative d’assassinat dont il a été victime durant la campagne présidentielle, Trump a été emporté par son délire, « Dieu m’a sauvé pour que je rende sa grandeur à l’Amérique », exaltation mystique qui voudrait masquer le visage criminel de son projet, « mettre l’Amérique en premier », la guerre sociale, commerciale et militaire, « America First ».
« A partir d’aujourd’hui, notre pays prospérera et sera à nouveau respecté dans le monde entier. Toutes les nations nous envieront et nous ne nous laisserons plus abuser », affirme Trump qui promet un âge d’or ! Recréer une « nation fière, prospère et libre », « redonner la foi, la richesse, la démocratie et la liberté à nos concitoyens », le bien être, la paix, et, ose-t-il dire, le rêve de Martin Luther King réalisé ! « L’âge doré de l’Amérique commence maintenant ! ».
Mensonges, illusions, abjecte et cynique imposture pour annoncer « la restauration complète de l’Amérique et la révolution du bon sens ». « Tout d’abord, je vais déclarer une urgence nationale à notre frontière méridionale.[...] Toutes les entrées illégales seront immédiatement stoppées. Et nous commencerons à renvoyer des millions et des millions d’étrangers criminels de là d’où ils viennent ». Et pour cela d’utiliser « des troupes à la frontière pour repousser l’invasion désastreuse de notre pays ». Cet âge doré c’est la guerre sociale, politique, militaire dont les migrants sont les premières cibles et victimes, premières étapes pour discipliner le monde du travail, militariser le pays, « développer la plus grande armée du monde » pour préparer l’offensive expansionniste internationale.
La fusion du pouvoir politique avec les milliardaires de la high tech
La nouvelle administration compte au moins sept milliardaires et plusieurs multimillionnaires au sommet de l’État. Certes, aux USA tout particulièrement mais aussi dans tous les pays, l’État est au service des classes dominantes, contrôlé par elles du fait de leur pouvoir économique et de la dette, mais, avec Trump, s’opère un changement significatif de l’évolution du capitalisme ainsi que le décrit Martine Orange dans Médiapart[1] : « Avec Donald Trump, cependant, c’est un vrai changement de nature qui s’opère. Ce n’est plus le capitalisme financiarisé en place depuis les années 1980 qui domine. Ce ne sont plus les grandes institutions de Wall Street, comme Goldman Sachs, JPMorgan ou des industriels puissants comme Bechtel, qui dépêchent certains de ses responsables à des postes clés de l’exécutif. Nous assistons à la naissance d’une ploutocratie dominée par des milliardaires indépendants, travaillant pour leurs seuls intérêts, en passe de prendre le contrôle direct de l’État. » Elle poursuit : « Tous incarnent un nouveau capitalisme qui a émergé après la crise financière de 2008. C’est un capitalisme de rente et souvent de prédation où chacun, profitant des failles du système, s’est constitué des places inexpugnables. Les nouveaux secteurs qui ont vu le jour ou qui se sont développés après cette date en sont les piliers. Tous partagent la même vision libertarienne d’un monde sans État, qui leur permette d’agir et de prospérer sans entrave. Le président argentin Javier Milei est leur héros.
Le secteur de la high-tech et du numérique est le plus représentatif de cette mutation. Ayant constitué des empires technologiques, parfois des monopoles mondiaux, à l’abri de tout obstacle, ils entendent désormais transformer leur puissance technologique et financière (leur capitalisation boursière dépasse le PIB de nombreux pays dans le monde) en puissance politique. Les technologies (centres de calculs, bases de données mondiales, intelligence artificielle) leur permettent de croire qu’ils pourront conduire le monde, formater les opinions publiques, diriger les consommations et les populations sans obstruction pour leur seul profit, si l’État abaisse ses dernières protections ».
Vient ensuite le secteur de l’énergie qui a pris son plein essor à partir de 2009 et a permis aux États-Unis de redevenir le premier producteur pétrolier à partir de 2013. Trump a réitéré son credo en faveur d’une extraction massive d’hydrocarbures avant de signer un décret déclarant « l’urgence énergétique nationale ». « Nous avons quelque chose qu’aucune autre nation manufacturière n’aura jamais : la plus grande quantité de pétrole et de gaz de tous les pays du monde. Et nous allons l’utiliser encore et encore. Nous ferons baisser les prix, remplirons à nouveau nos réserves stratégiques jusqu’à ras bord et exporterons l’énergie américaine dans le monde entier. Nous redeviendrons une nation riche, et c’est cet or liquide sous nos pieds qui nous aidera à y parvenir ».
Dominant l’ensemble et associés à lui, la finance, les hedge funds, les fonds d’investissement, ceux qui ont prospéré après l’effondrement financier de 2008. Ce secteur financier parallèle pèse des milliards, accompagnant toutes les aventures de la Silicon Valley, de la fracturation hydraulique, de la santé, etc.
Ils voient dans l’arrivée de Trump au pouvoir s’ouvrir pour eux toutes les portes pour en finir avec les réglementations et les régulations financières instaurées après la crise de 2008 et aussi et surtout « déchirer tout pacte social, abandonner le salaire minimum, tordre le cou à la protection sociale et de consommation ».[2]
Vers une fascisation de l’intérieur de l’État
Cette offensive globale de l’oligarchie s’accompagne d’une offensive à la Milei, la politique à la tronçonneuse contre les dépenses publiques et les déficits budgétaires accompagnée d’une offensive idéologique pour justifier la loi du plus fort sans fard ni retenue. Musk, le milliardaire au salut fasciste, en a été désigné chef d’orchestre. L’individu le plus riche du monde associé à Vivek Ramaswamy, le milliardaire des biotechnologies, auront à charge de diriger en tant que chefs conjoints le « Département de l’efficacité gouvernementale » (DOGE) créé de toute pièce par Trump et cela sans que le Congrès ait son mot à dire. Il entend s’attaquer à toutes les agences de régulation, à toutes les autorités qui font obstacle au « libre business ».
Leur projet de « déconstruction » de l’État se propose de réduire de 2000 milliards de dollars les dépenses publiques, sur un budget de 6300 milliards de dollars, par des coupes sombres dans les dépenses d’infrastructures, de santé, sur les services sociaux essentiels, ce qui aggravera la crise révélée de manière si flagrante par les incendies de Los Angeles. 2000 milliards soit un tiers du budget ! Une rage destructrice absurde et probablement irréalisable !
Quels que soient au final les résultats de ce délire antisocial, le simple fait de le mettre en œuvre exige une épuration au sein de l’administration fédérale en même temps que la mobilisation des préjugés les plus réactionnaires qui constituent la bouillie idéologique libertarienne. Les pouvoirs discrétionnaires de Trump, le spoils system, « partage des dépouilles », qui permet au président élu d’épurer l’administration fédérale, lui donnent les moyens de mettre en place des soutiens indéfectibles, acteurs ou partisans du coup de force du 6 janvier 2021, pour la mettre à sa botte.
Il ne s’agit pas simplement de réduire la voilure de l’État comme ce fut le cas du temps du « néo-libéralisme » de Reagan, mais bien de déconstruire l’État au profit de la dictature présidentielle qui s’organise. Les chefs de l’administration de Trump devront agir en fonction des décisions discrétionnaires du chef de l’État, dépositaire d’un pouvoir hors contrôle, la force fera loi.
La mise en œuvre des décrets pour rassembler et emprisonner des millions d’immigrants et leurs familles, y compris des enfants citoyens américains, et procéder à des déportations massives à une échelle jamais vue dans l’histoire américaine sera un moyen de plier l’administration, la justice, la police et l’armée à la discipline et l’obéissance aveugle, d’étouffer la contestation et d’avancer vers une militarisation idéologique du pays. Les résistances ne manqueront pas à l’image du juge fédéral qui vient de s’opposer au décret de Trump d’abolition du droit du sol, mais ce dernier n’aura de cesse de les briser.
« La paix par la force » ou établir un nouvel équilibre des rapports de force
« Je serai vu comme un faiseur de paix, voilà comment on se souviendra de moi » a déclaré Trump posant pour l’histoire, évoquant « des guerres que nous terminerons et celles que nous pourrons éviter ». La crédibilité de ces propos est aussi sérieuse que sa prétention à s’approprier le « cessez-le-feu entre Israël et le Hamas » dans lequel, par ailleurs, Biden qui a soutenu et armé Israël dans la destruction de la Palestine joue le rôle de médiateur de paix et Netanyahou, qui a opéré le génocide des Palestiniens, joue le rôle de représentant d’un pays agressé et obligé de se défendre ! L’imposture est partout et si ce « cessez-le-feu » peut servir à épargner des vies palestiniennes et d’otages et que les bombardements se sont un moment interrompus, en Cisjordanie se poursuit le génocide pour démolir ce qui pourrait rester d’un semblant d’Etat Palestinien. Le cessez-le-feu est une trêve dans la poursuite de la guerre, un moment où chacun mesure les rapports de force pour préparer la suite de la guerre. Ce dernier acte de Biden inaugure la politique « de paix » de Trump, illustre son contenu, prétendre vouloir négocier pour évaluer les rapports de forces, les possibilités de stabilisation des fronts dans des guerres sans fin.
En Ukraine, les USA veulent jauger Poutine en le menaçant de nouvelles sanctions espérant l’acculer à devoir faire des concessions tout en impliquant l’Europe pour faire pression sur elle afin que ses différentes composantes acceptent de consacrer 5 % du PIB à leur budget militaire, soit plus que doubler leurs dépenses en la matière.
Au-delà des rodomontades et de la mise en scène, la politique des USA, après l’offensive militaire menée par Biden, vise à apprécier l’état de l’armée russe, à renforcer, voire redessiner les alliances, faire pression sur ses adversaires ou ses alliés pour asseoir ses positions y compris vis-à-vis de la Chine.
Les Etats-Unis affirment ainsi la dimension globale et internationale de la confrontation économique et militaire qui les opposent, eux, l’Otan, les vieilles puissances impérialistes à l’émergence des nouvelles puissances capitalistes avec l’avancée économique de la Chine, la résistance de la Russie, l’élargissement des BRICS.
L’Europe, elle, est destinée à être vassalisée, appelée à jouer le rôle de supplétif des armées américaines et condamnée, par son impuissance à exister, à s’intégrer non seulement à la stratégie militaire du Pentagone mais aussi aux intérêts financiers de Wall Street. L’offensive politique de Trump-Musk vis-à-vis de l’extrême droite européenne n’est pas une simple question idéologique mais obéit à la préoccupation d’avoir, dans l’avenir, des « gouverneurs dans les provinces européennes » à la solde de l’empire.
La fragilité d’un pouvoir des milliardaires nu dans sa sinistre brutalité et sa décadence
« La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même »[3] écrivait Marx, idée qu’illustre l’évolution du capitalisme mondialisé et financiarisé qui voit sa croissance étouffée par les superprofits et leur soif insatiable de plus-value. L’avidité et la cupidité des milliardaires rassemblés autour de Trump sont la traduction politique de cette folie sociale qui entend remodeler le monde en fonction de ses appétits illimités au mépris des hommes et de la nature.
Ils révèlent ainsi l’absurdité et la folie de ce système fondé sur la propriété privée financière et la concurrence. Le capital est nu miné par ses contradictions, la maladie de la propriété privée qui ruine les possibilités de développement humain que permettraient les progrès scientifiques et techniques, la propriété privée contre la socialisation et la planification de l’économie rendues indispensables par le développement des moyens de production à l’échelle internationale.
Les réponses de la classe dirigeante à ces contradictions nationales et mondiales se résument à une folle fuite en avant qui débouchera sur une crise majeure.
L’instauration de droits douaniers, à commencer par les importations en provenance du Mexique et du Canada qui s’inscrivent dans les processus de production des industriels américains, notamment dans l’automobile, menace de bouleverser toute leur organisation. Le protectionnisme signifie des prix plus élevés à la consommation. La suppression d’un certain nombre d’aides allouées aux différents pans de l’économie, met en difficulté les constructeurs automobiles, les fabricants de semi-conducteurs ou d’équipements en énergies renouvelables.
La déportation massive de migrants déstabilisera l’ensemble de l’économie, y compris des géants numériques comme Amazon ou Uber, qui prospèrent sur une main-d’œuvre sous-payée et sans droits.
Dans une économie mondiale en berne, les rendements des investissements aux Etats-Unis les plus élevés dans le monde provoquent un afflux de capitaux qui aggravent les tensions au risque d’un krach financier.
Les menaces imprudentes et les fanfaronnades de Trump qui poussent à leur limite extrême les contradictions du capitalisme vont nécessairement se retourner contre lui et ouvrir une période de tensions sociales accrues à travers laquelle le monde du travail sera amené à prendre conscience que lui seul peut répondre à la faillite du capitalisme.
En réponse à la déclaration de guerre de Wall Street, la lutte pour le socialisme
Trump est arrivé au pouvoir en exploitant la désillusion et la colère de larges pans de la population par la démagogie et le mensonge. Cette escroquerie politique ne manquera pas de se retourner contre lui et ceux qu’il sert.
Le mouvement de la classe dirigeante vers la droite extrême trouvera sa réponse dans un mouvement général des masses vers une radicalisation sociale et politique, aux États-Unis et dans le monde.
Les idéaux démocratiques – égalité, liberté, justice, fraternité – forgés à travers les révolutions américaines et françaises, et qui ont longtemps servi de drapeau pour justifier et masquer la barbarie impérialiste, ont trouvé leur véritable expression aujourd’hui dans le programme du socialisme que la classe ouvrière, confrontée à des conditions d’exploitation et d’inégalité qui ne cessent de s’aggraver, sera amenée à faire sien. Elle est la seule force sociale capable d’affronter et de renverser l’oligarchie que représente Trump, de vaincre la dictature du capital pour conquérir la démocratie et transformer la société en liquidant la propriété capitaliste.
Les ambitions impériales des USA de vassaliser l’Europe soulignent la faillite des bourgeoisies européennes, celle de la bourgeoise française, bourgeoisies incapables d’affronter les évolutions de leur propre système, de s’unir pour faire face à la concurrence. La seule perspective ici est celle de la lutte pour des États Unis socialistes d’Europe, seule voie pour enrayer la vassalisation de l’Europe, sa soumission aux intérêts économiques, financiers et militaires de l’empire américain et pour construire une paix fondée sur la coopération des peuples, une autre mondialisation, une révolution socialiste mondiale.
Yvan Lemaitre
[1]https://www.mediapart.fr/journal/international/261224/etats-unis-le-gouvernement-des-milliardaires
[2]ibid
[3]Marx, Le Capital, livre III, tome 6, paris, Éditions Sociales, 1957, p. 263.



