Esbroufe, déclarations « chocs », improvisations et têtes-à-queues en tous genres, Macron, Attal et leur gouvernement s’agitent sur tous les fronts, redoublent de provocations démagogiques, expression de leur panique et de l’inquiétude des classes dominantes face à la montée des mécontentements, produit de l’intensification de la guerre de classe.

Le salon de l’agriculture a été l’occasion d’un feu d’artifice de démagogie populiste patriote des rivaux Macron-Attal et Le Pen-Bardella, entre rillettes et surenchères mensongères, qu’il s’agisse de l’aberrante « souveraineté alimentaire » ou des « prix plancher » à propos desquels chacun s’est joyeusement contredit, illustrant la désinvolture cynique de ce petit monde devisant à l’abri de leurs gardes du corps (qui n’ont pas empêché Marion Maréchal d’être douchée à la bière) et de quelques compagnie de CRS... Tous tentent d’utiliser et d’instrumentaliser la colère des agriculteurs pour leurs propres intérêts et, surtout, pour la canaliser pour le compte de l’agrobusiness et du CAC40. Un spectacle auquel les différents politiciens en campagne ont d’une façon ou d’une autre participé, jusqu’à Ruffin s’exposant aux côtés de la Coordination rurale…

La force des agriculteurs, malgré les divergences d’intérêt, mener une lutte globale politique

Malgré les divisions syndicales et les intérêts contradictoires, et bien que les salariés agricoles, les plus nombreux, n’aient pas pu faire entendre leur propre voix ni apporter avec les petits producteurs leurs propres réponses à la crise agraire, la force du mouvement est de mener une lutte politique.

Les agriculteurs ont imposé le débat sur la question agricole, dénoncé les revenus dérisoires tirés du travail d’une grande majorité des petits exploitants dont 2/3 vivent sous le seuil de pauvreté, pris à la gorge par les banques, la grande distribution, les intermédiaires, les multinationales de l’agrobusiness, les mensonges de l’Etat et de l’Europe. Ils ont gagné la solidarité de l’opinion publique.

Le fond du problème apparaît de fait au grand jour, la soumission de l’agriculture comme de l’ensemble des activités humaines au diktat des profits.

La colère des agriculteurs est loin de se focaliser uniquement sur les « normes » et le « mangeons français ». Elle vise très directement les géants de l’agrobusiness, par-delà la volonté des sommets des syndicats majoritaires telle la FNSEA dirigée par le président du groupe agro-industriel Avril. Propriétaire des huiles Lesieur et Puget, d’entreprises de fertilisants, d’alimentation animale et surtout de biocarburants très rentables qui lui ont permis d’obtenir de gros cadeaux fiscaux, le groupe présent dans 19 pays a réalisé un résultat net de 218 millions (+ 45 %) en 2022…

A l’autre bout du « monde agricole », des petits producteurs tournent leur colère contre ces géants, comme le 27 février sur le stand Lactalis avec la Confédération paysanne. Lactalis, qui a cumulé 28 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022, exploite avec la même brutalité le travail de 85 000 salariés et de 10 000 exploitants agricoles contraints de lui vendre leur lait à un prix inférieur au coût de production.

Le lendemain, à Blanquefort en Gironde, une centaine de viticulteurs bloquaient l’usine du géant du négoce en vins Castel pour exiger une hausse du prix du tonneau, « On ne peut plus vivre dans un système déconnecté des coûts de production ».

Parmi les principaux syndicats d’exploitants agricoles, les directions de la FNSEA, des Jeunes Agriculteurs (55 % à eux deux aux dernières élections) ou de la Coordination rurale (21,5 %) sont proches du macronisme ou de l’extrême-droite, contrairement à la Confédération paysanne qui représente 20 % des exploitants, essentiellement des petits, et a au cœur de son combat celui contre les multinationales de l'agro-alimentaire et tranche en affirmant sa solidarité avec les paysans du monde entier. Mais par-delà la politique des dirigeants, le mouvement des agriculteurs met en lumière la folie d’un système qu’ils défendent cependant, où ceux qui produisent n’ont aucun moyen de contrôler la production et encore moins de décider de son organisation, entièrement soumise aux intérêts des banques, de la grande distribution, un système qui pousse à la concentration du capital, condamne les petites exploitations et exploite la main d’œuvre.

La dette pour nourrir les profits, l’austérité pour que les bourses explosent

L’ensemble de l’économie et de la société, des producteur·trices, subissent la même dictature du profit. Alors que le monde est en quasi récession, les Bourses mondiales battent record sur record. En France, les bénéfices cumulés des entreprises du Cac 40 dépassent ceux de 2022 sans même les trois d’entre elles qui n’ont pas encore publié leurs comptes.

Seule ombre au tableau de cette euphorie : l’annonce de la baisse (très relative) de l’inflation officielle à 2,9 % (contre 3,1 % en janvier) a entraîné le jour-même un repli à la Bourse, tant l’inflation est un puissant accélérateur du transfert des richesses vers le capital.

Un transfert que l’Etat organise avec méthode. Les 10 milliards d’économies décidées par Le Maire, qui s’ajoutent aux 16 milliards déjà actés dans le budget 2024, sont pris dans les poches des travailleur·ses, des chômeur·ses, sur les budgets de l’éducation, de la santé, des services publics. Ces milliards vont renflouer les banques par le biais du remboursement de la dette, alimenter les superprofits qui ne sont pas réinvestis dans la production mais vont gonfler la bulle spéculative qui menace d’éclater dans un krach.

Les « défaillances » d’entreprises se multiplient, telle celle de Casino qui vient d’annoncer une dette abyssale de 5,7 milliards d’euros. Le tribunal de commerce n’en a pas moins validé son rachat par deux barons de la finance qui promettent d’injecter… quelques centaines de millions d’euros. Cela alors que le ministère public et les syndicats avaient donné un avis négatif au vu du « contenu parfaitement lacunaire du volet social » de leur plan, un euphémisme pour parler des licenciements.

Nous aussi, mener une lutte d’ensemble politique, une lutte de classe contre le système

Cette débauche de fric, le cynisme et les provocations anti-ouvrières, anti-pauvres, anti-chômeurs, anti-jeunes des classes dominantes et de leurs serviteurs politiques, ne peuvent qu’alimenter les mécontentements. La question des salaires, des revenus des classes populaires, de la répartition des richesses est devenue une question centrale.

Les grèves et débrayages se succèdent dans nombre d’entreprises (SNCF, Safran, Dassault, La Poste…). Dans la Fonction publique, l’intersyndicale appelle à une journée de grève le 19 mars alors que le gouvernement a annoncé le blocage du point d’indice en 2024 (en 20 ans, les salaires des fonctionnaires ont perdu 27 % de pouvoir d’achat). Dans plusieurs académies de la région parisienne, les enseignants ont refusé de reprendre les cours et sont en grève depuis cette semaine, ils appellent à faire de la journée du 7 mars un « choc des moyens et des salaires ». Le 4 avril ce seront les salarié·es du travail social qui seront en grève. Mais les syndicats, englués dans le dialogue social et sa gestion, eux aussi prisonniers du système, sont incapables d’offrir des perspectives à la contestation et aux mouvements qui sont aujourd’hui isolés les uns des autres. Ils n’ont aucun plan de bataille pour aider à les construire, à les faire converger, à faire prendre conscience aux travailleurs de leur communauté d’intérêts et de leur force. Les liens qui se tissent le sont à la base, à l’initiative de militant.es des luttes, syndiqué·es ou non, indépendamment des directions syndicales.

Ces luttes et les travailleur·ses qui les animent ont besoin d’une politique pour leur convergence, pour se rencontrer, dégager et élaborer des revendications communes, faire de cette multiplicité de mouvements une lutte d’ensemble politique. La question des salaires pose celle de l’organisation de la société et de l’économie, de quelle production, quelles priorités pour répondre aux besoins et intérêts collectifs, quelle répartition des richesses produites, et qui en décide.

L’accélération de la crise, l’intensification de la guerre de classe que mène le capital contre le travail, les explosions de colère qu’elles provoquent transforment la compréhension qu’ont nombre de travailleur.ses de la marche de la société, de la place qu’ils et elles y occupent, de la force collective qu’ils représentent quand ils s’organisent.

En contestant la domination de la finance, la loi du fric, le monde du travail est porteur de perspectives aussi pour les travailleur·ses de la terre, pour l’ensemble des classes populaires et la société. Il ne peut y avoir de production respectueuse des travailleur·ses, qu’ils et elles soient salarié·es, exploitant·es agricoles, artisan·es, commerçant·es, sans remise en cause de la course au profit, de la concurrence généralisée qu’elle génère et de la propriété capitaliste. Ce n’est que sur ses ruines que pourra être construire une société débarrassée des rapports d’exploitation, basée sur la libre coopération des travailleur·ses des villes et des villages et la planification européenne, internationale de l’économie et de la production, industrielle et agricole.

Isabelle Ufferte

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