La folle et odieuse attaque au couteau visant des enfants à Annecy a donné lieu à une insupportable surenchère de cynisme et de racisme, des macronistes à l’extrême-droite, abondamment relayée par les médias. Sans scrupules ni limites, ils se sont déchaînés, au mépris des faits et de la souffrance des victimes et de leurs proches. Pour Ciotti, une menace pour « notre civilisation ». Pour Bardella : « c’est toute notre politique migratoire qu’il faut remettre en cause. » Zemmour invoque « la survie du peuple français ». Ces déjections infectes n’en finissent pas, manipulant xénophobie et racisme, jouant des peurs pour diviser le monde du travail en prétendant défendre la nation. Aucun de ces démagogues crapuleux ne s’est interrogé trente secondes avant d’attiser les haines sur les origines réelles du drame, sur la responsabilité de la violence sociale, morale, psychologique, que produit leur société d’oppression qui isole les individus, les enferme dans le désespoir parfois jusqu’à la folie la plus absurde, meurtrière.

Parmi les premières à engager cette instrumentalisation, Aurore Bergé, filant le train à Macron et Borne, n’a pas hésité à utiliser le drame pour censurer la discussion sur la loi LIOT et discréditer notre mouvement, déclarant : « Être en ce moment dans l’hémicycle avec une espèce de bataille de chiffonniers sur une recevabilité ou non d’amendements nous paraît en total décalage par rapport à l’effroi qui submerge notre pays ». Quelle hypocrisie ! Le drame d’Annecy ne saurait de quelque façon que ce soit discréditer les exigences de millions de femmes et d’hommes face à un pouvoir autocratique.

Ces agissements cyniques et démagogiques montrent leur vrai visage de politiciens prêts à tout pour défendre leurs privilèges et le pouvoir de la minorité qui détient les rênes de l’économie et de la finance. Avec cette campagne grossière, ils espèrent nous soumettre à leur imbécillité criminelle et tourner la page de notre mobilisation qui les fait paniquer.

Mais ce déchaînement peut provoquer l’inverse, accroître la révolte contre leur monde, contribuer à la prise de conscience que nos luttes sont bien la seule méthode pour mettre au pas ces démagogues et toutes les forces réactionnaires qui servent la classe dominante.

Le 6 juin encore, les cortèges étaient animés de la fierté d’avoir tenu tête, contesté le pouvoir, d’être encore là malgré les difficultés à se dégager de la stratégie d’échec de l’intersyndicale, alors que Laurent Berger avait annoncé la veille que « le match est en train de se terminer », signifiant à tous ceux qui voulaient se mobiliser que l’affaire était pliée, une « forme de défaite productive » a-t-il ajouté le lendemain.

Pour celles et ceux qui se sont mobilisés pendant tous ces mois, il n’y a pas de défaite, mais bien l’accumulation décisive de forces et d’expériences pour la suite.

La défaite est du côté de ceux qui ont voulu faire croire que, par la voie parlementaire ou celle du « dialogue social », il y avait moyen d’obtenir le retrait, alors qu’il aurait fallu construire un changement radical du rapport de force pour faire plier Macron, qui avait fait de sa réforme des retraites la mère des batailles.

Notre mobilisation a commencé à changer le rapport de forces. Elle a produit des acquis militants précieux pour la suite, des acquis politiques aussi, à commencer par une compréhension du rôle de l’Etat, des institutions, la compréhension que la lutte engagée entre le travail et le capital ne peut connaître de fin hors de la liquidation du parasitisme de l’aristocratie financière, seule façon de mettre fin aussi à la folie réactionnaire qu’ils voudraient imposer à toute la société.

Une double comédie qui s’achève en débandade

« Nous ne nous ridiculiserons pas à poursuivre le débat » a déclaré le président du groupe LIOT qui n’a pas craint d’être ridicule en retirant sa loi d’abrogation de la réforme des retraites le 8 juin, jour où elle devait être votée. LIOT a finalement renoncé à réintroduire l’abrogation des 64 ans, évitant à la présidente de l’Assemblée de mettre à exécution sa menace d’empêcher le vote. Responsable, il a préféré atténuer un nouvel épisode de crise qui aurait pu encore accroître la colère, après le 49·3 et les avis du Conseil constitutionnel. Quant à la NUPES, elle a applaudi le geste du groupe centriste, avec le RN, et elle a déposé une nouvelle motion de censure qui sera examinée en début de semaine, sans grande chance de succès.

La débandade parlementaire est le pendant de celle de l’intersyndicale qui avait fait de la journée du 6 une mobilisation pour appuyer le vote des députés... qui n’aura pas eu lieu ! Malgré leur échec, Berger comme Binet se félicitent : « on a perdu sur le texte, mais ça a été productif sur l'image qu'on a donnée du syndicalisme »... « on a gagné la bataille des consciences, remis le syndicalisme au centre ».

Les deux se réjouissent de la syndicalisation en hausse qu’ils entendent utiliser pour appuyer le dialogue social. Mais ce qu’ils ont à proposer aux nouveaux et anciens syndiqués, c’est du bluff en prétendant qu’ils auraient les moyens maintenant de fixer « l’agenda social ». « L’unité ... nous permet de renverser la table et d’imposer que la négociation se fasse sur la base des propositions intersyndicales » a osé la secrétaire de la CGT, ajoutant dans une interview « Emmanuel Macron doit taper du poing sur la table pour dire « ça suffit » au patronat ! ». On ne sait lequel tremble le plus.

Le bluff cache mal l’impuissance de l’intersyndicale, refusant d’engager une stratégie d’affrontement, à rebours de ce que certains ont appelé la « giletjaunisation » du mouvement, c’est-à-dire la compréhension qu’il n’y avait rien à négocier, que la bataille engagée pour le retrait de la réforme impliquait un affrontement global qui débouche sur le renversement du gouvernement et l’affirmation de la nécessité d’un nouveau pouvoir, pour et par les travailleurs eux-mêmes, pour en finir avec la régression sociale.

La dette et la guerre, le parasitisme de la finance sur le travail

Les classes dominantes sont déjà passées à l’étape suivante de leur offensive contre les classes populaires.

Entre la grève du 6 et la comédie du 8, l’Assemblée, beaucoup plus calme, a voté en 1ère lecture la Loi de programmation militaire (lire ici) qui prendra 413 milliards dans nos poches pour financer le militarisme et la guerre. Macronistes, LR, LIOT et RN ont voté ensemble cette augmentation sans précédent du budget de l’armée jusqu’en 2030 (il aura doublé en 13 ans), en le justifiant avec la guerre en Ukraine et au nom de « la défense du pays... et de l’unité de la nation autour de ses armées ».

C’est au nom des mêmes « valeurs » que les groupes PS et EELV se sont abstenus. « Pas un modèle d’armée suffisant » a déclaré le PS, tandis qu’EELV regrettait le manque de moyens pour « l’Europe de la défense ». Le PCF et LFI ont voté contre au nom d’une stratégie plus indépendante de l’OTAN. Roussel s’est fait le défenseur de « la sécurité de la nation » et des restes de l’empire colonial regrettant le manque de moyens pour « la défense de nos territoires d’outre-mer ». Quant à LFI, elle a expliqué qu’« il faut nous projeter. Et cette LPM ne le fait pas ». Postulant tous à gouverner l’Etat, ils défendent le patriotisme et le militarisme au service de la France disent-ils, c’est-à-dire des classes dominantes, pour s’approprier des richesses, contrôler des zones d’influence, se faire une place dans la concurrence face aux autres puissances...

Cette unité de vue en faveur du militarisme contraste avec leur opposition sur la réforme des retraites, les deux sont pourtant liés. L’économie de milliards sur le dos des retraités et plus largement sur tous les services à la population, n’a pour fonction que de financer l’armée et la dette.

En mars, juste avant le 49·3, Macron avait présenté sa réforme comme nécessaire pour rassurer les marchés, agitant le danger de « risques financiers et économiques trop grands » pour emprunter. La préoccupation du gouvernement est d’assurer la capacité de l’Etat à payer leurs intérêts aux financiers qui ont acheté des titres de la dette. Le montant de ces intérêts s’élevait à 42 milliards en 2022, il devrait en atteindre 52 en 2023 et plus de 71 en 2027. Quant à la dette publique globale, les fameux 3000 milliards qu’on nous martèle pour nous assommer, elle est renouvelée sans cesse par de nouveaux emprunts quand certains arrivent à leur terme. Elle « roule » en grossissant en permanence, dans un système qui assure une rente sans fin aux groupes financiers.

Alors quand Le Maire annonce la « sortie définitive du quoi qu’il en coûte » et un plan massif « d’économies tout en améliorant le service » alors que les services publics sont déjà exsangues, ce qu’il vise c’est là-aussi des économies sur le dos des classes populaires. Pas d’austérité par contre pour le patronat et les financiers qui continuent à bénéficier chaque année de plus de 160 milliards de cadeaux fiscaux et exonérations de toutes sortes.

« Service de la dette », marchés publics, dont celui de l’armement dopé par la LPM, cadeaux au patronat... la machinerie de l’Etat sert à canaliser vers l’aristocratie financière le maximum d’argent public, tiré de l’exploitation du travail, des impôts et des taxes sur les classes populaires.

Conséquence de ce parasitisme permanent et croissant : « les inégalités sociales demeurent aiguës » constate l’Observatoire des inégalités dans son rapport publié cette semaine. Les 10 % les plus riches concentrent davantage de richesses, 47 % de tout le patrimoine, contre 41 % il y a dix ans. Des inégalités qui se manifestent tout au long de la vie... jusqu’à la retraite : « Un ouvrier âgé de 35 ans peut espérer vivre jusqu’à 77,6 ans. Un cadre peut compter sur six années de vie supplémentaires, dont cinq années de retraite en plus qu’un ouvrier » indique le rapport. Une régression insupportable et explosive.

« Les grèves deviennent réalité »

C’est ce qu’on pouvait lire sur une des pancartes de la « Working Class on parade » des travailleurs de Disneyland Paris, en grève contre l’inflation et pour des augmentations de salaire. Les cinq mois de contestation ont donné de la force et créé un climat d’émancipation qui nourrit la colère et encourage les luttes.

Le mouvement a accéléré une politisation qui rend conscient le lien entre la régression sociale, les bas salaires, les conditions de travail, et le parasitisme du capital, la pression des actionnaires pour tirer du profit. La conviction s’est renforcée qu’on peut gagner par la lutte, inverser le rapport de force face à son patron jusqu’à le faire céder, comme l’ont montré les ouvrières de Vertbaudet.

La répression, qui continue encore avec des arrestations de militants, fait la démonstration du rôle de l’Etat au service des classes dominantes, sa police, sa justice, flattant les peurs de tout ce que le pays compte de réactionnaire contre le mouvement.

Au fil des semaines, les slogans comme « La vraie démocratie, elle est ici », « Le capitalisme à la retraite », « Métro, boulot, caveau » ont exprimé une critique radicale de la société d’exploitation et de l’aliénation, une aspiration à la démocratie par en bas, pour décider d’initiatives de lutte, discuter de chaque étape du mouvement, de ses perspectives, une démocratie qui a commencé à s’organiser dans les réseaux, les assemblées, les interpros, les collectifs...

Pour sortir de l’impasse des journées d’action prisonnières de l’objectif de rétablir un « dialogue social » impossible, la question de la grève générale s’est discutée, le besoin d’une stratégie pour affronter le gouvernement et le patronat, pour un pouvoir démocratique issu des luttes qui soit vraiment le nôtre, au service des intérêts collectifs du monde du travail.

Non, « le match » n’est pas terminé. Tous ces acquis sont autant de victoires précieuses de la lutte qui n’ont pas fini de germer et de proliférer et qui ont redonné vigueur à un large mouvement pour la lutte de classe. Face au patronat et au gouvernement qui durcissent leur offensive, ils sont autant d’appuis indispensables pour se préparer à faire face aux autres attaques déjà engagées, le recul des salaires, la casse des services publics dont l’éducation, le RSA, les fermetures d’usines et les licenciements…

Nombreux sont les jeunes, les travailleur·e·s qui, aujourd’hui, ont envie de s’organiser. Ils ont raison. Le monde du travail a besoin de s’organiser pour défendre ses droits, mettre au pas les forces réactionnaires, participer consciemment à la lutte sociale et politique, en être les acteurs sans laisser les appareils politiciens ou syndicaux décider de nos luttes et de notre avenir. « C’est nous qui travaillons, c’est nous qui décidons ! » et pour cela nous avons besoin de construire notre propre parti, le parti des travailleurs.

François Minvielle

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