Le 21 mai dernier, les élections législatives en Grèce confirmaient la prédominance du parti de droite Nouvelle démocratie et la déroute de Syriza. Le 28, c’était au tour de l’Espagne où le PSOE de Sánchez et ses alliés d’Unidos Podemos subissaient une dure défaite aux élections régionales et municipales.

Six régions sur les dix que dirigeait le PSOE seul ou en coalition sont tombées entre les mains du Parti Populaire qui remporte également de nombreuses grandes villes, dont Valence et Séville. Cette poussée du parti conservateur s’accompagne d’une montée de Vox, l’extrême droite nostalgique du franquisme, qui s’impose comme un partenaire avec lequel le PP devra compter dans de nombreux cas pour obtenir son investiture à la tête des exécutifs.

Sur la gauche du PSOE, la déroute est cuisante. Podemos perd 32 sièges sur les 47 qu’il détenait dans diverses assemblées régionales et disparaît de trois d’entre elles. Il est éliminé de cinq des exécutifs régionaux sur les six auxquels il participait. Aux municipales, il n’obtient que 0,59 % des voix contre 5,86 % il y a quatre ans.

Confronté à la débâcle, Sánchez s’est empressé d’avancer au 23 juillet les élections législatives nationales initialement prévues en décembre, déclarant : « Comme président du gouvernement et comme secrétaire du Parti socialiste, j’assume les résultats et je pense qu’il est nécessaire de donner une réponse et de soumettre notre mandat démocratique à la volonté populaire ». Certains commentateurs ont vu dans cette décision une des « stratégies » dont il aurait le secret pour « gagner » : tenter de réduire le temps de préparation dont disposera la droite, tandis que le PSOE mènera campagne sur le thème du barrage à l’extrême droite, dans la perspective d’une nouvelle coalition avec une gauche « radicale » moins « encombrante » et « bruyante » que Podemos… Mais cela sonne surtout comme une façon de se laver les mains de cette montée de la droite extrême et de l’extrême droite dans laquelle la politique de son gouvernement porte une lourde responsabilité, de tenter de s’en défausser sur la « volonté populaire », sur le vote d’électeurs victimes de sa politique au service du patronat.

Podemos, la logique du « nouveau réformisme » conduite jusqu’au bout

L’effondrement actuel de Podemos prolonge la trajectoire qui l’a conduit de sa création en 2014 comme expression politique institutionnelle du puissant mouvement des indignés de 2011 à son entrée dans le gouvernement Sánchez en janvier 2020 et à la démission d’Iglesias l’année suivante. [voir DR 126 et DR 192]

Fort des succès importants de ses débuts électoraux, Podemos s’était autoproclamé « machine de guerre électorale », version ibérique de la « révolution par les urnes ». Mais ses scores n’ont cessé de reculer au fil des scrutins. En janvier 2020, l’échec électoral de la coalition Unidos Podemos (Podemos + Izquierda Unida, constituée autour du PCE) conduisait Iglesias, qui en assurait la direction, à négocier des places au sein du gouvernement de Sánchez dans une prétendue « coalition progressiste » qui n’avait d’autre but que d’assurer à ce dernier la majorité nécessaire à son investiture. Cinq membres d’Unidos Podemos entraient au gouvernement, dont Iglesias, 2ème vice-président délégué aux droits sociaux. Il le quittait en avril 2021 pour diriger la campagne aux élections régionales de Madrid contre la présidente ultra conservatrice de la communauté autonome madrilène, Isabel Diaz Agusto. Il avait au préalable négocié avec Sánchez son remplacement comme ministre des droits sociaux par Ione Bellarra, dirigeante actuelle de Podemos, et un poste de vice-présidente pour Yolanda Diaz, ministre de l’industrie et membre du PCE. La campagne d’Iglesias à Madrid se soldait par un échec, sur quoi il décidait de cesser ses activités politiques, disant, imbu de l’importance qu’il s’imaginait avoir : « Quand on cesse d'être utile, il faut savoir se retirer »…

Aujourd’hui, alors que Podemos a été laminé aux municipales et aux régionales, c’est Yolanda Diaz, toujours ministre de l’industrie, qui tient la vedette à gauche du PSOE. Réputée championne du « dialogue social », elle a à son « actif » de ministre une revalorisation du salaire minimum annoncée en fanfare, mais bien inférieure à l’augmentation du coût de la vie du fait de l’inflation ; la mise en place d’un nouveau CDI qui a permis de diminuer les statistiques de la précarité… mais pas la précarité elle-même ; elle a réussi à trouver un accord entre syndicats et gouvernement sur les retraites, sans remettre en cause le report de l’âge légal à 67 ans, en accélérant au contraire sa mise en œuvre… C’est dire à quel point elle a contribué à provoquer la baffe électorale que vient de connaître le gouvernement.

Nommée dirigeante d’Unidos Podemos par Iglesias à son départ, Yolanda Diaz a quitté le navire pour créer, en 2022, sa propre organisation, Sumar (additionner), nébuleuse d’organisations dont certaines étaient déjà parties prenantes d’Unidos Podemos… hors Podemos. Le 2 avril dernier, Diaz déclarait Sumar comme parti politique et annonçait qu’elle serait candidate à la présidence du gouvernement à l’issue des législatives alors prévues en décembre. Depuis, les choses se sont précipitées du fait de la décision prise par Sánchez de les avancer au 23 juillet.

Ironie de l’histoire, ce sont Podemos et Iglesias qui ont pour une bonne part permis à Yolanda Diaz, membre du PCE, d’être aujourd’hui à l’initiative de cette nouvelle opération de regroupement de la « gauche à gauche du PSOE ». Et Podemos n’a pas d’autre solution, pour éviter d’affronter seul les échéances du 23 juillet, que de s’associer à Sumar… qui lui impose ses exigences. Un accord pour une coalition électorale Sumar-Podemos aurait été trouvé ce vendredi 9 bien que, selon Bellara, tout ne soit pas encore réglé, en particulier à cause du refus, par Diaz, que l’actuelle ministre Podemos de l’Egalité, Irene Montero, fasse partie des listes présentées…

Alors que les conservateurs du Parti Populaire, coalisés ou pas avec l’extrême droite franquiste, menacent de s’imposer aux Cortes après le raz de marée des municipales et des régionales, l’histoire du « populisme de gauche » s’achève en Espagne sur de sordides marchandages de postes.

Tirer les leçons politiques d’une déroute

L’histoire du groupe Anticapitalistas, membre de la IVème internationale (SU) et tenant de sa politique des « partis larges », est liée à celle de Podemos). Constitué en parti qui s’appelait alors Izquierda Anticapitalista, il a contribué à construire le mouvement Podemos, par en haut, en collaboration avec quelques intellectuels comme Iglesias qui venait du PCE. Tout à l’illusion de créer une nouvelle forme de mouvement politique visant à transformer la mobilisation sociale des indignés en force électorale capable de prendre le pouvoir, d’imposer une nouvelle constitution et de répondre aux besoins qu’exprimait la révolte populaire, les dirigeants d’Izquierda Anticapitalista acceptaient le dictat de la direction de Podemos, déjà entre les mains d’Iglesias et de ses amis : pas de parti politique au sein de Podemos. Ils se dissolvaient donc en tant que parti, devenant une association, Anticapitalistas. Cela revenait à s’effacer face à un appareil qui ne disait pas son nom, à se cantonner à une opposition critique sans réel pouvoir pour finalement quitter Podemos en 2020 au moment où Iglesias passait son accord de gouvernement avec Sánchez, une « séparation » sans véritable rupture politique.

En 2015, les dirigeants d’Izquierda Anticapitalistas justifiaient leur dissolution dans Podemos en prenant argument de l’arrivée de Tsipras et Syriza au pouvoir en Grèce, portés par le puissant mouvement de révolte contre les plans d’austérité draconiens imposés par l’UE, la BCE et le FMI pour satisfaire les financiers détenteurs de la dette. Devenu chef du gouvernement sur la promesse d’en finir avec cette austérité imposée par la Troïka, Tsipras n’avait en réalité pas d’autre choix que de se soumettre à leurs exigences à partir du moment où il ne remettait pas en cause les institutions et le pouvoir des classes possédantes. C’est sur cette « trahison » des espoirs que Tsipras et Syriza avaient eux-mêmes créées que le parti de droite Nouvelle Démocratie revenait au pouvoir en 2019, obtenant la majorité absolue aux législatives. Nouvelle Démocratie est de nouveau arrivé largement en tête le 21 mai dernier, mais sans majorité, ce qui a conduit le premier ministre en place à appeler à de nouvelles élections. Syriza, qui a joué « loyalement son rôle de parti d’opposition » au Parlement, continue sa chute, de 31,6 % des voix en 2019 à 20 % aujourd’hui, perdant 15 sièges, tandis que la gauche « classique », PASOK et PC font une timide remontée.

La chute de Syriza, l’effondrement de Podemos, montrent par la pratique et de façon parfois tragique à quel point ce prétendu « nouveau réformisme », ce « populisme de gauche » pour qui le terme de classe a disparu du vocabulaire et surtout des raisonnements, constituent un dévoiement des mouvements sociaux et une impasse politique pour les révolutionnaires qui s’associent à leurs aventures. C’est pourtant vers des accords du même type que les organisations qui se revendiquent de la IVè internationale version SU s’orientent inlassablement, ici avec le NPA de Poutou et Besancenot mais aussi en Espagne.

Commentant le résultat des élections du 28 mai, Jaime Pastor, un des dirigeants d’Anticapitalistas écrit [lire ici] : « Face à ce panorama, la gauche anticapitaliste doit aussi assumer sa part de responsabilité dans la situation de défaite collective dans laquelle nous nous trouvons et qui la conduit à être pratiquement absente comme alternative politique dans la prochaine confrontation électorale. » Le seul courage politique dont la « gauche anticapitaliste » fait preuve, c’est d’assumer sa « part de responsabilité » dans l’échec électoral de partis qui servent fidèlement les intérêts de la bourgeoisie, tout en faisant comme si sa propre participation à la prochaine « confrontation électorale » aurait pu constituer une « alternative politique ».

Il poursuit : « […] elle ne doit pas ignorer la nécessité d'aider à empêcher la victoire du bloc de droite […] elle devrait y faire face à partir d'une position autonome et critique qui, à son tour, cherche à s'unir aux mouvements sociaux et aux forces politiques à gauche du PSOE dans un processus de remobilisation sociale contre les politiques néolibérales et néoconservatrices, d'où qu'elles viennent et quel que soit celui qui gouverne ».

La formulation est tarabiscotée, mais le sens est clair : appel à voter Sumar pour faire barrage au « bloc de droite », ce qui semble logique, tout en restant dans la même vieille ornière, tenter de faire croire qu’il serait possible, en s’appuyant sur des « remobilisations sociales », de faire alliance avec cette « gauche de gauche » du PSOE pour combattre la politique néolibérale de ce dernier ou celle de la droite conservatrice. Il est pourtant bien évident qu’après des campagnes indépendantes et opposées et si leur score le permet, PSOE et Sumar-Podemos passeront un accord de gouvernement, laissant la « gauche anticapitaliste » à sa « position autonome et critique » et à des illusions auxquelles elle semble incapable de renoncer.

Changer le monde ne peut se faire que par une révolution sociale, la prise du contrôle démocratique et économique de la société par les travailleurs, le renversement révolutionnaire des institutions bourgeoises, leur remplacement par des organes démocratiques dirigés par et pour les travailleur·e·s. Les forces sociales existent pour cela. Celles des indigné·e·s de 2011 se sont laissé enfermer dans les urnes par Podemos, elles n’en sont pas mortes pour autant, comme l’ont prouvé les nombreuses mobilisations des femmes pour leurs droits, plus récemment les fortes mobilisations pour dire stop à la régression de la santé publique, etc. Cela dans un monde où l’aggravation de la crise sociale et des offensives des gouvernements et du patronat, la dégradation continue des conditions de vie à laquelle le capitalisme en faillite condamne les 99 % de l’humanité font inévitablement renaître de puissants mouvements sociaux, forts de nouvelles expériences, et cela dans tous les pays. C’est une perspective, bien plus réelle et crédible que les minables calculs électoraux, sur laquelle peut s’appuyer le mouvement révolutionnaire pour contribuer à construire des organisations politiques de classe, des partis des travailleurs indépendants, débarrassés de toute illusion électoraliste.

Daniel Minvielle

 

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