« La lutte de classe prolétarienne ne peut être comprise que comme le résultat d’une dialectique des facteurs historiques objectifs et subjectifs » Ernest Mandel[1]
Nous avons publié avant la période des congés deux articles issus de discussions au sein du NAP-R sur le mouvement révolutionnaire à l’époque du capitalisme financier mondialisé. L’un décrivait l’état de fragmentation du mouvement hérité d’une longue période sans intervention révolutionnaire du prolétariat et discutait des moyens de dépasser cette balkanisation pour avancer dans la construction d’un parti révolutionnaire des travailleur·ses[2]. L’autre montrait comment la nouvelle ère de crises, de guerres et de révolutions dans laquelle l’humanité est engagée crée les conditions objectives et subjectives de ce dépassement[3].
Durant de longues années de recul face à l’offensive capitaliste, le mouvement trotskyste s’est maintenu et développé tout en s’adaptant à l’absence de mouvement révolutionnaire de masse après des décennies de domination social-démocrate et stalinienne sur le mouvement ouvrier. Notre histoire a engendré une explosion du mouvement associé à un état d’esprit sectaire et dogmatique paralysant. Se dégager de notre propre passé afin de libérer toutes les potentialités du mouvement demande de comprendre les origines de cette fragmentation pour élaborer une politique unitaire et démocratique plutôt que chaque fraction s’autoproclame « parti ». Trotsky écrivait en 1938 : « Nos propres sections ont hérité d’un peu du venin de l’Internationale communiste en ce sens que beaucoup de camarades sont enclins à abuser de mesures telles que l’exclusion, la scission ou les menaces d’exclusions et de scissions. »[4]. Après l’assassinat de Trotsky, la fin de la Seconde guerre mondiale, la Guerre froide et la domination du mouvement ouvrier par le stalinisme et ses pratiques antidémocratiques, puis l’influence des mouvements nationalistes petit-bourgeois, la marginalisation du mouvement trotskyste a accentué jusqu’à la caricature cette logique évoquée par Trotsky.
Cette période de l’histoire du mouvement ouvrier s’est close depuis trois décennies. Les luttes de classes ont ouvert une nouvelle époque, celle du capitalisme mondialisé financiarisé qui en exacerbe les contradictions. Guerres sociales, commerciales, militaires, menace de krach financier et de récession, crise écologique bouleversent le monde et créent une situation inédite. « Cette situation, écrit LO dans le numéro de Juillet de sa revue Lutte de classe, se rapproche de plus en plus de celle que connaissait le monde à la veille de la Deuxième Guerre mondiale et que Trotsky décrivait en ces termes, en 1938, dans le Programme de transition : "Le tableau des relations internationales n’a pas meilleur aspect. Sous la pression croissante du déclin capitaliste, les antagonismes impérialistes ont atteint la limite au-delà de laquelle les divers conflits et explosions sanglantes (Éthiopie, Espagne, Extrême-Orient, Europe centrale…), doivent infailliblement se confondre en un incendie mondial. » Trotsky concluait : « Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d’être emportée dans une catastrophe. Tout dépend du prolétariat, c’est-à-dire au premier chef de son avant-garde révolutionnaire ». Et LO ajoute : « Cette conclusion reste totalement d’actualité. » Le parallèle historique sur l’actualité de la révolution socialiste est certes pertinent mais cette façon de voir l’avenir comme la reproduction du passé est pour le moins dogmatique. Trotsky n’avait pas de boule de cristal. Et affirmer les responsabilités de « l’avant-garde révolutionnaire » hors du contexte historique qui était alors celui de la fondation de la Quatrième Internationale devient un argument d’autorité, moral, qui ne repose sur aucune perspective et évite de poser concrètement nos propres responsabilités aujourd’hui, c’est-à-dire concrètement nos tâches au regard de l’état du mouvement révolutionnaire et des luttes de classes réelles. Évite aussi de répondre aux questions qui devraient s’imposer à nous. Pourquoi la révolution socialiste engagée par la révolution d’Octobre 17 a-t-elle échoué ? Pourquoi sommes-nous amené·es à penser que les conditions objectives et subjectives de sa réalisation mondialisée sont aujourd’hui réunies à un niveau supérieur ? Et quelles sont les tâches de « l’avant-garde » qui ne saurait se limiter aux camarades de Lutte ouvrière alors que la Quatrième Internationale, 87 ans après sa fondation, n’existe plus si ce n’est sous forme de fractions rivales qui s’autoproclament ou prétendent la reconstruire ?
Œuvrer à faire vivre la continuité du marxisme que Trotsky nous a transmise après la victoire de la contre-révolution stalinienne, c’est discuter des voies et moyens de la renaissance, de la refondation du mouvement révolutionnaire en réponse aux besoins de notre époque.
Pour avancer vers une réponse aux difficultés du mouvement révolutionnaire faudrait-il encore se poser la question
Il est difficile de ne pas être interpellé par le manque de préoccupation dont font preuve les directions des différentes fractions du mouvement trotskyste au regard de sa balkanisation et des possibilités, moyens d’y répondre, de l’absence de discussion entre elles. Au mieux, telle ou telle tendance se revendique de l’unité mais conçue autour d’elle ou par rapprochement entre différentes fractions, en collaboration mais jamais comme une tâche stratégique répondant aux besoins généraux non seulement du mouvement mais du prolétariat.
Chaque fraction du mouvement révolutionnaire s’est cimentée autour de certitudes que des directions autoproclamées ont de grandes difficultés à remettre en cause. Le mouvement révolutionnaire, d’occasion manquée en occasion manquée, des lendemains du soulèvement de 1968 à l’effondrement du stalinisme et de la gauche social-démocrate et stalinienne, de l’élection présidentielle et de la grève de décembre 1995 jusqu’à la grande récession de 2008-2009, poursuit sa route partagée entre le sectarisme et l’opportunisme, d’exclusions en scissions sans la moindre pensée critique, toujours prêt à reconduire les mêmes scénarios d’échecs et à se mentir à lui-même derrière de grandes proclamations. La dénonciation proclamatoire et le moralisme conduisent à l’absence de démocratie et de discussions, empêchent toute dynamique et secrètent le sectarisme.
Cette situation se perpétue par sa propre logique, chaque fraction restant prisonnière d’un état de fait auquel elle participe. Ainsi, aucune fraction ni regroupement de fractions ne pourront par eux-mêmes devenir le pôle autour duquel pourrait s’engager une refondation démocratique et dynamique. L’énergie nécessaire pour rompre le sectarisme au sein des fractions comme entre les fractions viendra de l’extérieur, du mouvement ouvrier lui-même, de la nouvelle génération militante, des femmes, des forces vives qui émergent à nouveau en cette rentrée.
Cette refondation ne sera pas spontanée, elle ne peut réussir que si, au sein de chaque fraction, des militant·es la préparent, s’arment eux-mêmes politiquement, théoriquement, organisationnellement. Pour notre part, lucides sur nos propres limites et capacités à aider le mouvement à surmonter une crise historique, l’épuisement de l’héritage du trotskysme dénaturé par ses héritiers auto-proclamés eux-mêmes, nous sommes partie prenante de cette refondation qu’impose la nouvelle période, la marche accélérée à la faillite du capitalisme financiarisé mondialisé. Nous souhaitons que le NPA-R plutôt que de s’inscrire dans la continuité des relations fractionnelles en devienne une force déterminante. Cet article vise à poursuivre la discussion pour contribuer à formuler des réponses aux questions que l’évolution de la lutte de classe pose à toutes et tous, point de départ pour formuler une orientation, une stratégie de rassemblement démocratique et révolutionnaire...
Il n’y a pas de modèle de parti des travailleur·ses mais une expérience accumulée à travers les différentes phases de développement du mouvement ouvrier
Construire « le parti communiste révolutionnaire » est devenu une formule incantatoire, impératif catégorique moral, un mythe vidé de tout contenu stratégique et programmatique si ce n’est le plus souvent des références abstraites au passé. En réalité, il n’existe pas une théorie marxiste du parti mais une compréhension marxiste de l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire qui permet de définir une stratégie, un programme, axe de formation d’un parti ou du moins d’un processus de formation conçu non par en haut comme le produit du choix volontariste d’une avant-garde éclairée mais comme la conséquence d’un processus d’auto-organisation qui trouve son énergie dans les contradictions du capitalisme d’où jaillit la lutte de classe.
Le marxisme est l’instrument pour comprendre les conditions objectives et subjectives qui déterminent les luttes de classes et notre propre activité, leurs relations réciproques, leur dynamique…
Nos projets ne se forment pas à partir de ce que nous voulons et de ce que nous sommes mais à partir des contradictions de classes qui façonnent les consciences, les nôtres, celles des travailleur·ses, des jeunes et de notre programme qui lui-même n’est pas une abstraction hors de l’histoire mais celui des luttes d’émancipation de la classe ouvrière.
C’est en cela que la nouvelle période historique à laquelle l’humanité est confrontée ouvre de nouvelles perspectives à condition de ne pas penser l’avenir comme la répétition ou la simple continuité du passé, matrice intellectuelle de l’infaillibilité du volontarisme moral des fractions mais, bien au contraire, comme le puissant surgissement de nouvelles possibilités.
Nous sommes devant une nouvelle phase de développement du mouvement ouvrier et révolutionnaire qui produira ses propres réponses nouvelles et originales comme cela s’est toujours produit tout en s’appropriant les acquis et développements du marxisme, en les faisant vivre non comme des dogmes mais comme la théorie moderne des bouleversements à venir.
Retour sur les questions de stratégie et tactique
Prisonnier de sa propre histoire, de ses références au passé, d’un héritage qui le dépassait ou dépassait son activité réelle, le mouvement trotskyste a abandonné toute discussion stratégique ou l’a limitée à une opposition formelle entre réformisme et révolution ou « la centralité de la classe ouvrière » ou « la grève générale insurrectionnelle » sans donner à ces formules un contenu définissant une orientation fondée sur l’évolution et la dynamique des rapports de classe.
Les raisonnements restent dans le cadre de la dénonciation-accusation-volontarisme et non dans l’analyse des logiques sociales et politiques qui sont à l’œuvre du fait des rapports de classe, de leur évolution, de la place et du rôle du prolétariat, des transformations qui peuvent contribuer à la compréhension de son propre rôle, des perspectives que cela lui ouvre.
Revenir aux conceptions marxistes que Trotski a développées en particulier dans La critique du programme de l’Internationale communiste[5] apporte un éclairage indispensable sur le lien entre pratiques politiques réelles et les questions stratégiques : « Les principes fondamentaux de la stratégie révolutionnaire ont été formulés depuis que le marxisme a posé devant les partis révolutionnaires le problème de la conquête du pouvoir sur la base de la lutte des classes. Mais la Ière Internationale a seulement réussi à formuler ces principes sur le plan théorique et à les contrôler en partie, grâce à l’expérience de différents pays. L’époque de la IIème Internationale a fait naître des méthodes et des conceptions telles que, dans leur application, suivant la fameuse expression de Bernstein, "le mouvement est tout, le but final n’est rien". En d’autres termes, le problème de la stratégie s’est réduit à rien, il a été noyé dans le "mouvement" quotidien avec ses mots d’ordre relevant de la tactique journalière. C’est la IIIème Internationale seulement qui rétablit les droits de la stratégie révolutionnaire du communisme et lui subordonna entièrement les méthodes de la tactique. »
Ernest Mandel souligne le rôle de Rosa Luxembourg dans le combat contre la « vieille tactique éprouvée » de la social-démocratie, son adaptation au parlementarisme dans une période de relative paix sociale : « Le mérite de Rosa, c’est d’avoir été la première à saisir clairement et systématiquement la nécessité d’une modification fondamentale de la stratégie et de la tactique du mouvement ouvrier occidental, face au changement des conditions objectives, face à l’ère impérialiste qui s’ouvrait. »[6]
Nous sommes confrontés à un même basculement de période. Il appartient aujourd’hui au mouvement trotskyste d’engager le combat décisif contre la routine des divisions fractionnelles et sectaires, fruit de l’adaptation à une nouvelle longue période de relative stabilité sociale et politique qui a accompagné l’effondrement du réformisme et du stalinisme sans que la classe ouvrière trouve la force de rompre avec la domination idéologique, sociale et politique du système. Le réformisme en tant que courant politique au sein du mouvement ouvrier s’est effondré mais les révolutionnaires n’ont pu conquérir le terrain, prisonniers d’une forme de sporulation idéologique pour résister à l’offensive réactionnaire qui les a empêchés d’élaborer une stratégie révolutionnaire ou les a conduits à s’adapter à la gauche parlementaire ou syndicale.
Trotsky dans le texte déjà cité explique : « Le concept de stratégie révolutionnaire ne s’est formé que dans les années de l’après-guerre, sous l’influence initiale, sans doute, de la terminologie militaire. Mais ce n’est pas par hasard qu’il s’est affirmé. Avant la guerre, nous ne parlions que de la tactique du parti prolétarien, et cette conception correspondait exactement aux méthodes parlementaires et syndicales qui prédominaient alors et qui ne dépassaient pas le cadre des revendications et des tâches courantes. La tactique se limite à un système de mesures se rapportant à un problème particulier d’actualité ou à un domaine séparé de la lutte des classes. La stratégie révolutionnaire couvre tout un système combiné d’actions qui, dans leur liaison et leur succession, comme dans leur développement, doivent amener le prolétariat à la conquête du pouvoir. »
Là est bien l’enjeu de la discussion, élaborer une stratégie qui s’inscrive dans la perspective d’« amener le prolétariat à la conquête du pouvoir ». Ne plus se penser comme des opposants au réformisme social-démocrate et stalinien disparu mais bien comme le parti de la conquête du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes.
Le parti que nous voulons ne dépend pas de notre libre arbitre, mais des rapports entre les classes : « Ce qui fonde le parti, c’est la stratégie, le programme donc pas la tactique »
Marx écrivait à la lumière des leçons de la commune de Paris en réponse aux doctrinaires : « La classe ouvrière n’espérait pas des miracles de la Commune. Elle n’a pas d’utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances elles-mêmes. Elle n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la résolution héroïque d’être digne d’elle dans son action, la classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés qui débitent leurs platitudes d’ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d’oracle de l’infaillibilité scientifique. »[7]
Nous ne défendons pas un idéal abstrait mais les intérêts d’une classe qui, de par sa position dans la production et dans l’histoire des sociétés humaines, est porteuse d’une réorganisation de la production et des échanges, un nouvel ordre social, un nouveau mode de production, le socialisme et le communisme. Le prolétariat représente la classe historiquement capable d’en finir avec la domination des classes dominantes capitalistes. Pour cela il a besoin de s’organiser, d’agir sur le terrain social et politique pour « se constituer en parti » selon la formule de Marx. Un tel processus ne relève pas de l’impératif catégorique mais bien du matérialisme historique.
Notre hypothèse stratégique repose sur la tendance lourde de l’évolution du capitalisme vers la faillite avec son corollaire, cette évolution ne laisse aucune perspective de plus grande intégration sociale et politique aux classes exploitées et opprimées. Un processus de régression économique, sociale, démocratique, écologique est engagé qui sape les bases de la renaissance d’un mouvement ouvrier réformiste.
La concurrence économique dans le monde multipolaire du capitalisme mondialisé financiarisé a mis fin aux surprofits issus de l’époque impérialiste ; le capitalisme ne réalise plus ses profits qu’en surexploitant les travailleurs mis en concurrence à l’échelle de la planète et n’est plus porteur que de régression sociale généralisée et de destruction de la planète. Aucune des exigences et revendications sociales, écologiques, ou démocratiques ne peut être satisfaite sans remettre en cause le diktat de la finance, la propriété capitaliste, l’État et toutes posent la question du pouvoir des « producteurs associés », d’un autre mode de production.
L’évolution de la lutte de classe conduit nécessairement à un affrontement mondialisé entre le prolétariat et l’oligarchie financière.
Le développement du capitalisme et l’intégration au système de la gauche syndicale et politique ont eu raison du réformisme
« L’idée d’un progrès graduel continu semblait établie pour toujours, cependant que l’idée de révolution était considérée comme un pur vestige de la barbarie. Aux pronostics de Marx, on opposait les pronostics contraires d’une distribution mieux équilibrée du revenu national, de l’atténuation des contradictions de classes et d’une réforme graduelle de la société capitaliste. Jean Jaurès, le plus doué des sociaux-démocrates de l’époque classique, espérait remplir graduellement la démocratie politique d’un contenu social. C’est en cela que consiste l’essence du réformisme. Tels étaient les pronostics opposés à ceux de Marx. Qu’en reste-t-il ? » écrit Trotski dans Le marxisme et nôtre époque.[8] Aujourd’hui, il n’en reste rien, même la gauche dite radicale de Mélenchon a rompu tout lien politique et social avec le mouvement ouvrier pour s’affirmer comme un populisme de gauche dont Syriza ou Podemos nous ont montré l’avenir sans gloire.
Il ne s’agit pas d’une question d’hommes, de dirigeants mais bien d’une question d’époque.
Pour Lénine, « la victoire totale de l’opportunisme, la transformation des partis social-démocrates en partis ouvriers national-libéraux » est le résultat de toute une époque historique. Il écrit, en 1916, dans L’impérialisme stade suprême du capitalisme : « Comme il est montré dans ce livre, le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d’un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus «large» et la plus exagérée, moins d’un cinquième) d’Etats particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple «tonte des coupons». […] On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de «leur» pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l’aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays «avancés» la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés.[...] Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l’"aristocratie ouvrière", entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labour lieutenants of the capitalist class), de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d’entre eux se range inévitablement aux côtés de la bourgeoisie, aux côtés des «Versaillais» contre les «Communards». Si l’on n’a pas compris l’origine économique de ce phénomène, si l’on n’en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d’avancer d’un pas dans l’accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir. »[9]
Pour paraphraser Lénine, si l’on n’a pas compris que le capitalisme financiarisé mondialisé sape les bases matérielles de la renaissance du réformisme par la mise en concurrence du nouveau prolétariat à l’échelle de la planète entière dans sa course effrénée à la rentabilité financière qui nourrit une guerre économique et sociale, militaire, sans fin dans un même processus de décomposition qui interdit aux prolétaires tout espoir d’intégration sociale, il est impossible d’avancer dans l’accomplissent des tâches pratiques... « L’ascenseur social » ne marche plus, la domination « démocratique » des bourgeoisies dominantes est en faillite et cède la place au populisme d’extrême droite qui influence une fraction du prolétariat qui ne se voit aucun avenir dans ce système.
Quand la discussion Réforme ou révolution se transforme en débat entre la gauche révolutionnaire et la gauche bourgeoise, parlementaire, intégrée à l’ordre bourgeois, les termes mêmes n’ont plus aucun sens. Confondre la gauche institutionnelle avec le réformisme tel qu’il existait à l’époque de Lénine peut conduire à confondre une politique révolutionnaire avec une politique réformiste « gauchiste » ainsi que le démontrent les courants révolutionnaires intégrés à LFI.
Le réformisme n’a plus de bases matérielles. La mondialisation de la concurrence capitaliste et au sein même du prolétariat ruine les surprofits impérialistes. Bien sûr, la gauche est toujours prête à dévoyer les colères et les luttes sur le terrain institutionnel pour ses intérêts d’appareils, mais à l’heure du capitalisme financiarisé mondialisé, elle a abdiqué même de réformer le système auquel elle est totalement intégrée.
Notre politique a besoin de rompre avec les schémas du passé qui faisaient du mouvement trotskyste « une opposition de gauche » au réformisme social-démocrate et stalinien. Nous ne sommes pas l’opposition de gauche à une gauche libérale ou populiste bourgeoise ni à des appareils syndicaux prisonniers du dialogue social contre les salariés. Nous ne leur disputons pas l’influence sur le terrain électoral ou syndical mais militons pour unir le mouvement ouvrier révolutionnaire sur la base d’une stratégie d’indépendance de classe fondée sur la marche à la faillite du capitalisme, un programme pour la prise du pouvoir par la classe ouvrière.
Des besoins immédiats du prolétariat à la perspective révolutionnaire, du programme de transition[10] au programme de la révolution permanente
Les raisons de bien des camarades de refuser la discussion stratégique et programmatique est, consciemment ou non, sans que ce soit formulé, de penser que la question du pouvoir n’est pas d’actualité. Les conditions objectives seraient mûres depuis longtemps par contre les conditions subjectives ne le seraient pas. Le prolétariat ne serait pas prêt.
Si une telle attitude s’explique par l’adaptation à des décennies de relatif recul, aujourd’hui, nous assistons à un bouleversement des conditions objectives et subjectives qui ont façonné notre passé et qui exige une rupture avec une politique qui fait des perspectives révolutionnaires une proclamation, « un jour peut-être ».
Ce qui fonde le caractère révolutionnaire de l’époque qui commence ce ne sont pas les facteurs économiques fondamentaux en eux-mêmes mais les brusques revirements qui s’effectuent dans cette situation, en un, deux ou trois ans. Ils sont déterminés par l’instabilité extrême de tout le système, dont les fondements sont rongés par des contradictions insurmontables. Les « brusques revirements » qui s’opèrent dans les rapports de force, dans la politique des classes dominantes face à la crise d’accumulation du capitalisme, son système qui va dans le mur ouvrent une crise sociale et politique mondialisée inédite.
Discutant du contenu de la démarche du Programme de transition, Trotsky écrivait : « Il s’agit ici d’analyser les conditions objectives d’une révolution sociale ». Poursuivre son raisonnement, s’approprier la méthode matérialiste et historique conduit à décrire ce que sont aujourd’hui « les conditions objectives d’une révolution sociale », c’est le contenu même du programme, le point de départ de la construction d’un parti, du dépassement des divisions fractionnelles.
Le Programme de transition répondait aux besoins d’une époque, celle du fascisme et du stalinisme, du colonialisme et de l’impérialisme, de la marche à la guerre... il était le concentré d’une expérience collective historique, « l’expérience internationale » du mouvement communiste de l’époque.
L’évolution du capitalisme après la Seconde guerre mondiale a ouvert une nouvelle période qui a conduit à l’émergence du capitalisme mondialisé financiarisé, approfondi les conditions objectives de la révolution sociale, mis au centre des luttes de classes la réorganisation du mode de production, et à l’ordre du jour d’actualiser et de rendre crédible pour aujourd’hui « le programme de la révolution socialiste elle-même ».
La première phrase du Programme de transition, « La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat », reste une analyse indépassable pour la plupart des organisations trotskistes sans même d’ailleurs qu’elles recherchent ensemble une réponse à cette question. Cette caractérisation ne suffit plus aujourd’hui pour décrire la situation et l’état du mouvement ouvrier. La crise de la direction du prolétariat conséquence de la contre-révolution stalinienne a engendré une crise du projet révolutionnaire, du marxisme.
Cette crise est l’expression d’une réalité objective, la fin d’une période historique dominée par la social-démocratie puis le stalinisme et leur effondrement. Une nouvelle période du développement du mouvement ouvrier commence à un niveau supérieur, y compris la question de la direction se pose nécessairement de façon multipolaire dans un monde multipolaire qui n’est plus dominé par le mouvement ouvrier des vieilles puissances impérialistes occidentales.
Cette crise des idées du socialisme et du communisme est relative, il ne s’agit pas d’idéaliser le passé. Elle est une crise de croissance au sens où ces idées prennent un contenu plus large et plus riche qui dépasse les cadres de raisonnement du passé. Elle est la crise de la difficulté à réaliser leur indispensable actualisation, c’est-à-dire notre difficulté à procéder à « l’analyse de la société capitaliste et le programme de la révolution socialiste ».
« Il faut aider les masses dans le processus de leurs luttes quotidiennes, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. » est-il écrit dans le Programme de transition, c’est-à-dire aujourd’hui aider les travailleurs à se convaincre à travers leurs expériences quotidiennes, leurs besoins, leurs exigences, de la nécessité et de la possibilité de la révolution socialiste.
Le programme pour la transformation révolutionnaire socialiste de la société, pour l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes doit formuler une perspective globale pour le monde du travail en réponse à la crise globale du capitalisme sénile qui ne soit pas une simple proclamation, « il faut renverser le capitalisme ! ».
L’ensemble des questions se pose en termes nouveaux (écologie, crise climatique, mouvement des femmes, « fascisation » de la société, guerres...) et tout converge vers une même contestation de l’ordre social capitaliste, vers la nécessité de l’expropriation du capital et d’une réorganisation de la production et de l’ensemble de la société.
Permettre la convergence des révoltes que suscitent les différentes composantes de la crise du capitalisme nécessite un programme qui leur ouvre une perspective commune en rupture avec les institutions pour engager un processus démocratique et révolutionnaire de prise en main par les exploités eux-mêmes de leur avenir, la conquête du pouvoir.
Indépendance de classe, lutte contre la guerre économique, sociale et militaire et actualité du défaitisme révolutionnaire
Le défaitisme révolutionnaire définit une orientation de la politique ouvrière élaborée par Lénine en 1914 : « Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut faire autrement que de souhaiter la défaite de son gouvernement[11]. » « La défaite militaire de son propre gouvernement affaiblit l’Etat, aide à libérer le prolétariat de son influence idéologique et rend la transformation de la guerre en guerre civile plus facile. Pour le prolétariat, la défaite de son propre gouvernement est donc, en dernière instance, un mal infiniment moindre que la victoire de son propre gouvernement. » Cette démarche politique définit une politique de classe sur tous les terrains à l’heure où la guerre économique, la guerre commerciale, la guerre sociale et la guerre militaire ne font plus qu’un dans la politique des différents groupes du capital pour le partage des profits.
La guerre ne peut se penser comme une juxtaposition de conflits sans lien les uns avec les autres, de positions au coup par coup en dehors des rapports de classes à l’échelle mondiale.
Dans ce contexte, la politique du prolétariat est un défaitisme qui souhaite la défaite de sa propre bourgeoisie. Cela ne veut pas dire souhaiter la victoire du camp adverse de notre bourgeoisie, l’ennemi de notre ennemi n’est pas notre allié. Il s’agit d’avoir une politique de classe qui inscrit la lutte pour le pouvoir contre notre propre bourgeoisie dans une lutte internationaliste pour la transformation révolutionnaire de la société.
La lutte contre la guerre, contre le réarmement, les budgets militaires et les profits des marchands de canons ne peut se limiter à un pacifisme ou un antimilitarisme qui reste moral et impuissant s’il ne s’inscrit pas dans le combat de classe internationaliste contre le pouvoir de la bourgeoisie. Il revient inévitablement à s’en remettre aux institutions internationales de la bourgeoisie.
Cela est vrai sur le terrain de la guerre économique comme sur celui de la guerre militaire.
« L’ennemi principal est dans notre propre pays » quels que soient les terrains des conflits.
Notre politique ne connaît pas de frontières, c’est une politique de classe pour l’ensemble des travailleur·ses de tous les pays, une politique internationaliste qui ne se limite pas aux mobilisations en soutien aux peuples, soutien en extériorité, mais partage un même combat pour en finir avec la guerre. Ce qui implique de combiner la lutte pour nos propres droits à la lutte internationaliste contre la guerre, la solidarité internationaliste se confondant avec la lutte contre notre propre bourgeoisie, notre propre État.
Notre seul campisme est un campisme de classe, le camp internationaliste des exploités.
« Les questions d’organisation sont inséparables des questions de programme et de tactique » Trotsky
Œuvrer à l’unité de notre camp social et politique suppose de rompre avec l’idéologie fractionnelle qui consiste à se penser comme des militants détenteurs de la politique juste, de la tradition d’Octobre 17, comme « le parti » en petit appelé à devenir grand. Nous sommes les acteurs d’un processus historique, le mouvement réel d’abolition de l’ordre établi. « Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent actuellement. » écrivait Marx dans L’idéologie allemande[12].
Les questions d’organisation ne relèvent ni d’on ne sait quelle méthodologie ni d’un modèle de « parti bolchevik » mais de ce mouvement réel, des tâches, des objectifs qui en résultent. Elles ne peuvent être abordées qu’en fonction du « caractère particulier et le rythme interne de l’époque actuelle » en reprenant les mots de Trotsky.
De l’état des lieux à l’analyse de la période et la formulation des éléments stratégiques et programmatiques qui en découlent, nous avons besoin de définir concrètement le cadre et les axes pratiques de notre activité militante. Personne n’a de recette, et toutes celles et ceux qui participent à la même défense des intérêts des exploités devraient pouvoir définir ensemble leurs objectifs et cadres d’organisation communs.
Ce sont nos objectifs qui définissent nos réponses organisationnelles. Unir et réassembler notre camp politique et social en réponse aux faiblesses stratégiques du mouvement implique une organisation démocratique, ouverte aux discussions, transparente sur les divergences et désaccords, ouverte aussi aux initiatives, plus soucieuse d’activité commune que de se délimiter par rapport aux autres courants révolutionnaires.
Nous sommes des militant·es de l’ensemble du mouvement révolutionnaire, des actrices et acteurs de son unité, des organisateur·es pour lesquels les idées sont le ciment de l’action et de la confiance. Ce sont elles qui définissent les rapports humains et organisationnels nécessaires à l’action collective qui se construisent de façon pragmatique par un accord entre la volonté, la réalité, les possibilités et le but poursuivi, l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. Le marxisme en est l’outil qui construit le lien vivant entre la réalité sociale et politique, la pensée et l’action. Il n’est pas une science à part pour une avant-garde qui se pense comme une élite, mais une culture collective de classe qui s’apprend dans la lutte sociale et politique contre l’idéologie, la morale et les préjugés bourgeois.
Donner un contenu dynamique et démocratique, stratégique à la politique du pôle des révolutionnaires
La perspective de construire un pôle des révolutionnaires est la seule aujourd’hui susceptible de bousculer les routines fractionnelles à condition d’en faire une perspective stratégique pour l’ensemble des militants du mouvement révolutionnaire qui se fixent pour objectif d’œuvrer à l’unité de notre camp social et politique à travers la défense de notre projet révolutionnaire.
Au regard des profonds bouleversements que connaît le monde il est contraire aux intérêts du mouvement qu’il n’y ait pas en son sein une réelle discussion sur la période et nos tâches combinée à la recherche d’activités communes. Perte de temps qui détourne de l’urgence de l’activité disent certains ! Étonnante fidélité à l’héritage du marxisme !
Les existences séparées, voire rivales, qui ne sont pas fondées sur des divergences clairement formulées publiquement à travers une discussion qui justifieraient l’impossibilité de travailler dans la même organisation, relèvent de la concurrence entre groupes gauchistes petits bourgeois, héritages désuets des soixante-huitards, voire d’une pratique de clan.
Les initiatives venant de la base pour construire la mobilisation pour le 10 septembre et ses suites, la chute annoncée du gouvernement représentent un nouveau moment de l’approfondissement de la crise sociale et politique qui secoue le pays dans un contexte de crise sociale et politique internationale.
Œuvrer à unir celles et ceux qui veulent donner à ce mouvement une politique de classe indépendante des directions syndicales et de la gauche parlementaire qui prépare les élections exige une politique, une stratégie qui vise à unifier les militants des différentes fractions révolutionnaires, à lier les différents groupes locaux entre eux, à réunir dans le même cadre organisationnel toutes celles et ceux qui veulent mener la bataille pour les droits sociaux et démocratiques, lutter contre la guerre et pour le socialisme, le communisme, dans un même parti démocratique, révolutionnaire des travailleur·ses.
Yvan Lemaitre
[1] https://alencontre.org/societe/histoire/pourquoi-je-suis-marxiste.html
[2] https://npa-dr.org/index.php/archive-de-la-lettre/9-article-lettre/1229-le-mouvement-revolutionnaire-confronte-a-ses-divisions-et-son-passe-sur-la-route-de-l-unite-et-d-un-parti-des-travailleur-es
[3] https://npa-dr.org/index.php/9-article-lettre/1231-nouvelle-periode-du-developpement-capitaliste-financiarise-et-mondialise-quelles-perspectives-et-strategie-revolutionnaires
[4] https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/dmb.htm#FB
[5] https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ical/ical212.html
[6] https://ernestmandel.org/francais/ecrits/Rosa-Luxemburg-et-la-social-democratie-allemande
[7] https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/commune/kmfecom05.htm
[8] https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/04/lt19390418b.htm
[9] https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp.htm
[10] https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/trans/tran.htm
[11] https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/07/vil19150726.html
[12] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000c.htm



