La semaine a été ponctuée par les « consultations » et tractations qui, sans surprise, n’ont débouché sur rien d’autre qu’une accélération de la crise politique qui affaiblit le pouvoir aussi vite que Bayrou fait le tour des plateaux télé.
Le « camp présidentiel » s’est réduit à sa plus simple expression, LR a explosé en vol, les Wauquiez, Retailleau et les ex comme Darmanin jouant chacun leur partition sous la pression du RN. Un RN qui se dit prêt à gouverner et réclame la dissolution de l’Assemblée que Macron, réduit à 15 % d’opinions favorables dans les sondages et Bayrou, 14 %, assurent à ce jour ne pas vouloir. Vendredi, ce dernier déclarait sans rire : « Je me sacrifie pour apaiser les tensions »... « Le Président va nommer un Premier ministre qui tentera de former un gouvernement […] Je resterai à Matignon le temps qu’un successeur soit trouvé » !
Le PS n’a lui pas attendu pour offrir ses services. Dès la fin de l’été Faure rassurait qui en avait besoin : « Nous ne cherchons pas à faire le programme de nos rêves. Nous avons à chercher à bâtir un projet qui peut trouver une majorité ». Le PS, à qui Bayrou doit d’avoir tenu grâce à son accord de non censure et qui a enfanté Macron et nombre de ceux qui se succèdent depuis des années au gouvernement, tel Lombard à l'Économie et aux Finances, veut croire son heure revenue.
Seule certitude dans l’affolement général, le pot de départ de Bayrou aura bien lieu lundi, le RV est donné dans toutes les villes de France et il s’annonce joyeux… et sans illusion.
Car chacune et chacun mesure que la crise politique en cours est inscrite dans la crise globale du capitalisme qui n’a qu’un remède à sa propre crise, intensifier brutalement l’exploitation, les conditions de travail et de vie de l’immense majorité de la population, la violence sociale. Et cela quels que soient ceux qui seront demain aux manettes.
La dette et la lutte de classe, une politisation accélérée
La chute annoncée n’a en rien suspendu l’offensive en cours. Bayrou a profité de ces derniers jours pour engager de nouvelles attaques contre l’Aide Médicale d’Etat (AME) à laquelle nombre de sans-papiers n’ont déjà pas accès ou qu’ils n’osent pas demander. Une mise en scène démagogique dont les conséquences, dénoncées par toutes les associations, sont dramatiques pour les personnes concernées, en premier lieu les femmes. Un élément de l’offensive politique raciste au service des classes dominantes pour tenter de désarmer et diviser le monde du travail, tout en donnant des gages à l’extrême-droite. En même temps, Bayrou essaie de passer en force pour doubler les franchises médicales alors même que le Conseil national de l’Assurance maladie a rendu un avis défavorable ! Cela, encore et toujours au nom de la dette qui, nous répète-t-on, « écrase le pays de manière insupportable ».
Les classes dominantes, Bayrou et leur propagande sur la dette sont en train de politiser à marche forcée une grande partie de la population. Dans tous les groupes militants, AG, réunions syndicales, les discussions, la question de la dette est débattue et décortiquée. Elle augmente de « plus de 5000 euros par seconde » a asséné Bayrou. Des militants ont fait un autre calcul : les cadeaux de l’Etat aux entreprises (211 milliards pour la seule année 2023) représentent 6700 euros par seconde, sans compter les fonds versés par les collectivités territoriales et l’Europe !
La conscience de l’opposition entre le Capital et le Travail se fait chaque jour plus intime. L’appauvrissement du plus grand nombre, les privations, la remise en cause de la Santé, de l’Education, de tous les services utiles à la population pour que s’accélère l’accumulation de richesses par les milliardaires, les grands actionnaires, la finance, deviennent insupportables.
Le sentiment gagne que c’est maintenant que bien des choses se jouent. Plus de 3300 milliards d’euros de dettes, une rente pour les financiers créanciers, l’accélération des crises commerciale, environnementale, du militarisme, la montée des extrême-droites dans le monde et en France, amènent à poser la question de l’organisation économique, de quels intérêts sert l’État, de qui décide. La question de la démocratie, du pouvoir… et des moyens d’agir.
La gauche parlementaire et syndicale tente de ramener le mouvement sur le terrain institutionnel
Le ton radical de LFI, en rupture avec le PS, encourage les militant·es. D’autant qu’elle est la cible de toutes les hostilités, une des dernières attaques étant la plainte des préfets contre Jean-Luc Mélenchon pour « menaces » tandis que Retailleau, poète, le traitait d’« ingénieur en chef des esthètes de la violence » (!) quelques jours après que le Préfet de Paris, Nunez, a porté plainte contre deux députés LFI pour avoir osé dire que « la police tue ». Sans oublier les propos de Glucksmann ou de la candidate PS à la législative de Paris pour qui l’extrême droite et LFI n’ont « pas exactement les mêmes valeurs » mais sont « de grands dangers l’un et l’autre »…
Mais LFI n’a d’autre perspective qu’institutionnelle, en flattant l’illusion qu’une régulation et une moralisation de l’économie et de la société seraient possibles dans le cadre des rapports de production, de la propriété capitaliste et de l’Etat national. Ses perspectives sont une impasse.
Les directions syndicales, prises à contre-pied, ont pour certaines fini par suivre les structures de base et unions locales, départementales, fédérations qui, sous la pression de leurs militant·es, ont appelé au 10. Mais toutes se sont rangées derrière la CFDT pour tenter un contre-feu le 18 septembre… qui a provoqué incompréhension et colère chez nombre de militant·es pour qui le 18 ne peut être qu’une des suites du 10. La nouvelle dirigeante de la FSU, Caroline Chevé, expliquait cette semaine dans Politis : « La colère et le sentiment d’injustice sont massifs parmi les personnels. Cela nous oblige à être particulièrement inquiets et attentifs, car cette situation crée des dégâts importants en matière de cohésion sociale » (!), notant « une forme de méfiance à l’égard de tout ce qui est perçu comme institutionnel, y compris les syndicats »… Certes.
Les 8 et 10 septembre et après, la conjonction des colères, des aspirations, des générations pour une autre société
Une grande partie de la presse est depuis une semaine en boucle sur les limites supposées du 10, cherchant à marginaliser ses militant·es. Europe 1, propriété de Bolloré, titrait ainsi le 2 septembre : « Étudiants pro-Mélenchon, anarchistes, black blocs… Les militants d’extrême-gauche ont mis la main sur le mouvement du 10 septembre […] bien loin des mouvements souverainistes du début ». Journaux télé et radios aux ordres tentent de se rassurer et de disqualifier un mouvement inédit qui se construit par en bas et tétanise « en haut ». Les services de renseignement pointent le caractère « horizontal » et la difficulté d’anticipation. Retailleau, entre provocation et panique, ordonne aux Préfets d’empêcher « toute tentative de blocage des infrastructures essentielles », y compris lycées et facs…
Leur panique fait du 10 d’ores et déjà un succès, expression de la colère, de l’envie de prendre notre revanche sur le 49.3 contre les retraites, une étape dans les profondes transformations qui s’opèrent au sein du monde du travail, dans la jeunesse.
Le mouvement des Gilets jaunes est dans tous les esprits, qui a mis au centre, par-delà ses ambiguïtés, les aspirations démocratiques, la soif de justice sociale, la défiance vis-à-vis des politiciens et de la délégation de pouvoir. Il s’est enrichi de l’ensemble des luttes et de leurs enseignements, de l’impasse du mouvement massif pour les retraites dévoyé par l’intersyndicale, mais aussi de tous les soulèvements pour l’environnement, contre les violences sexuelles et sexistes, contre les violences policières après la mort de Nahel, les luttes étudiantes…
Le mouvement actuel tire sa force des évolutions politiques et des transformations dans les consciences qui se sont opérées depuis 2016 et la lutte contre la loi Travail du gouvernement Hollande dans lequel se sont organisées des assemblées Nuit Debout en marge des organisations syndicales. Les aspirations démocratiques, la volonté de prendre en main ses luttes, d’en discuter les perspectives et les moyens se sont transmises et ancrées de mobilisation en mobilisation.
C’est cette conjonction, ce brassage d’expériences qui sont à l’œuvre, encore fragiles, incomplets. Des ambiguïtés politiques ont été levées avec, pour une grande majorité, une hostilité à l’extrême-droite et à ses idées, au racisme, à la xénophobie, au machisme et sexisme. Une défiance vis-à-vis des institutions et des appareils syndicaux et la volonté assumée de prendre en main nos affaires, de faire de la politique, de contester le capitalisme.
La place importante occupée par les jeunes et les femmes dans les AG et l’organisation du mouvement sont des éléments importants du moment, de même que la préoccupation d’aller vers les quartiers populaires, vers les entreprises, de faire la jonction malgré la fragmentation, les préventions et les préjugés respectifs, les replis qu’entraîne la violence sociale et réactionnaire. Dans les entreprises, des travailleur·ses peu habitué·es à faire grève se renseignent auprès des militant·es.
Les consciences évoluent. La confiance en soi, en notre camp des travailleur·ses, publics ou privés, avec ou sans travail est en train de se construire. Personne ne connaît la suite mais de plus en plus veulent participer à l’écrire.
Alors que s’exprime dans le mouvement le besoin d’unité, de regrouper les forces, les militant·es révolutionnaires, quelles que soient nos organisations ou tendances, avons ensemble un rôle important à jouer tout en nous mettant à l’école du mouvement. Un rôle qui n’est pas seulement d’être partie prenante de sa construction démocratique, mais bien au-delà de contribuer à renforcer les prises de conscience en cours, l’émancipation des jeux institutionnels et des appareils qui les relaient pour s’approprier l’idée que l’avenir dépend entièrement de nous, pour donner un contenu concret, vivant, militant au slogan des Gilets Jaunes « C’est nous qui produisons, c’est nous qui décidons », pour s’organiser.
Isabelle Ufferte



