Alors que Xi Jinping venait de conclure le 4ème Plénum du PCC pour renforcer son pouvoir à coup de purges et préparer une « économie de combat », et que de son côté, Trump achevait une tournée en Asie pour renforcer les accords commerciaux et les alliances des USA, leur rencontre le jeudi 30 octobre a été qualifiée de « pause » dans l’escalade de la guerre commerciale entre les deux premières puissances mondiales.

Juste avant, Trump avait annoncé « nous voulons faire un deal » en guise d’apaisement le dimanche… avant de brandir la menace ultime, la reprise des essais d’armes nucléaires le mercredi : « je n’avais pas le choix ! La Russie est deuxième et la Chine loin derrière, mais elles seront à égalité d’ici à cinq ans ».

Après la rencontre, Trump s’est félicité de la trêve temporaire obtenue au cours de cette réunion « géniale ». Xi Jinping a été plus réservé : « Les deux équipes doivent affiner et finaliser le travail de suivi au plus vite […] pour rassurer les économies de la Chine, des Etats-Unis et du monde ».

Mais la trêve promise n’arrête en rien les mécanismes profonds de la concurrence entre leurs intérêts capitalistes rivaux confrontés à la panne de la mondialisation capitaliste financiarisée. Les points marqués par Xi lors de la rencontre ne peuvent cacher que cette situation déstabilise la dictature bonapartiste chinoise, cherchant à concilier des logiques contradictoires, celle du développement national face aux ambitions d’expansion sur le marché mondial et à la soif de profit des milliardaires… qui provoque les luttes et le mécontentement grandissant d’un prolétariat moderne et puissant.

Les ambitions nationales du PCC confrontées aux difficultés du capitalisme chinois dans la guerre commerciale

Une semaine avant la rencontre entre Xi et Trump, s’achevait un Plénum du PCC (réunion de l’ensemble du comité central) dont l’objectif était la préparation du prochain plan quinquennal qui orientera l’économie de la Chine de 2026 à 2030. Sa conclusion publiée le 23 octobre annonçait « Nous devons avoir le courage d’affronter des mises à l’épreuve majeures par vents violents, des vagues éprouvantes et même des tempêtes rageuses, et surmonter les difficultés, risques et défis avec un esprit d’initiative historique ».

La situation du capitalisme mondial, entre stagnation et récession depuis la crise de 2008-2009, frappe aussi la Chine qui depuis quinze ans ne peut plus retrouver la croissance rapide des 9 à 14 % annuels des années 90 à 2010. Le régime est bien obligé de s’y plier, le Plénum se contentant d’un objectif de 4,5 % de croissance pour les cinq ans à venir, un « développement modéré de qualité » justifie Xi.

L’excédent commercial 2025 va atteindre un record, 1200 milliards de dollars estimés, malgré le recul des exportations vers les USA (-33 % en un an), compensé par une hausse du commerce vers les autres régions du monde (+10 % vers l’UE ; +26 % vers l’Afrique) et l’utilisation de « plateformes de rebonds », des pays servant d’intermédiaires pour contourner la limitation des exportations vers les USA.

La panne est pourtant bien réelle. Le recul de la croissance a accru les licenciements, la pauvreté et le chômage des jeunes, faisant reculer la consommation interne sur les biens essentiels, l’alimentation, comme sur l’immobilier toujours en crise, y compris pour les classes moyennes, touchées aussi, qui préfèrent économiser que consommer.

Pour faire face à ces conséquences de la guerre commerciale mondialisée, le PCC compte sur l’intervention de l’Etat. Depuis la reconstruction du pays après la révolution nationale de 1949, jusqu’aux débuts de l’intégration au marché mondial dans les années 80, c’est l’Etat, avec le PCC et l’armée, qui par son intervention a impulsé et organisé l’économie, accumulant et investissant les capitaux nécessaires au développement économique, créant une forme inédite de capitalisme étatique dans ce pays. Durant les trente dernières années, cet atout puissant a permis de faire passer l’économie chinoise du rôle d’atelier du monde, soumis aux commandes des grandes puissances, au rang de 2ème puissance économique, rivalisant avec les USA sur de nombreux points, au prix d’une exploitation féroce des travailleur·ses.

Le dernier Plénum compte sur cet étatisme pour maintenir la croissance, par les constructions d’infrastructures, les investissements dans la production, l’innovation, l’IA, contrôler le marché et limiter la surproduction dans certains secteurs, accroître « l’autonomie chinoise » sur le plan technologique, notamment dans le domaine des semi-conducteurs, la technologie qui permet potentiellement de contrôler l’infrastructure numérique mondiale.

Les ambitions des capitalistes chinois sur le marché mondialisé et financiarisé en contradiction avec le développement national

Mais l’étatisme national est impuissant face au marché mondial et entre en contradiction avec lui. Pour continuer à conquérir des parts de marché, le capitalisme chinois compte à la fois sur son haut niveau technologique et sur les bas salaires pour produire à moindre coût, freinant ainsi son propre développement national.

La bataille entre les USA et la Chine autour des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle est au cœur de ces contradictions.

Après de nombreuses attaques commerciales états-uniennes sous Trump 1 et Biden (interdictions de Huawei et d’autres entreprises chinoises des télécoms), la « terreur économique » de Trump 2 par l’embargo des semi-conducteurs et par les droits de douane, qui sont montés jusqu’à 145 % en avril avant de s’établir en moyenne à près de 58 % en octobre, a fini par provoquer principalement deux réactions de l’Etat chinois. Il a renforcé les liens commerciaux avec d’autres puissances, comme le Brésil qui lui fournit maintenant plus de 80 % de son soja à la place des USA. Et il a annoncé le 9 octobre des mesures limitant les exportations des terres rares, pour frapper directement les fabricants états-uniens de l’électronique… retournant contre les USA leurs propres mesures.

L’emballement a continué avec l’annonce par Trump, le lendemain, que les droits de douane remonteraient à 100 % pour les importations chinoises, tandis que son représentant au commerce dénonçait « une forme de coercition économique sur tous les pays du monde »… pour mieux cacher la responsabilité première de l’impérialisme US dans la guerre commerciale.

Trump mène celle-ci tout en craignant le découplage qu’il provoque lui-même, la rupture économique avec la Chine, dont il a besoin aussi bien sur le plan financier que pour la production de nombreux biens. Le patron d’Apple déclarait il y a quelques mois que « l’idée reçue est que les entreprises s’installent en Chine en raison de la faiblesse des coûts de main-d’œuvre » pour insister sur « la quantité de compétences réunies en un seul endroit et leur nature. Nos produits nécessitent un outillage très sophistiqué et la précision requise pour l’outillage et le travail des matériaux que nous utilisons est à la pointe de la technologie ».

Xi de son côté est obligé, pour assurer le développement national, de riposter et de poursuivre sa politique d’exportation devenue une politique de conquête de marchés et d’alliances.

Les deux puissances se disputent tous les marchés du monde, comme l’illustre la tournée de Trump en Asie la semaine dernière, et les milliards de contrats commerciaux passés avec le Vietnam, la Thaïlande, le Japon…

Finalement, la rencontre des deux en Corée du Sud semble effectivement marquer une pause… pour un an prétendent-ils, l’accord devant être revu régulièrement. Trump a obtenu que la Chine reprenne des achats de soja états-unien et surtout qu’elle suspende pendant un an ses restrictions sur les terres rares, tandis qu’il concédait une baisse des droits de douane à 47 % et la levée de l’interdiction d’exporter des semi-conducteurs vers la Chine. On peut douter de la version officielle qui prétend que la situation de Taïwan -qui en est un des plus gros producteurs mondiaux- n’aurait pas été évoquée.

Le contenu de l’accord comme les communiqués respectifs illustrent à quel point la concurrence reste acharnée. Elle provoque l’instabilité et inquiète les marchés mondiaux, ce qu’exprime le journal The Economist : « L’équilibre de la terreur économique n’est pas une base pour la stabilité ».

Xi Jinping déstabilisé multiplie les purges massives face aux difficultés de son pouvoir et aux appétits des milliardaires

Jusque-là, cette confrontation moins violente avait permis à la dictature de Xi Jinping de se renforcer comme un bonapartisme, un point d’équilibre et de stabilité entre des forces contradictoires, avec d’un côté la dynamique d’exportations et de conquêtes poussant aux rivalités avec les USA et favorisant le développement des intérêts privés d’une nouvelle bourgeoisie en Chine, et d’un autre côté, le développement national du marché intérieur, l’accroissement du prolétariat, la modernisation du pays, s’appuyant aussi sur des partenariats avec les multinationales occidentales.

Mais cet équilibre est aujourd’hui rompu par l’exacerbation de la guerre commerciale. Le pouvoir bonapartiste de Xi, déstabilisé, impuissant à rétablir cet équilibre, répond par une fuite en avant répressive y compris au sommet de l’État, de l’armée et de la classe capitaliste.

Les purges menées par une « Commission centrale d’inspection de la discipline » entièrement à la main de Xi qui exige une « loyauté sans murmure », vient, juste avant le Plénum, de frapper neuf hauts généraux, dont le n°2 de l’armée, membre du bureau politique. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi, des centaines de milliers de cadres du PCC ont subi disparitions, expulsions, démissions, arrestations, toujours au nom de la lutte contre la corruption.

Le pouvoir est déstabilisé aussi par les ambitions des milliardaires dont la fortune dépend du marché mondial et des places financières, tout en étant soumis au PCC et à l’Etat, ses normes, ses règles. La crise financière de l’immobilier en est une illustration, les appétits des dirigeants des groupes du secteur ayant provoqué des faillites en cascade et des milliers de sans logis, malgré les « lignes rouges » fixées par le régime. Le poids des milliardaires, 823 en 2024 contre 870 aux USA, et de leurs entreprises est aujourd’hui considérable. La richesse des 100 plus fortunés va de 3,9 milliards à plus de 45, dont le patron de Tik Tok, le 3ème d’entre eux. Quand les appétits deviennent incontrôlables, les purges les frappent aussi, comme la disparition en 2021 de Jack Ma, patron d’Ali Baba, mais aussi en 2024 un ancien président de la Bank of China et un ancien gouverneur adjoint de la banque centrale de Chine, et bien d’autres. L’Etat dit mener une bataille contre la finance, qualifiée « d’intermédiaire indésirable » par Xi qui voudrait la contenir pour éviter les crises comme celles de 2008-2009.

Son pouvoir est instable et il compte sur un PCC à sa main et une armée contrôlée. Il lui accorde des moyens accrus, pour en faire à terme une « armée de rang mondial », modernisée, loin d’atteindre pour autant le niveau de celle des USA.

Des contradictions indépassables dans le cadre du capitalisme, la révolution permanente à l’œuvre

Les purges ne résoudront rien au ralentissement du développement national qui provoque licenciements, misère, chômage, pertes de logements… bien loin même du « socialisme modérément développé » que promet Xi. Quant à la politique d’exportation soumise au durcissement de la concurrence, elle se traduit par une exploitation accrue du prolétariat chinois, tout en développant sa puissance et sa culture. Le développement rapide des trente dernières années a été pour lui une longue marche de bouleversements permanents : quitter l’isolement des campagnes pour la vie collective urbaine, construire les villes parmi les plus modernes et peuplées, les industries et les ports les plus productifs, accéder aux technologies et aux connaissances les plus avancées…

Le poids accru des milliardaires qui font entendre leurs intérêts privés provoque en retour la formulation par le prolétariat de ses aspirations, intérêts collectifs, revendications sociales et aussi démocratiques. Un sentiment de force collective se construit et s’exprime par des grèves, nombreuses, contre les licenciements, les fermetures d’usines, les bas salaires… Sur les réseaux sociaux, les coups d’éclats publics sont viraux, avec des messages comme « Renversez la tyrannie du parti – fascisme rouge » projetés sur des murs à la barbe des flics, ou « Nous ne voulons pas d’un autocrate, nous voulons des votes. » sur une immense banderole à Pékin pendant le dernier congrès du PCC. Malgré la répression qui frappe toutes les « dissidences », la déstabilisation de la dictature ouvre des brèches pour des mobilisations politiques, par exemple quand dans les usines, la politique ultra-sécuritaire « zéro covid » du régime était dénoncée, en posant la question de la démocratie contre l’arbitraire.

Loin d’être soumis ou apathique, le prolétariat approfondit une rupture avec le régime qui pouvait susciter une adhésion tant qu’il incarnait à la fois le développement national et la fierté de s’être libéré de la domination impérialiste lors de la révolution de 1949.

Trotsky écrivait dans La Révolution permanente[i] « Pour les pays à développement bourgeois retardataire la théorie de la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes. » Il ajoutait : « Cependant, la dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique sera inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire les incursions profondes dans le droit bourgeois de propriété. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente... ».

En Chine, la bourgeoisie nationale effrayée par l’irruption du prolétariat lors de la révolution de 1927, s’était soumise au chef de guerre qui l’avait écrasée dans le sang, Tchang Kaï-chek. Le prolétariat désarmé par la politique de Staline, vaincu, n’eut pas la force après la guerre d’intervenir sous son propre drapeau et laissa Mao le reprendre à la tête de son armée paysanne. En 1949, la faible bourgeoisie chinoise se rallia à Mao qui s’appuya sur le soulèvement de la paysannerie pauvre et du prolétariat pour prendre le pouvoir pour lui-même, l’appareil de son parti et de l’armée, masquant sa politique nationaliste bourgeoise derrière le drapeau du « communisme ». La révolution bourgeoise, populaire et nationale, mobilisa la paysannerie et le prolétariat au service d’un développement économique national bourgeois à partir duquel s’est construit l’étatisme du régime chinois, ersatz du régime issu de la contre-révolution stalinienne en URSS. Le développement national chinois après des décennies d’humiliation coloniale s’est accompli sous la férule dictatoriale du PCC contre le prolétariat en niant toute démocratie pour réaliser la formation d’une nouvelle bourgeoisie capitaliste.

Un aveuglement a voulu le présenter comme un autre modèle socialiste, sans expliquer ni à quel moment les travailleur·ses auraient pris le pouvoir, ni par quelle contre-révolution ce régime serait redevenu capitaliste. Le même aveuglement conduit aujourd’hui à voir dans la Chine actuelle la réplique symétrique de l’impérialisme américain, les deux engagés dans une rivalité inter-impérialiste reproduisant les schémas d’un passé révolu.

Il ne s’agit pas d’une appréciation morale mais d’inscrire le développement capitaliste de la Chine dans le cadre du développement inégal et combiné qui façonne les contradictions entre les classes et les nations du point de vue du prolétariat, des luttes d’émancipation et des possibilités révolutionnaires. Mettre sur le même plan l’empire américain qui a réalisé sa révolution nationale il y a plus de deux siècles et conquis, dominé, pillé la planète et son ennemi principal la Chine, outre que c’est une façon de de ne pas rompre avec la propagande officielle occidentale, empêche de comprendre les contradictions à l’œuvre et les nouvelles possibilités révolutionnaires.

La rivalité de l’empire américain et ses alliés, les vieilles puissances coloniales et impérialistes, avec la Chine et l’ensemble des puissances capitalistes émergentes, s’inscrit dans un capitalisme sans avenir, fini, dans lequel la concurrence mondialisée conduit à la récession voire à l’effondrement de l’économie. La Chine, comme les Brics, arrivent bien trop tard sur le marché mondial pour y trouver une place qui apporte le bien-être et la démocratie. Leur développement national se heurte aux limites du marché mondial. La guerre économique renforce les régimes de dictature et exacerbe les contradictions.

Ces contradictions sont insolubles dans le cadre du système capitaliste, alors que les transformations de la Chine ont fait du développement dynamique du prolétariat chinois une force nouvelle pour la révolution mondiale tandis que le prolétariat des vieilles puissances occidentales voit l’impasse des puissances impérialistes menacer de se refermer sur lui, sauf s’il brise le piège du nationalisme qui vise à le soumettre aux intérêts des classes dominantes. « La bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs » écrivaient Marx et Engels. Les luttes en cours et à venir pour conquérir la démocratie et en finir avec l’exploitation rompront les carcans nationaux, la révolution permanente à l’œuvre…

François Minvielle

[i] https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp10.html

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