La révolte des agriculteurs a gagné tout le pays, dans la foulée des mouvements qui ont secoué l’Europe, de l’Allemagne aux Pays-Bas et à la Roumanie, en passant par la Pologne. Parti de la base, le mouvement a rapidement gagné toutes les régions, tracteurs et engins agricoles bloquant les autoroutes, envahissant des centres ville ou des parkings de grandes surfaces. Excédés, les agriculteurs revendiquent d’être payés pour leur travail et de pouvoir en vivre dignement. Ils dénoncent une politique qui sacrifie leur vie à la défense des industriels de l’agro-business et de la grande distribution, fondée sur la compétitivité et la rentabilité financière, donnant tout son sens au slogan des Jeunes agriculteurs qui ces dernières semaines ont retourné les panneaux à l’entrée des villages, « On marche sur la tête ».

Tous les agriculteurs ne subissent pas de la même façon la mainmise du capital, des banques et de l’agrobusiness qui se déploient depuis trente ans et ont ruiné de nombreuses petites exploitations mais la dégradation des conditions de vie, de travail, est générale. Sur 400 000 paysans, un quart gagne moins de 1000 € par mois et pour la moitié autour de 2000 €.

Le pouvoir est bien obligé de le reconnaître. Les agriculteurs « souffrent » a déclaré Darmanin jeudi sur TF1, plein d’hypocrite mansuétude et pris de panique. « Les agriculteurs travaillent et quand ils ont envie de démontrer qu’ils ont des revendications, il faut les entendre. On ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS. Il y a une grande compassion et une grande écoute à avoir. » La toute nouvelle et inattendue compassion de Darmanin n’est que la peur de ce gouvernement, à peine né déjà déconsidéré, de voir la même colère gagner toutes celles et ceux qui souffrent des conséquences de sa politique, contre lesquels il n’a pas hésité à faire donner sa police et les CRS, au mépris de leur souffrance, gilets jaunes, jeunes des banlieues populaires, travailleurs contre la réforme des retraites, jeunes écologistes à Sainte-Soline et ailleurs… Il n’a pas non plus la même compassion pour les souffrances des migrants qu’il aggrave avec sa loi immigration xénophobe qu’il vient de mettre en place avec zèle après avoir manœuvré avec la droite, l’extrême-droite et le Conseil constitutionnel.

La panique était tout autant celle d’Attal qui, vendredi, du fond d’un élevage à Montastruc-de-Salies en Haute-Garonne, devant un parterre choisi de notables, a baratiné les paysans en brassant du vent, faisant mine de s’indigner… de sa propre politique pour ne rien annoncer sur le fond, ni sur les revenus ni sur les prix. Pour ensuite, aller faire un tour sur le barrage de l’A64 à Carbonne afficher sa suffisance, pour se faire balader en réalité alors qu’il était certain d’avoir le soutien de la FNSEA.

« Ce qui a été annoncé ce soir ne calme pas la colère », a déclaré le président de la FNSEA Arnaud Rousseau qui appelle à poursuivre le mouvement, se pliant à la volonté qui s’exprimait sur les barrages. A juste titre, les agriculteurs jugent qu’Attal s’est moqué d’eux avec des « mesurettes » et sont décidés à continuer. Lundi, à partir de 14 h, devrait commencer le « siège de Paris », que Darmanin promet d’empêcher par « un dispositif défensif important… » 

Le gouvernement craint plus que tout que l’explosion de la révolte des paysans vue avec beaucoup de sympathie ne trouve un puissant écho dans le monde du travail. Le mouvement remet de fait en question, au-delà de la conscience de ses actrices et acteurs voire de préjugés que flattent l’extrême droite ou les dirigeants de la FNSEA, la logique de la compétitivité, de la concurrence, de la rentabilité financière, la mainmise croissante du capital sur l’agriculture qui en subit les ravages tout comme la santé, l’éducation, l’industrie et l’ensemble de la société.

La révolte des agriculteurs face au gouvernement et aux manœuvres syndicales et politiciennes

Au tout début du mouvement, Attal a très vite reçu la FNSEA, le syndicat majoritaire dirigé par Arnaud Rousseau, patron d’Avril, 4ème multinationale de l’agro-alimentaire (Isio4, Lesieur, Matines, Puget… et beaucoup d’autres), et les Jeunes agriculteurs à Matignon pour tenter d’apaiser la colère.

La FNSEA a cherché à canaliser le mouvement en en prenant la tête, en encourageant les actions sur le terrain et en reprenant les revendications de la base en particulier contre la taxe sur le GNR (le gasoil non routier des agriculteurs subventionné par l’Etat) alors qu’elle l’a elle-même entérinée cet été lors des négociations avec le gouvernement sur le projet de loi de finances. Défendant l’agriculture industrielle intensive qui étrangle les petits producteurs, elle tente de détourner leur colère contre les normes européennes, en particulier les réglementations environnementales du Pacte Vert européen pour la transition écologique.

« La FNSEA est du côté des grands propriétaires, des gros céréaliers : mais plutôt que de reconnaître qu’elle s’est trompée, que son modèle ne peut pas convenir à un petit éleveur du Gers, la FNSEA persiste dans son baratin populiste et anti-Europe. » dénonce Sylvie Colas, secrétaire nationale de la confédération paysanne.

Cette démagogie anti-Europe, qui est celle du gouvernement et de son ministre de l’Agriculture qui invoquent le « patriotisme agricole », est reprise par toute l’extrême-droite, de Marion Maréchal Le Pen qui s’est précipitée mardi au Conseil européen de Bruxelles soutenir les paysans au leader du RN Bardella, en campagne pour les prochaines élections européennes en concurrence avec Attal. L’extrême-droite surfe sur la colère des agriculteurs contre la concurrence jugée « déloyale », les traités de libre-échange négociés par l’Europe avec les pays d’Amérique du sud du Mercosur ou avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande pour défendre le retour à un illusoire souverainisme alimentaire, alors que la production agricole est aujourd’hui mondialisée, interdépendante, intégrée dans la logique financière de la production et du commerce international.

Les multinationales de l’agro-business et la grande distribution qui ne connaissent pas les frontières font la loi, étranglent les producteurs de tous les pays.

L’Institut La Boétie (affilié aux Insoumis) notait qu’entre le dernier trimestre 2021 et le premier trimestre 2023, le taux de marge de l’agro-business a augmenté de 71 %, et que ses profits ont contribué pour près de 49 % à l’envolée des prix alimentaires.

Les lois EGAlim qui régissent les négociations sur les prix entre l’agriculture et la grande distribution, censées garantir un revenu aux agriculteurs « pour leur permettre de vivre dignement de leur travail », n’ont aucun pouvoir de contrainte sur la toute-puissance des géants que sont les Auchan, Carrefour ou Leclerc. Les seuls prix « justes » sont ceux qui pourraient être imposés par les producteurs associés aux travailleurs-consommateurs, permettant aux uns de vivre et aux autres d’accéder à une nourriture bon marché de qualité.

200 fermes disparaissent chaque semaine en France. Entre 2010 et 2020, 20 % des exploitations agricoles, soit 101 000, ont disparu. Le problème ne se limite pas aux taxes, aux normes, au Pacte vert ou au montant des aides publiques mais pour les agriculteurs, comme pour l’ensemble des travailleurs, à la question du salaire et du revenu du travail, et à celle plus globale de soustraire l’agriculture à l’agrobusiness et aux banques pour la mettre sous le contrôle des producteurs non seulement au niveau de la France mais aussi, bien évidemment, de l’Europe et du monde.

Pour l’augmentation des salaires et des revenus de l’ensemble du monde du travail

L’aspiration à vivre dignement de son travail qui est celle de tous les travailleurs des secteurs industriel, des services, agricole ou de la pêche passe par la lutte pour l’augmentation générale des salaires et des revenus. Une nécessité vitale, alors que sur l’ensemble de l’Union européenne, les salaires réels ont diminué de 0,7 % l’an dernier. 

Ce sont les salarié·es les plus pauvres qui subissent le plus les conséquences de l’inflation, de la précarisation, de l’accroissement de l’exploitation. En deux ans, le nombre de salarié·es payé·es au SMIC a augmenté de près de 50 %. Seul le Smic reste indexé sur les prix, ce qui a pour conséquence, en l’absence de revalorisation des bas salaires, qu’aujourd’hui 17,3 % des salariés (plus d’une personne sur cinq) sont devenus smicards, contre 12 % en 2021. Un revenu qui ne permet pas de vivre dignement, de faire face à une inflation qui persiste, autant dans l’alimentaire que l’énergie avec l’augmentation de l’électricité au 1er février entre + 8,6 et 9,8 %, le prix des carburants qui ne baisse pas, l’augmentation des mutuelles, le doublement des franchises médicales… L’inflation continue d’être alimentée par les marges qu’imposent les multinationales.

En quarante ans d’offensive du capital et des classes dominantes contre les travailleurs, la part des richesses revenant au travail est passée de 74,1 %, en 1982, à 65,4 % en 2022, le salaire net moyen dans le secteur privé augmentant d’à peine 16 % alors que la productivité augmentait de plus de 65 %.

Les profits engrangés par les géants du CAC40 et des bourses mondiales, tirés de l’exploitation des travailleurs et du racket de l’inflation ont battu de nouveaux records en 2023.

Les superprofits et les dividendes records exigent l’appauvrissement continu des classes populaires et des travailleur.es. Lutter pour une augmentation générale des salaires et des revenus, avec l’indexation sur les prix, nécessite une réponse globale, politique de l’ensemble du monde du travail.

La démagogie nationaliste et xénophobe, leur patriotisme, un piège pour toutes et tous

Sans rire, le gouvernement appelle les industriels de la grande distribution au patriotisme agricole. Il n’y croit pas un seul instant mais flatte les préjugés anti-Europe, incapable de s’en prendre aux grands groupes dont il défend les intérêts.

C’est la même démagogie qui sous-tend la campagne contre les immigrés. Bien que le conseil constitutionnel ait rejeté de la loi Immigration les articles les plus xénophobes introduits par Les Républicains, rien ne change sur le fond des préjugés réactionnaires qu’elle véhicule, ceux des Macron-Darmanin-Ciotti-Le Pen.  En s’attaquant aux conditions de vie et de travail des immigrés, elle s’attaque à l’ensemble du monde du travail, pour durcir l’exploitation, faire pression sur les salaires de tou·tes, baisser le coût du travail.

Les travailleurs immigrés sont présentés comme une menace, concurrents des travailleurs français sur le marché du travail, la même démagogie nationaliste qui présente le producteur de poulets ukrainien ou brésilien comme responsable de la ruine du petit producteur français, alors que tous, à la ville et à la campagne sont exploités par les mêmes multinationales industrielles ou de l’agro-alimentaire qui sacrifient les producteurs à leurs intérêts financiers, à la rentabilité du capital.

La politique du bouc-émissaire voudrait masquer les vrais responsables de la régression sociale généralisée en désignant à la vindicte populaire l’étranger, un piège grossier mais aussi mortel pour ceux qui se laissent aveugler parce que dominés par le véritable adversaire, les classes dominantes et leur État.

Par-delà les frontières, un même combat contre le capital et l’agrobusiness pour l’Europe des travailleurs et des peuples

Le capitalisme mondialisé a aujourd’hui réalisé à l’échelle de la planète la domination du capital et la financiarisation de l’industrie comme de l’agriculture ou de la pêche, de l’ensemble des activités humaines, liant le sort des travailleurs de ces secteurs, salariés, petits producteurs de tous les pays dans une même lutte pour l’émancipation du travail.

Rien n’échappe à sa logique destructrice.

L’ensemble des travailleurs et des petits producteurs sont mis en concurrence sur le marché mondial du libre-échange, contribuant à la baisse généralisée des salaires et des revenus, à la ruine des petits producteurs et paysans dans le monde. Pas plus le « patriotisme agricole » que la « réindustrialisation » du pays ne peuvent être des solutions contre la ruine des petits paysans, contre les licenciements et le chômage. Il n’y a pas de concurrence « déloyale », pas plus que de concurrence loyale à l’abri des frontières, mais la concurrence imposée aux masses exploitées par les capitalistes et à laquelle nous ne pourrons mettre fin qu’en prenant nous-mêmes le contrôle de la production et de la distribution des richesses, en mettant fin à la logique du profit pour planifier une production respectueuse de la planète qui réponde aux besoins du plus grand nombre.

Il est tout aussi vain et illusoire de demander à l’Etat, garant de la propriété capitaliste et tout dévoué aux classes dominantes d’intervenir pour imposer aux géants de l’agro-businesse et de la grande distribution des prix qui respectent le travail des paysans, comme le fait la gauche institutionnelle politique et syndicale, faute de formuler une politique pour le monde du travail des villes et des campagnes, une politique de classe pour imposer nos droits, affronter l’Etat et les patrons. Les paysans, comme les travailleur·ses, ne peuvent compter que sur eux-mêmes, sur leur organisation démocratique pour mener leurs luttes en toute indépendance des appareils politiques et syndicaux, faire valoir leurs exigences et leurs droits, imposer leur contrôle.

L’intérêt des travailleur·ses et de leurs organisations est de soutenir le mouvement des paysans, quelles que soient les divergences, de les rejoindre sur les piquets et les barrages. La CGT l’a bien compris en appelant à rejoindre le mouvement, à la convergence des luttes, tant il apparaît aux yeux de beaucoup de travailleurs que nous partageons tous, paysans, pêcheurs, travailleurs français et immigrés avec ou sans papiers la même colère, la même révolte contre la paupérisation, les revenus qui ne permettent plus de vivre.

Seule l’alliance des producteurs des villes et des campagnes, déjouant le piège du nationalisme pour faire tomber les frontières, prendre le contrôle de la production et de la répartition des biens nécessaires au plus grand nombre pourra réaliser un projet émancipateur capable de répondre aux droits économiques, sociaux, démocratiques du monde du travail et de fournir une alimentation saine, de qualité et respectueuse de l’environnement à toutes et tous à l’échelle de la planète.

Christine Héraud

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