L’appel « Redonnons la priorité à l’industrie » publié dans Le Monde trois jours avant le premier tour de la primaire du PS a de quoi surprendre… Les signataires avaient choisi d’entourer Montebourg, lui apportant un soutien plein d’intuition juste avant qu’il soit éliminé. Mais visiblement, les dirigeants du PG Eric Coquerel, Jacques Généreux, Danielle Simonnet, le secrétaire national du PC Pierre Laurent, les dirigeants syndicaux Philippe Martinez, Bernard Thibault et Jean-Claude Mailly, avaient ressenti l’urgence d’annoncer qu’une politique commune était possible avec l’ancien ministre de l’économie de Hollande, chantre du « patriotisme économique », devenu patron, vice-président du groupe Habitat…

La signature des dirigeants de la CGT et de FO donnait même un petit air de nostalgie de l’époque du Programme commun quand les confédérations syndicales avaient apporté leur soutien à Mitterrand, avec le résultat que l’on sait.

Le texte se présente comme une réponse à la situation de crise que nous vivons, avec les millions de chômeurs, les licenciements, les fermetures d’usine, la précarité et la pauvreté qui explosent… mais il s’inscrit dans la droite ligne de toutes les politiques d’État au service des patrons, avec une coloration à peine plus sociale que la politique menée sous Hollande.

Le contenu de l’appel a de quoi hérisser bien des militants syndicaux qui peuvent lire que P. Martinez et J.C. Mailly veulent « favoriser un nouvel entreprenariat ». Et l’appel continue sur la même veine : « Le développement industriel a besoin de salariés innovants, aux compétences reconnues, bien rémunérés, occupant des emplois stables et prenant une part active aux décisions. Seuls des salariés compétents et impliqués sont, en effet, en mesure de donner aux entreprises les capacités d’innover. Ici réside le compromis fondamental entre le capital et le travail sans lequel aucun développement n’est possible » (c’est nous qui soulignons). Comme si l’on pouvait convaincre le patronat de payer de bons salaires dans son propre intérêt, comme si les rapports sociaux n’étaient pas déterminés par une lutte de classe, de plus en plus âpre aujourd’hui !

Cette tentative de redonner un vernis de gauche à une politique libérale, un illusoire « compromis entre le capital et le travail », est bien vaine. Il n’y aura pas de bonne politique industrielle, répondant aux besoins de la population, sans que les travailleurs et la population n’en prennent le contrôle, pour décider démocratiquement de ce qu’il faut produire et comment.

La campagne pour l’industrie de la CGT

L’appel fait écho aux « assises de l’industrie » du 22 février que la CGT prépare avec l'objectif « de démontrer qu’il existe aujourd’hui d’autres solutions réalisables et crédibles que celles déployées de concert par le Gouvernement et le patronat ». Façon de renouer avec le « dialogue social », de faire des « propositions » qui ne reposent sur aucun rapport de force concret et surtout sur aucune politique pour le construire.

Dans sa brochure « L’urgence d’une reconquête industrielle », ce n’est pas la lutte des classes, l’affrontement assumé entre le capital et le travail, qui est mise en avant, mais des phrases creuses pour « inventer un nouveau mode de développement qui remette l’humain et le travail au centre ». Il y est question aussi bien de « l’appropriation collective des entreprises… sous des formes élaborées par les travailleurs eux-mêmes et les populations » que de « revoir les aides aux entreprises pour les réorienter vers la régénération des sites industriels et la création d’emplois » … un grand écart qui montre à quel point les rédacteurs n’y croient pas eux-mêmes.

Dans cette campagne, la CGT dénonce la financiarisation au nom d’une fausse opposition entre le capital financier et le capital industriel en écrivant : « l’industrie est au service de la finance alors que cela devrait être l’inverse », idée qu’on retrouve dans l’appel publié dans Le Monde : « La finance continue d’étouffer l’industrie » et que J.L. Mélenchon reprend aussi dans son programme en parlant de « Définanciariser l’économie réelle ».

Il y aurait d’un côté les patrons productifs, ceux de l’industrie, des PME, voire de l’économie sociale et solidaire, et de l’autre le système financier, actionnaires, banques, fonds de pension, qui étoufferait l’industrie. Comme si le capital n’était pas imbriqué, comme si les principaux groupes industriels et commerciaux, comme ceux de l’automobile et de la grande distribution, n’avaient pas mis en place leurs propres filiales financières qui leur assurent des rentes permanentes par les crédits sur la vente des autos, les leasing, crédits à la consommation, etc.

Et même quand une PME est effectivement étouffée par les banques, l’intérêt de ses propriétaires n’est pas de produire pour l’intérêt général, mais de produire pour faire du profit, valoriser son propre capital. Combien de patrons de PME ont revendu leur société pour empocher une plus-value financière, se moquant bien du sort des salariés ?

Mais surtout, toute cette campagne évacue l’essentiel : la critique de l’appropriation privée de la plus-value produite par le travail salarié, qui se fait dans les entreprises, et sans laquelle il n’y aurait pas de profits. Du coup, la critique de la finance se contente de contester la répartition de cette plus-value, tout en acceptant la domination des capitalistes sur l’économie, leur propriété privée défendue par les États.

Ainsi, l’antilibéralisme prétend défendre l’industrie et derrière elle le capital industriel pour sauver les emplois, incapable d'imaginer une économie débarrassée de l’exploitation capitaliste. L’anticapitalisme milite pour que les salariés se défendent eux-mêmes, leurs emplois, leurs salaires, par leurs luttes, contre l’alliance indissociable du capital industriel et financier.

" Y aura-t-il encore du travail demain ? "

L’appel publié dans Le Monde se veut aussi une réponse au débat sur la « disparition du travail » qui a fait la une avec le revenu universel de Hamon durant la primaire. Mais comment aborder la question des emplois sans celle de la politique des classes possédantes ? Le problème de la situation actuelle n’est ni la robotisation, ni la révolution numérique, commencée depuis un long moment, mais la politique de précarité généralisée par le biais de ces progrès.

Pour augmenter ses profits, la bourgeoisie attaque, avec l’aide des gouvernements, les acquis des salariés arrachés dans la période précédente, comme le CDI ou le droit du travail. On assiste ainsi à une explosion de la sous-traitance, des services fournis par des « autoentrepreneurs », ces fameux Uber qui nous renvoient aux conditions des travailleurs à domicile du XIXe siècle.

Face à cette politique qui détourne les progrès techniques pour exploiter encore davantage le monde du travail, nous défendons la diminution du temps de travail et le partage du travail entre tous. Mais cela signifie poser le problème de qui dirige l’économie, en fonction de quels intérêts ? Cela signifie mettre en place un réel contrôle, démocratique et par en bas, contestant le droit des capitalistes à faire ce qu'ils veulent.

Les politiques de l’État… au service des patrons

Les politiques d’intervention de l’État finissent toutes par mettre l’argent des travailleurs et de la collectivité au service des intérêts privés. L’appel publié dans Le Monde reprend les mêmes recettes en affirmant que « seul un développement des activités productives soutenu par une politique publique de relance et des dispositifs financiers tournés vers l’investissement dans l’industrie permettra de retrouver le chemin de la prospérité ».

De quoi s’agit-il ? De commandes d’État, de subventions, de crédits peu chers, pour permettre à un « bon patronat » de relancer l’activité économique ? Mais quelle est la différence avec la logique du CICE, ce crédit d’impôt qui a fait cadeau de dizaines de milliards aux patrons, sous la promesse, bien sûr non tenue, de créer un million d’emplois ? Les signataires demandent des garanties ? Même pas. Seul un Etat des travailleurs, prêt à employer des mesures coercitives contre les patrons, jusqu’à l’expropriation, en s’appuyant sur le contrôle des travailleurs eux-mêmes, pourrait mettre un coup d’arrêt à ces groupes industriels et financiers qui profitent de la crise et de l’exploitation depuis des décennies.

Montebourg qui avait pour lui d’aller jusqu’au bout de cette logique de l’intervention d’État, prenait comme modèle… le capitalisme chinois ! « Les États membres doivent aussi pouvoir agir, en aidant leurs entreprises, y compris financièrement dans la concurrence mondiale. En Chine, par exemple, les aides d’État elles, font l’objet de décisions officielles et assumées. La construction de leur industrie repose largement sur celles-ci. » (lu sur son blog).

On n’est même plus dans les illusions sur les « nationalisations » façon Mitterrand en 1981, à l’époque où PS, PC et CGT avaient laissé croire qu’en reprenant des secteurs dépassés du capitalisme français, l’État relancerait l’activité économique dans l’intérêt de l’emploi et des salariés. Les nationalisations avaient alors coûté des milliards à la collectivité pour racheter et moderniser des industries en bout de course, incapables de faire face aux conséquences de la crise des années 70. Les licenciements et leur coût ont été assumés par l’État. Le chômage a continué de grimper. Et les patrons ont pu retrouver leurs entreprises redevenues compétitives pendant la vague des privatisations menées par les gouvernements Balladur, Chirac et Jospin.

Le piège du souverainisme et du « patriotisme économique »

Tous ces « programmes », l’appel, la campagne de la CGT, celle de J.L. Mélenchon, s’inscrivent de fait, et de façon plus ou moins assumée, dans une forme de souverainisme, l’illusion que l’État national pourrait être une protection pour les travailleurs, alors qu’il est l’outil de la bourgeoisie dans le cadre de la mondialisation capitaliste.

Cette illusion nationale s’exprime dans l’appel publié dans Le Monde : « La France a perdu un million d’emploi » est-il écrit… comme si ce n’était pas des patrons de groupes français ou internationaux qui avaient supprimés des emplois de travailleurs français et immigrés. Chacune de ces attaques contre notre classe montre que le nationalisme est un piège et que les travailleurs n’ont pas de patrie, face à des patrons et à l’Etat qui leur offre toute latitude de supprimer des emplois. Alors, quand les signataires se donnent pour objectif de « donner à la France la perspective et le dynamisme dont elle a besoin », on comprend à quel point ils se situent sur un autre terrain que celui de l’intérêt des travailleurs, quelle que soit leur nationalité.

La CGT va dans le même sens quand elle dénonce le fait que « la France importe 60 % des produits industriels » et qu’elle demande de « réindustrialiser la France, de relocaliser des capacités de production »… sans oser reprendre le « Produisons français » des années 80 et en atténuant cette tonalité avec de belles phrases sur « une coopération mutuellement avantageuse pour les peuples ».

J.L. Mélenchon va jusqu’au bout de cette logique dans son programme L’avenir en commun, dans sa partie « Instaurer un protectionnisme solidaire pour produire en France ». Si nous partageons le constat des ravages de la mondialisation capitaliste, « des droits sociaux soumis au chantage permanent du dumping, un bilan écologique désastreux, une industrie dévastée, une agriculture désorganisée, des régions entières condamnées », ce n’est certainement ni « un protectionnisme solidaire au service de l’intérêt général contre les multinationales et la mondialisation financière», ni « la défense de notre souveraineté industrielle » qui résoudront le problème du chômage et de la concurrence internationale. Et l’ajout de commentaires en faveur de la solidarité internationale pour atténuer le caractère réactionnaire de la perspective du protectionnisme et du souverainisme ne change rien à l’affaire…

Cette logique conduit directement à la défense de conglomérats français (ou européens) qui seraient compétitifs et puissants sur le marché mondial, ce qui signifie qu’ils imposeraient des conditions d’exploitation plus dures aux travailleurs. Montebourg l’exprimait crument dans son discours de candidature, voulant « des champions européens et mondiaux dans les mines, dans la métallurgie, dans l’énergie (…). Nous pouvons reconstituer notre puissance industrielle et les emplois qui vont avec sur le territoire français ». L’Etat au service des multinationales européennes… contre les Américains et les Chinois, la folle logique destructrice du nationalisme et de la concurrence.

Pas de marche arrière possible face au capitalisme mondialisé

Toutes les politiques antilibérales, qui prétendent compenser les effets de la crise par l’intervention de l’État sans remettre en question la propriété capitaliste, sont vouées à l’échec.

Le capitalisme est engagé dans une logique destructrice à l’échelle mondiale, ne pouvant ni s’étendre vers de nouveaux marchés, ni développer de nouvelles productions suffisamment importantes pour relancer la croissance. Le capitalisme a atteint une phase critique, où il ne peut satisfaire la soif de profits que par un durcissement de l’exploitation des travailleurs et de la nature.

Le ralentissement de la croissance des pays qui, comme le Brésil et la Chine, avaient pu tirer pendant un temps l’activité économique mondiale, entraîne une situation de surproduction, avec pour conséquences des fermetures d’usines, des licenciements.

Les capitaux refluent massivement à nouveau vers les marchés financiers, les Bourses, les dettes publiques, les produits dérivés, gonflant la bulle spéculative. L’impossibilité de réaliser autant de profits que le capital l’exige conduit vers une nouvelle étape de la crise financière, après celle de 2007-2008 au cours de laquelle les États, à commencer par l’administration Obama, avaient dû dépenser des centaines de milliards pour éviter un effondrement généralisé.

Rien ne peut réguler ce cours, calmer les appétits du capital, pas même ceux qui en tirent profits et qui sont à la tête des groupes financiers, dominés eux-mêmes par les mécanismes de la concurrence.

Le plan ou la planification démocratique par la population ? Prendre le contrôle sur la production

L’anarchie du marché, que ce soit les marchés financiers ou ceux des biens industriels, fait que les capitalistes ne sont jamais sûrs de réussir à vendre leurs marchandises pour réaliser la plus-value et faire des profits. Face à cette incertitude permanente, le patronat fait appel à l’État, à sa stabilité, en vivant directement de la dette et de ses commandes, comme le groupe Dassault qui profite depuis des décennies des commandes militaires, ou comme les géants du BTP qui s’enrichissent dans la construction des infrastructures et les partenariats public-privé (autoroutes, LGV, stades, etc.).

Les secteurs de l’énergie et des transports sont aussi ceux qui profitent le mieux de la planification minimum sans laquelle la société ne pourrait pas fonctionner. L’État fixe des cahiers des charges, des plans de production, s’engage à compenser les pertes si le marché n’absorbait pas toute la production… et à trouver des solutions si les groupes ne sont pas capables de fournir la production attendue. Dans tous ces mécanismes, c’est bien l’intérêt privé qui gouverne, pour permettre aux groupes de l’énergie ou des transports d’être rentables… sinon, tous ces secteurs seraient des services publics sous contrôle des travailleurs et des usagers, et pas des vaches à lait pour les actionnaires privés, les sous-traitants, les fournisseurs, les banques, etc.

La campagne de la CGT pose ces problèmes et affirme que « reconquérir l’industrie, c’est planifier son développement ! »… Certes, mais cela se traduit par un appel à toutes les Unions locales et Départementales à faire des projets industriels pour leur bassin d’emploi, comme si le boulot des militants syndicaux, faisant face de tous côtés aux attaques des patrons et des nouvelles lois, était d’être une « force de proposition » pour des patrons tout à fait prêts à les écouter !

Le programme de JL Mélenchon qui propose de « Réindustrialiser le pays par l’investissement, le rétablissement de plans de filières pour coordonner donneurs d’ordres et sous-traitants, clients et fournisseurs (par exemple SNCF et Alstom pour la filière ferroviaire, etc.), la création de pôles publics dans l’énergie ou les transports, la défense des industries stratégiques et la reconstruction de conglomérats combinant plusieurs activités » laisse ouverte toutes les portes vers cette « entente public-privé », qui n’est que la soumission de l’argent public aux intérêts privés.

La planification démocratique dont nous avons besoin est en rupture avec ces choix politiques soumis aux intérêts du patronat. Il n'y a pas de « compromis fondamental entre le capital et le travail », que ce soit dans l'industrie ou ailleurs, mais une politique des classes dominantes pour maintenir le taux de profits à tout prix, aux dépens des intérêts de l'immense majorité.

La planification est indispensable, pour satisfaire les besoins fondamentaux de la population et faire face aux dégâts sur l’environnement. Une telle politique est impossible par la « loi du marché » ou plutôt par la loi du profit maximum, face aux trusts qui dépassent les moyens des Etats, face aux banques.

Le contrôle des salariés, des employés sur la marche de leurs entreprises est le seul moyen d'imposer des mesures à la fois démocratiques et autoritaires face aux capitalistes. Cette politique ne peut se penser que dans le cadre d’un véritable affrontement, d'une lutte d'ensemble qui mette en avant la réquisition voire l'expropriation de secteurs comme les banques, l’énergie, la santé, etc. C'est bien d'un tel plan de bataille, d'une politique industrielle pour et par les travailleurs, dont nous avons besoin aujourd'hui.

Laurent Delage, François Minvielle

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