« Produire et protéger », les deux mots d’ordre d’Attal aux agriculteurs cette semaine s’adressaient aux gros producteurs et à la FNSEA qui s’est empressée de le remercier « pour son écoute ». Avec les Jeunes Agriculteurs, elle a salué des « avancées tangibles » et appelé à « suspendre les blocages » et à « rentrer à la ferme ».

Les dernières mesures annoncées, « souveraineté alimentaire » inscrite dans la loi, saupoudrage de mesures pour alléger la charge financière et administrative, enfumage sur les normes phytosanitaires et environnementales, dans la continuité des premières annonces, ignorent et méprisent la revendication essentielle des petits agriculteurs avancée par la Confédération paysanne, la garantie d’un revenu digne, et servent la soupe aux plus gros.

Tout comme ce gouvernement ignore et méprise les revendications des enseignants et des personnels de l’éducation dont le revenu et les conditions de travail étaient au cœur de la journée de grève du 1er février, et dont la ministre symbolise la « caste » des privilégiés dont le parasitisme, les privilèges et l’incompétence sont la plaie de cette société. 

Quant au discours de politique générale d’Attal, mardi 30 janvier, totalement hors-sol au regard des besoins des travailleurs et des classes populaires, de l’exaspération des agriculteurs, il met en musique la politique de Macron, la poursuite et l’accentuation des attaques sociales, autoritaires et répressives contre la population, les jeunes, les chômeurs, l’ensemble du monde du travail.

Attal, bon élève de Sarkozy et Macron, rival de Bardella veut « déverrouiller », « débureaucratiser » la France, pour que les classes dominantes continuent à engranger des milliards sur l’exploitation du travail. Il a repris à sa sauce les préjugés les plus éculés. Le travail devra « payer plus que l’assistanat », a-t-il déclaré, stigmatisant les chômeurs et les plus pauvres, en généralisant le RSA conditionné à 15 heures de travail gratuit par semaine à partir de janvier 2025, et en supprimant l’allocation de solidarité spécifique, l’ASS qui permet aux chômeurs en fin de droits d’accumuler des trimestres pour la retraite. Il va réduire les droits sociaux, faire de nouveaux cadeaux aux patrons.

Il remet en cause la loi SRU sur l’obligation faite aux mairies de construire 25 % de logements sociaux pour s’en remettre au marché, au mirage d’un « choc d’offres » de logements, alors que 2,6 millions de ménages sont en attente d'un HLM, que 2822 enfants dorment dans la rue, que chaque jour les appels au 115 de milliers d’hommes et de femmes restent sans réponse.

Se drapant dans les valeurs et l’identité française, un patriotisme rétrograde, il veut de l’autorité, de l’ordre à l’école, dans la rue et aux frontières… remettre dans le rang une jeunesse « indisciplinée » qu’il veut en uniforme à l’école à la rentrée 2026, le placement en internat pour les jeunes « sur la mauvaise pente », la généralisation du SNU. 

Les discours et les poses réactionnaires voudraient masquer une politique au service de l’agrobusiness et des multinationales. Ils contribuent en fait à discréditer ces bonimenteurs dont les travailleurs ne sont pas dupes. Bien des agriculteurs ont continué leur mobilisation pour un revenu qui permette de vivre de son travail dignement alors que la contestation et la mobilisation des travailleurs pour les salaires commencent. Après les grèves des salarié·e·s des Finances publiques, de l’énergie et de l’éducation cette semaine suivront celles de la RATP et des transports parisiens à partir du 5 février, et des technicentres de la SNCF le 6, et de nouvelles mobilisations dans l’Education, une même lutte contre l’exploitation du travail par le capital. La suite dépend de la capacité des uns et des autres à prendre en main leur mobilisation, son organisation et surtout à la contrôler, la diriger.

C’est toute la société capitaliste qui « marche sur la tête »

La crise de l’agriculture révèle à large échelle l’impasse de la production capitaliste financiarisée qui broie et affame les humains et détruit la planète.

Comme tous les secteurs industriels et de service depuis plus de 40 ans, l’agriculture a été intégrée au marché mondial, soumise aux logiques destructrices du profit et de la finance.

Les exploitations agricoles, poussées au productivisme par la mécanisation dans les années 60, à produire toujours plus et toujours moins cher pour survivre, sont aujourd’hui étranglées par les dettes dues à la fuite en avant des investissements en matériels, bâtiments, terres, intrants. Le diktat des logiques financières de l’agro-business et de la grande distribution les pousse à la ruine, absorbées par les plus gros. Une logique qui touche à ses limites, le nombre d’exploitants agricoles n’étant plus aujourd’hui que de 400 000, quatre fois moins qu’il y a quarante ans.

Cette évolution a conduit à la création d’un prolétariat agricole, ces salariés surexploités dont personne ne parle, au nombre d’1,4 million dans les élevages, la viticulture ou le maraîchage et dans l’industrie agroalimentaire de transformation. Saisonniers ou permanents, ils cumulent sur les exploitations les journées interminables, les conditions de travail indignes, mal logés, mal payés, souvent non déclarés, contredisant les discours sur la concurrence déloyale des pays à moindre coût de main d’œuvre. Les salaires du secteur agricole sont inférieurs en moyenne de 10 à 15 % à ceux des autres secteurs de production. C’est en grande partie sur le salariat agricole que repose la compétitivité de la « ferme France ». 

La même exploitation du capital qui ruine les petits producteurs et paupérise l’ensemble des salariés, pousse à la prolétarisation de tous. Les petits paysans indépendants n’ont pas plus de maîtrise de leur travail que le salarié ou l’auto-entrepreneur soumis à la volonté et aux prix imposés par les plateformes et autres donneurs d’ordre dont ils dépendent. Nos intérêts sont communs contre la rentabilité financière du capital qui vampirise l’ensemble de l’économie.

Le piège du protectionnisme et du patriotisme dans l’agriculture comme dans l’industrie

Le gouvernement, qui explique les difficultés de l’agriculture par son « manque de compétitivité » parle d’augmenter la productivité des exploitations. Un discours démagogique, tout dévoué aux gros exploitants capitalistes céréaliers et autres viticulteurs, parmi les plus gros exportateurs mondiaux dont la compétitivité et la productivité reposent avant tout sur la surexploitation des salariés et leur droit à polluer.

Ce discours vise surtout à désigner comme responsables les taxes, les contrôles et les normes en particulier environnementales imposées par l’Europe, une concurrence jugée déloyale par rapport aux pays qui n’ont pas les mêmes normes, produisent moins cher en exploitant encore plus les paysans et les travailleurs, et dont les importations sont favorisées par les traités de libre-échange. 

Faute d’apporter des réponses concrètes au désarroi des agriculteurs, Attal leur a promis de « reconquérir notre souveraineté française et européenne », comme il s’est vanté du patriotisme industriel du gouvernement, une réindustrialisation du pays qui n’a aucune réalité, pour faire face à la concurrence. La démagogie protectionniste du gouvernement n’a d’autre objectif que de chercher à détourner la colère des vrais responsables, les classes dominantes, le patronat et les banques, en faisant croire que les ennemis des travailleurs de la ville et de la campagne sont de l’autre côté des frontières. Gommer la lutte des classes, c’est aussi ce que voudrait faire la FNSEA qui défend « la grande famille paysanne », le « monde agricole » uni par sa spécificité, démagogie du « tous paysans » derrière une union nationale dont les gros sont les seuls bénéficiaires.

La gauche syndicale et politique protectionniste ou les imbéciles utiles du RN

Les solutions protectionnistes sont reprises largement, de l’extrême-droite, jusque, y compris, dans les rangs de la gauche syndicale et politique.

Le RN qui a les coudées plus franches que le gouvernement pour accuser l’Europe de tous les maux, se pose en meilleur défenseur des paysans dont il instrumentalise la détresse pour déverser ses préjugés et sa démagogie chauvine, se faisant le porte-parole de la « France des oubliés », entendant le « cri d’un peuple français qui ne veut pas mourir ». Bardella qui s’est démultiplié sur le terrain, en campagne pour les Européennes, se présente comme l’unique rempart face à une « Union européenne [qui] veut tuer l’agriculture française », « ennemie des peuples », grande ordonnatrice de la « décroissance civilisationnelle, agricole et industrielle »… un chauvinisme démenti par la réalité de leur politique, les députés européens d’extrême-droite ayant toujours soutenu la politique ultra-libérale de la politique agricole commune (PAC) qui favorise l’agro-business et dernièrement voté en grande majorité les traités de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande.

Les « solutions » protectionnistes sont malheureusement aussi reprises par la gauche dans son ensemble, prenant l’apparence du bon sens faute de poser le problème de la nécessité d’en finir avec le capitalisme et d’instaurer un autre mode de production sous le contrôle des travailleurs des villes et des campagnes unis, qui respecte les producteurs et la planète. C’est ainsi que la Confédération paysanne a centré ses actions contre la grande distribution en retirant des rayons les produits d’origine étrangère, et la cible plus parce qu’elle achète « à l’étranger » que parce qu’elle surexploite les petits producteurs d’un côté ou de l’autre de la frontière. Les confédérations syndicales dites de gauche comme la CGT, Solidaires, la FSU et le Modef, qui ont signé avec la Conf’ une tribune commune pour dire « Non au vol du travail des agriculteurs et des salariés par les multinationales » reprennent ce protectionnisme trompeur. Un tract de Solidaires écrit : « il faut sortir des traités internationaux de libre échange qui détruisent l’agriculture paysanne. C’est l’enjeu de la relocalisation en France des productions agricoles avec le maintien d’une agriculture paysanne plus sobre en transport et intrants. ».

Qu’il se prétende « souverainisme populaire » ou « protectionnisme solidaire » comme le défend Mélenchon ou Bompard qui plaide pour « conditionner l'entrée des produits » à une « harmonisation par le haut », le protectionnisme et les frontières sont un piège pour les travailleurs, maintenus dans une concurrence qui ne profite qu’à ceux qui les exploitent.  Combattre la logique destructrice du libre-échange, c’est s’attaquer à la racine du problème, l’économie de marché capitaliste, la mainmise des multinationales.

Imposer le contrôle sur les prix, la grande distribution et la marche de l’économie

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a annoncé un durcissement des contrôles pour assurer le respect de la loi Egalim, censée interdire des prix en dessous des coûts de production, avec des inspections de « toutes les grandes enseignes sans exception », 10 000 contrôles sur les origines des produits qui pourraient aboutir à des amendes. Ridicule menace, pas plus Le Maire que le gouvernement n’ayant l’intention de s’en prendre aux marges et aux intérêts des industriels et de la grande distribution. Garantir des prix qui permettent aux agriculteurs de vivre de leur travail ne sera possible qu’en remettant en question leur domination et celle des banques, qu’en les expropriant.

Les travailleurs ne peuvent reprocher aux paysans de défendre la propriété de leur ferme. C'est au mouvement ouvrier, en défendant un programme pour répondre à la crise globale du capitalisme, d'offrir une perspective aux travailleurs indépendants, agriculteurs, pêcheurs ou petits artisans. Il porte la responsabilité d’apporter dès aujourd’hui des réponses concrètes à leur détresse et à leur ruine, en partant de leurs besoins immédiats : la garantie de prix de production au-dessus des prix de revient, du matériel et des intrants bon marché, des crédits à bas taux, l’annulation des dettes.

Cela passe par le contrôle des prix assuré par les producteurs et les travailleurs associés dans des comités de surveillance des prix des carburants, de l’énergie, de l’alimentation, des loyers…, qui imposent la transparence sur les marges insolentes des industriels, de la grande distribution et de tous les spéculateurs, sur les taxes d’Etat et sur les aides et subventions européennes et nationales qui profitent essentiellement aux plus gros. 

L’expropriation des géants de l’agro-business, des crédits gratuits et l’annulation de la dette par l’instauration d’un monopole public des banques et des assurances sous le contrôle de la population et des travailleurs ne pourront être imposés que par les exploités prenant le contrôle de l’ensemble de l’économie pour la réorienter vers la satisfaction des besoins du plus grand nombre, dans le respect de l’environnement.

Pour une Europe socialiste des travailleurs et des peuples

Le mouvement des agriculteurs pour leur revenu qui a gagné les Pays-Bas, la Roumanie en passant par l’Espagne, le Portugal, la Belgique et l’Allemagne, malgré la défense par chacun de son agriculture nationale, révèle sa dimension européenne et les intérêts communs de tous les paysans et des travailleurs-consommateurs exploités par les mêmes multinationales et les mêmes banques. La concurrence « libre et non faussée » sur le marché européen et mondial ne profite qu’aux capitalistes, à la recherche des coûts de production les plus bas possibles au mépris de toute logique écologique. L’issue ne peut-être que dans le refus de la mise en concurrence des paysan·ne·s et des travailleur·ses par le capital, leur union internationaliste contre les frontières pour construire une Europe socialiste des travailleurs et des peuples.

Christine Héraud

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