Le Forum économique mondial de Davos qui vient de s’achever s’est tenu cette année sur fond d’inquiétude des maîtres du monde sur la situation mondiale dont la crise globale ne cesse de s’approfondir et perturbe leurs affaires. L’intitulé de ce forum, « Restaurer la confiance » témoigne de cette inquiétude, tout comme celui de son rapport introductif, « Rapport sur les risques mondiaux », qui constate dès son introduction -grand scoop !- que Davos se tient cette année « dans un contexte d’accélération des changements technologiques et d’incertitude économique, alors que le monde est en proie à un duo de crises dangereuses : le climat et les conflits ».

Ce rapport repose sur la synthèse d’une enquête menée, fin 2023, auprès de « 1 490 experts du monde universitaire, des entreprises, des gouvernements, de la communauté internationale et de la société civile ». Il identifie et hiérarchise les divers risques qui pèsent sur les affaires des classes dominantes des points de vue économique, environnemental, géopolitique, social et technologique.

Deux préoccupations dominent largement : le « ralentissement économique », considéré comme un facteur premier dans la dégradation de l’ensemble de l’édifice ; et la menace de « polarisation sociétale », autrement dit la montée des affrontements sociaux un peu partout dans le monde : « Le mécontentement de la société [est] palpable dans de nombreux pays, avec des cycles dominés par la polarisation, les manifestations violentes et les grèves ».

A noter que les conflits militaires sont considérés comme moins préoccupants que les conflits sociaux. Il est vrai que le gratin réuni à Davos ne va jamais sur les champs de bataille et que la guerre est une source inépuisable de profits. Alors que les conflits sociaux sont en germe, eux, une menace pour leur domination de classe…

Impuissantes face à l’aggravation de la crise globale qui touche leur système social et économique, les classes dominantes s’effraient de la menace sociale, riposte à leur prédation sans limite. Cela d’autant que les seules mesures susceptibles d’assurer leurs profits dans une économie en panne est d’accentuer leur guerre de classe, creusant les inégalités, nourrissant la colère sociale.

La « polarisation sociétale » ou la logique du profit à l’œuvre

L’ONG OXFAM a publié à l’ouverture du forum son propre rapport, « Multinationales et inégalités sociales ». Elle y met en évidence le creusement des inégalités, en lien avec l’enrichissement inouï d’une infime minorité. Son étude porte sur la période de mars 2020 à novembre 2023, marquée par la pandémie de covid, la poussée de l’inflation et la guerre en Ukraine, autant de facteurs qui ont profondément aggravé la situation.

Mais pas pour tout le monde… Pendant cette période, la richesse cumulée des cinq personnes les plus riches du monde, (Elon Musk, Bernard Arnault, Jeff Bezos, Larry Ellison et Warren Buffet) a plus que doublé pour atteindre 869 milliards de dollars, soit une augmentation de 14 millions de dollars par heure… Dans leur sillage, la fortune globale de l’ensemble des milliardaires de la planète a augmenté de 3 300 milliards de dollars, soit 34 %. En France, ils/elles sont 42 et ont empoché 230 milliards. A l’échelle de la planète, 148 grandes entreprises ont réalisé 1800 milliards de dollars de bénéfices cumulés (+ 52 %) et distribué d’énormes dividendes à leurs actionnaires.

Pendant ce même temps, des centaines de millions de personnes ont vu leurs salaires réels se réduire : « Partout dans le monde, l’inflation est plus rapide que la hausse des salaires, si bien que des centaines de millions de personnes ont de plus en plus de mal à finir le mois avec leurs revenus ». La fortune cumulée de 60 % de l’humanité, 4,7 milliards de personnes, a baissé de 0,2 %...

Constatant que « depuis 2020, l’accroissement de la fortune des milliardaires et l’accumulation de profits des multinationales sont intrinsèquement liés », que « les grandes entreprises ont un pouvoir démesuré et sont une machine à fabriquer des inégalités », OXFAM en appelle aux États pour « réduire rapidement et radicalement le fossé entre les ultra-riches et le reste de la société ». Il préconise, entre autres, d’« augmenter les impôts des ultra-riches », de « réguler les multinationales » en encadrant la part des bénéfices versés aux actionnaires, en conditionnant les aides publiques aux investissements dans la transition écologique, en imposant un écart de rémunération de 1 à 20 entre le salaire du dirigeant et le salaire médian de l’entreprise.

Ces mesures, aussi légitimes soient-elles, n’ont en réalité aucune chance d’être reprises par des Etats par nature assujettis aux intérêts des plus riches, qui sont, comme le note OXFAM, les grands actionnaires et dirigeants financiers des principales entreprises mondiales, l’oligarchie financière entre les mains de qui se concentre la propriété des moyens de production et d’échange mondiaux. Le transfert de richesses qui appauvrit l’immense majorité et enrichit le grand patronat qui règne sur l’économie mondiale à travers le réseau tentaculaire des multinationales n’est autre que le processus fondamental du capitalisme, le prélèvement insatiable par une classe totalement parasitaire de la plus-value produite par le monde du travail, le prolétariat du monde entier.

C’est pourquoi ces mesures, si elles étaient mises en œuvre, ne résoudraient en rien les contradictions qui s’exacerbent au sein du mode de production capitaliste financiarisé et mondialisé, du fait de sa propre logique interne comme des politiques développées par les Etats, les banques centrales et les institutions financières internationales à seule fin de garantir les profits et la domination de leurs donneurs d’ordre. Et qui, ce faisant, contribuent à aggraver la crise globale.

Un capitalisme sénile asphyxié par ses profits sans limite et les soins palliatifs prodigués par les Etats

Comme le souligne le rapport introductif de Davos en mettant l’accent sur le ralentissement économique, un des facteurs principaux de la crise globale du capitalisme est son incapacité à relever ses taux de croissance. Selon le FMI, la hausse du PIB mondial ne devrait pas dépasser 3 % en 2023. C’est une moyenne. Plus de la moitié des pays de la planète sont en récession. L’Europe doit se contenter d’une croissance de 0,6 %, dont 1 % pour la France, et l’Allemagne est en récession. Les USA s’en tirent avec + 4,9 %, mais leur croissance est bien plus portée par les plans massifs de financement de l’industrie de Biden que par une dynamique propre.

Ce ralentissement, qui s’est aggravé avec les perturbations du système mondial de production et des échanges dues à la pandémie de covid, à la poussée inflationniste et à la guerre en Ukraine, se manifeste en fait depuis la crise de 2007-2009.

Un de ses facteurs est une tendance chronique à la baisse de la productivité du travail (rentabilité des investissement productifs ramenée au nombre de salariés ou d’heures de travail) que l’on observe en réalité depuis la crise des années 1970, et qui persiste malgré tous les progrès réalisés dans la modernisation des outils de production, en particulier avec le développement de l’informatique et des réseaux. Tout un battage est fait aujourd’hui autour de l’intelligence artificielle dite générative, dans laquelle certains, dont Macron, voudraient voir la baguette magique qui fera franchir un saut à la productivité, revitalisant la croissance. C’est une illusion. A Davos, Sam Allman, patron d’OpenAI et créateur de ChatGPT, expliquait que le plein développement de l’IA impliquerait une augmentation considérable de la production d’électricité, impossible actuellement. Mais même si cette énergie était disponible, son coût s’opposerait à tout gain global de productivité.

La campagne de hausse des taux directeurs pratiqués ces derniers mois par les banques centrales dans le but annoncé de juguler l’inflation a également contribué au ralentissement de la croissance. Cette augmentation des taux auxquelles elles prêtent de l’argent aux banques privées a déclenché une hausse générale des taux d’intérêts qui a été un frein pour l’ensemble des crédits, aux ménages, aux entreprises et aux Etats. Avec pour conséquences le ralentissement des activités économiques, la montée des faillites d’entreprises ainsi qu’un effet explosif sur l’endettement de plusieurs pays, en particulier les plus pauvres. Selon la Banque mondiale, « Sur les trois dernières années, 18 pays ont fait défaut sur leur dette souveraine, c’est plus que sur les deux décennies qui précèdent ». Pour assurer le remboursement de leur dette, de nombreux pays doivent « détourner des ressources qui jusque-là servaient à financer la santé, les hôpitaux, l’éducation ou encore la transition écologique ».

En France, les « défaillances d’entreprises » ont augmenté de 35,8 % par rapport à 2022 après une hausse de 49 % en 2022. Le quatrième trimestre 2023 a été « un des pires trimestres de ces trente dernières années » (Les Echos). Cette avalanche de fermetures d’entreprises va bien évidemment entraîner la mise au chômage de nombreux travailleurs au moment même où le gouvernement se prépare à réduire encore les droits des chômeurs. Cette nouvelle attaque participe de l’offensive globale menée contre les revenus du monde du travail, salaires, retraites, minima sociaux. Ces coupes, s’ajoutant à l’inflation, se traduisent par la baisse des salaires réels, du pouvoir d’achat et contribuent à la récession. En France, selon l’Insee, la consommation de biens à diminué de 7,8 % depuis septembre 2021.

Cette inflation ne tombe pas du ciel. Elle résulte du racket organisé par les grandes multinationales qui, prétextant les difficultés liées aux désorganisations créées par la pandémie de covid puis la guerre en Ukraine, ont profité de leur situation de monopole pour imposer de fortes augmentations de prix. Ces augmentations se sont ensuite répercutées aux différents maillons des chaînes d’approvisionnement pour ensuite frapper les consommateurs finaux, ménages, entreprises. Un rapport établi par des ONG européennes et intitulé Taken not earned (Volé, pas gagné) révèle que le taux moyen de marge des 20 plus grosses multinationales, dont 14 sont partenaires officiels du Forum de Davos, s’établit autour de 50 %, le double des marges considérées jusqu’alors comme « normales » dans le monde des multinationales.

C’est là que se trouve l’origine des faramineux accroissements de fortune de l’oligarchie financière. C’est là que se trouve aussi un des facteurs essentiels de l’accélération de l’« incertitude économique » et du « duo de crises dangereuses, climat et conflits », que le rapport introductif de Davos a mis en exergue.

L’approfondissement de la récession se traduit immanquablement par une exacerbation de la concurrence internationale et des affrontements pour le contrôle des marchés, des zones d’exploitation des ressources naturelles, des routes logistiques, des réseaux de communication. Ces affrontements se cristallisent au sommet entre la Chine et les USA, par le biais de mesures protectionnistes de plus en plus strictes accompagnées de bruits de bottes. Mais les autres puissances, comme les pays de l’UE ou les BRICS, entendent bien jouer leur propre jeu. Il en résulte une restructuration des relations économiques internationales, au gré des rapports de force, une « fragmentation » qui contribue à son tour au ralentissement économique, tandis que se multiplient les affrontements militaires, en Ukraine, au Proche-Orient et dans bien d’autres pays.

Comme pour incarner cette folie destructrice qui emporte le capitalisme vers la catastrophe et se retrouve jusque dans ses dirigeants politiques, les participants de Davos ont eu droit, mercredi 17, aux délires libertariens du nouveau président argentin, Milei, un apprenti dictateur qui n’hésitait pas à présenter « l’Etat » comme « l’ennemi à abattre » et terminait sa harangue par son slogan de campagne, « Vive la liberté, bordel ! »

Dans un autre registre mais lui aussi hors sol, Macron est venu développer devant un aréopage qui a su rester poli ses « succès » et sa « méthode », n’oubliant pas de préciser son intention de lancer « un deuxième temps sur la réforme de notre marché du travail, en durcissant les règles de l’assurance chômage » … Un échantillon des politiques qui, sous le couvert mensonger de faire face à la dégradation désastreuse de la situation générale ne font en réalité que l’aggraver tout en accentuant cette « polarisation sociétale » que son monde craint tant, et qui s’est déjà traduite, ici, par le mouvement des Gilets jaunes et, début 2023, par celui contre la réforme des retraites, entre autres.

Armer politiquement la « polarisation sociétale », préparer l’affrontement

Ce que l’élite réunie à Davos appelle « polarisation sociale » est le produit de l’exacerbation des contradictions de classe, générée par la dégradation de plus en plus insupportable des conditions de vie, la révolte qui naît des mesures iniques et arbitraires prises par des gouvernements aux ordres des plus riches, celles et ceux qui pillent littéralement la société et la conduisent dans le mur. De fait, les affrontements sociaux se sont multipliés un peu partout sur la planète depuis plus de dix ans, réponse en ordre dispersé des populations du monde entier aux ravages du capitalisme financiarisé mondialisé. Ils ne peuvent que s’accentuer avec l’accélération de la déroute de ce dernier.

C’est sur ce terrain, à travers les luttes, l’organisation collective et démocratique que cela exige, que le monde du travail, la classe des exploité.es dont les révolutionnaires sont bien évidemment totalement partie prenante, peut prendre conscience de sa force, de sa capacité collective à mettre fin à la marche à l’abîme en s’en prenant à sa cause première, la dictature de l’oligarchie financière.

Cela suppose exproprier les grands actionnaires et patrons qui règnent sur les multinationales qui structurent l’économie mondiale. C’est-à-dire prendre le contrôle d’un appareil de production et d’échange international, interconnecté, extrêmement moderne et performant, fruit du travail des travailleurs du monde entier. En prendre le contrôle pour organiser son fonctionnement en fonction de la satisfaction des besoins de chacun, dans le cadre d’une planification démocratique, seule façon de respecter la durabilité des ressources et de restaurer les équilibres écologiques détruits par la prédation sans limite du capital.

Daniel Minvielle

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