Alors que les directions syndicales apparaissent plus intégrées que jamais, ce 1er mai a été l’occasion, pour tout un milieu militant de jeunes, de travailleur·es issu·es de collectifs de lutte divers, de se retrouver dans des cortèges bien souvent mélangés, par-delà les appareils syndicaux.
Une révolte qui s’exprime face aux licenciements au profit des actionnaires comme à ArcelorMittal, face à la régression sociale en route, face à la politique militariste de Macron-Bayrou et leur démagogie xénophobe et raciste. Face aussi à la répression qui frappe les militants syndicaux ou les groupes comme Urgence Palestine ou la Jeune Garde pour lesquels Retailleau a engagé des procédures de dissolution. Au cœur des manifs joyeuses et dynamiques circulait la discussion sur nos réponses pour stopper cette fuite en avant du capitalisme financiarisé, de sa guerre commerciale, sociale et militaire.
Du côté du NFP, la seule préoccupation se réduit aux rivalités dans la course pour la présidentielle, pendant que leur ex-candidate commune au poste de 1er ministre, Lucie Castets, déclare « ne pas être défavorable » à la suppression de l’abattement de 10 % contre les retraités ! Une partie de la gauche parlementaire s’était donnée rendez-vous à Dunkerque, multipliant les promesses aux sidérurgistes d’ArcelorMittal. Tous réclament des comptes et une « intervention immédiate de l’Etat » alors que celui-ci a subventionné le groupe sans vergogne sous tous les gouvernements successifs. Aurélie Trouvé parle même de « nationalisation », comme si les nationalisations de Mitterrand en 81 avaient empêché les licenciements massifs dans la sidérurgie. Toute l’histoire d’Usinor devenue ArcelorMittal est là pour rappeler à quel point l’Etat protège avant tout les intérêts des capitalistes face aux travailleurs, y compris quand la gauche est au pouvoir.
Du côté des directions syndicales qui appelaient à ce 1er mai, celles-ci n’avancent guère plus de perspectives pour la lutte du monde du travail face aux 360 plans de licenciements en cours et à l’offensive globale de la bourgeoisie contre nos droits.
Dans son communiqué, la CGT appelle l’Etat « à nationaliser les fleurons industriels menacés par la logique du profit, à l’image d’Arcelor. C’est la condition pour préserver les emplois et l’avenir industriel de la France ». Une politique qui reprend à son compte le protectionnisme, à l’image de Sophie Binet qui demande au gouvernement de « conditionner le montant des droits de douane au niveau des normes environnementales fiscales » ou qui appelle les patrons à « une forme de patriotisme économique pour privilégier le made in France et le made in Europe ». Comme si les travailleur·es n’allaient pas payer au prix fort cette guerre douanière entre bourgeoisie américaine et européenne.
Quant aux prochaines luttes, celles-ci se présentent en ordre complètement dispersé. La CGT appelle à une nouvelle journée d’action sans lendemain le 5 juin pour « les salaires, l’emploi » et même pour « l’abrogation de la réforme des retraites »… après la participation des directions confédérales à la farce du conclave ! Le 13 mai, les syndicats de la fonction publique appellent à une journée « pouvant aller jusqu’à la grève ». La CGT et Sud Rail annoncent une mobilisation à la SNCF entre le 5 et le 11 mai, où contrôleurs, conducteurs, agents du matériel sont appelés à faire grève sur des jours différents… Une politique corporatiste dans la même entreprise, qui rend bien difficile la lutte face à la direction et face au gouvernement qui ont déjà lancé leur violente campagne antigrève contre les cheminots.
Les directions syndicales n’ont aucun plan de bataille. Face au désarroi actuel, nous avons besoin d’une politique de classe, internationaliste, capable de fédérer ces sentiments de colère et de révolte contre l’offensive actuelle et de donner confiance à l’ensemble des travailleur·es pour prendre leurs affaires en main. Préparer la lutte d’ensemble signifie contester le pouvoir de ceux qui dirigent, apporter nos propres réponses face aux capitalistes et au gouvernement.
Lutter pour la paix, c’est combattre notre propre bourgeoisie, à bas l’union nationale !
Les directions syndicales avaient voulu placer ce 1er mai dans la perspective de la paix face aux discours va-t-en-guerre de Macron, qui brandit la menace de Poutine pour justifier sa politique de réarmement à marche forcée. Mais sur la question de l’Ukraine, les discours de paix sont loin d’une politique internationaliste dénonçant « l’ennemi dans notre propre pays ».
La CGT défend « la paix juste et durable » dans le respect du « droit international », tout en reprenant à son compte le discours officiel faisant de Poutine le seul agresseur. Quant à la politique d’armement, elle demande à l’Etat la mise en place d’un « pôle public national de défense » pour la « réappropriation de la maîtrise publique des industries d’armement et de leur stratégie industrielle ». Refusant de défendre une politique de classe face à la marche à la guerre dans laquelle veulent nous enrôler la bourgeoisie et le gouvernement, la direction de la CGT s’en remet à l’Etat pour assurer la paix… L’Etat français des guerres coloniales et de la Françafrique !
Cette position est loin d’être isolée. Solidaires ne défend pas autre chose quand elle réclame « une souveraineté industrielle » sur l’armement tout en revendiquant un « débat sur son contrôle démocratique et l’affectation de ses profits ». Comme s’il suffisait d’un « débat », face aux multinationales de l’armement et au gouvernement bien déterminés à imposer leur économie de guerre.
De fait, les directions syndicales rallient le camp de la bourgeoisie, de l’Europe et de Macron sur la question de la guerre en Ukraine, en se bornant à dénoncer le fait que « les riches ne seront donc pas mis à contribution ».
Elles refusent de dénoncer la guerre, ses objectifs politiques. Elles dénoncent la politique sanglante de Poutine sans mettre en avant la responsabilité des bourgeoisies américaine et européennes dans cette guerre par procuration qui vise à affaiblir la Russie et à dépecer les richesses de l’Ukraine.
Dénoncer la guerre est indissociable de la dénonciation de la politique de réarmement de Macron, qui ne peut que se traduire par une aggravation de la régression sociale. L’armement est une activité profondément parasitaire, qui signifie la destruction des services publics, de la protection sociale, de l’éducation, de la santé.
Cette offensive est au cœur du budget 2026 de Bayrou. Mais loin de préparer l’affrontement, de contester l’ensemble de la politique du gouvernement, les directions syndicales se dérobent par avance en proposant de s’associer aux discussions sur les choix budgétaires.
Après le « conclave », les directions syndicales s’enferment dans la « cellule de crise »
Au lendemain de la conférence sur les finances publiques de Bayrou le 15 avril, destinée à préparer le terrain à sa politique d’austérité, la CFDT et la CGT demandaient la mise en place d’une « cellule de crise » par rapport à la guerre commerciale sur les droits de douane déclenchée par Trump, rapidement mise en place par Bayrou.
La CGT en faisait même la première de ses 16 propositions destinées au gouvernement, la « création d’une cellule de crise hebdomadaire sous l’autorité du ministre de l’Économie, réunissant syndicats, patronat, Bpifrance, Caisse des Dépôts, élus locaux et services de l’État ».
A défaut d’un plan de luttes pour les travailleurs face au chaos économique qui se profile, la CGT pose au conseilleur de Bayrou et de la bourgeoisie. Elle propose ainsi de réformer les tribunaux de commerce, un moratoire sur les licenciements, de mieux encadrer les aides publiques au patronat ou de créer un index « made in France » dans les entreprises… Elle n’exige même pas l’interdiction des licenciements, ni même l’arrêt des 200 milliards de subventions au patronat ou du paiement de la dette et de ses intérêts qui asphyxient toute la société.
Quant à la CFDT, solide soutien du gouvernement Bayrou depuis sa nomination, Marylise Léon s’est aussitôt félicitée de participer à cette « cellule de crise » en déclarant : « Nous avons toujours dit que nous étions prêts à regarder le sujet des économies » !
Et pourtant, les objectifs de Bayrou, qu’il a la folie d’espérer faire partager au monde du travail par la voie d’un référendum, sont clairs : 40 milliards d’économies, pas d’augmentation d’impôts pour les riches, ni de « charges » pour les entreprises. Depuis le 15 avril, Lombard répète qu’il compte « maîtriser les dépenses annuelles, l’effort portera sur les trois grandes fonctions publiques : l’État, les collectivités et la Sécurité sociale ».
Une politique en phase avec celle de Martin, patron du Medef qui appelle à ne pas « accabler encore plus les entreprises, qui supportent cette année 13 milliards d’euros de prélèvements supplémentaires » et qui a des idées pour tailler dans les dépenses de santé : « on est le pays au monde où il y a le plus de dépenses sociales (…) Il y a des prestations qui sont remboursées qui ne devraient pas l’être » !
Mais en participant à cette mascarade de « cellule de crise », les directions syndicales acceptent l’idée qu’il faut faire des économies, pour la dette et payer sa rente au capital financier, comme pour financer l’armement. Elles collaborent, toute honte bue, à la mise en œuvre de la politique de la bourgeoisie. Quelle hypocrisie de prétendre défendre les services publics le 13 mai en refusant de s’attaquer clairement à l’ensemble de la politique du gouvernement et des capitalistes !
Lutter contre la réaction et le racisme, c’est lutter contre le système
Sur le terrain de la lutte contre l’extrême-droite et le racisme, l’intersyndicale poursuit là encore sa politique de défense des institutions et du « front républicain », tandis que Darmanin, Retailleau, Bayrou multiplient les déclarations xénophobes et réactionnaires. Face à leur crainte des masses et des réactions de colère suscitées par leur offensive antisociale, ils n’ont qu’une politique : l’ordre, les flics et l’armée.
Le 12 avril, la CGT, la FSU et Solidaires appelaient à une manifestation unitaire contre Le Pen au nom de « la défense de l’Etat de droit » et de « l’égalité de toutes et de tous devant la loi » ! Quelle égalité, quand les tribunaux font de la justice d’abattage au moment de l’affaire Nahel, ou quand ils couvrent la répression policière brutale contre les gilets jaunes ou tous ceux qui se battent pour leurs droits ?
De même, l’intersyndicale vient de faire cause commune contre « le racisme et l’antisémitisme », sans un mot pour dénoncer l’instrumentalisation de l’antisémitisme par le gouvernement, la droite ou l’extrême-droite contre ceux qui affirment leur solidarité vis-à-vis du peuple palestinien et dénoncent la guerre génocidaire de Netanyahou. Dans cette campagne, les syndicats en appellent à la loi, à l’Etat et à l’employeur pour lutter contre les discriminations, sans rien dire contre la démagogie anti-migrants et islamophobe de la part du pouvoir.
La lutte contre le racisme est une lutte contre l’ordre établi, contre la mise en concurrence des travailleurs, contre le nationalisme sous toutes ses formes. Elle est partie intégrante de la lutte de classe, internationaliste, qui considère que les prolétaires qui travaillent pour les mêmes multinationales partout dans le monde n’ont pas de patrie.
Pour un syndicalisme démocratique et lutte de classe, prendre nos organisations en main
Face à la collaboration de classe des directions syndicales, bien des militants sont en plein désarroi, en même temps que bien des travailleurs et des jeunes se demandent où sont passés les syndicats, recherchant un cadre collectif pour se battre.
Les luttes pour de vraies augmentations de salaires, contre les licenciements, la défense des services publics, pour les droits à la retraite et à la protection sociale en général, posent toutes la question politique de qui dirige la société. Les actionnaires, le patronat et le pouvoir ou ceux qui la font tourner tous les jours.
Tous les travailleurs sont impactés par cette lutte pour le profit du capital financiarisé, par la concurrence exacerbée, par la guerre. Dans une telle situation, le syndicalisme ne peut se réduire à des revendications « économiques » de salaires, de conditions de travail, sans remettre en cause la politique du patronat, des banques et de leur Etat, c’est-à-dire sans craindre de mener la lutte jusqu’au renversement du capitalisme.
Face aux licenciements, au chaos économique qui secoue la planète, le monde du travail doit apporter ses propres réponses : interdire les licenciements et réquisitionner les entreprises qui licencient, partager le travail entre tous et toutes, contrôler les comptes des entreprises, imposer l’échelle mobile des salaires, le contrôle des comptes de l’État, l’annulation de la dette et un monopole public bancaire, c’est-à-dire avancer ses propres revendications qui remettent en cause la domination du capital et posent la question du pouvoir des travailleurs.
Laurent Delage



