Dans le dernier numéro de Lutte de Classe (n°182 - mars 2017) Lutte ouvrière publie un article intitulé La « stagnation séculaire » ou l’âge sénile du capitalisme  qui vise à apprécier le moment que nous connaissons dans l'histoire du capitalisme. L'article se veut une réponse à l'illusion que le capitalisme pourrait sortir de sa crise en opposant à celle-ci l'issue d'une transformation révolutionnaire. En fait, le lecteur reste sur sa faim tant le raisonnement est refermé sur lui-même, transforme l'issue révolutionnaire en une proclamation.

Dans l'introduction de son article, LO pose la question : « Mais, derrière la stagnation séculaire pensée comme conjoncturelle ou structurelle, il y en a, en fait, une autre question ? : le capitalisme est-il capable de développer encore les forces productives ? » Et de poursuivre « Il n’est pas question ici de débattre de l’imminence de la révolution, mais d’en vérifier les conditions objectives. C’est pour cela que la capacité du capitalisme à développer toujours et encore les forces productives a régulièrement fait débat, notamment quand, dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme affichait de forts taux de croissance, inconnus jusque-là, alors qu’en 1938, à la veille de cette même guerre, Trotsky ne pouvait que constater dans le Programme de transition que « les forces productives ont cessé de croître ». » Il y a effectivement besoin de comprendre pourquoi le capitalisme a connu un second souffle, si l'on peut dire, et les conséquences que cela a du point de vue du mouvement ouvrier et des perspectives révolutionnaires. Le capitalisme a-t-il encore un avenir devant lui et sinon, qu'est-ce qui redonne à la perspective révolutionnaire sa force ?

La conclusion de l'article de Lutte de classe nous laisse sans réponse ou du moins avec un début de réponse inachevée : « Cela fait donc en fait longtemps que le marasme est séculaire et que l’impulsion donnée par les destructions de la Deuxième Guerre mondiale à l’économie a abouti à cette longue agonie. Il n’est certes pas exclu que l’économie redémarre pour un cycle court, comme après chacune des crises de ces quarante dernières années. Mais il n’y a pas de raison qu’un tel cycle ne se termine pas de nouveau par un krach, dont la profondeur, au vu des sommes folles accumulées dans les circuits financiers, risque bien d’être pire encore qu’en 2009.

L’histoire de ces soixante-dix dernières années démontre que le capitalisme n’est capable de développer les forces productives qu’après avoir détruit massivement, et simultanément dans plusieurs pays, une importante quantité de ces mêmes forces productives, ce qu’il a fait au travers d’une guerre mondiale et d’une barbarie sans fin. Le Programme de transition, écrit par Trotsky à la veille de cette guerre mondiale, commençait par les mots suivants, d’une brûlante actualité : « Les bavardages de toute sorte, selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore "mûres" pour le socialisme, ne sont que le produit de l’ignorance ou d’une tromperie consciente. Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir. » »

Où en sommes-nous alors par rapport à 1938 ? Les forces productives se sont-elles développées ? Les prémisses objectives de la révolution aussi ou leur pourrissement s'est-il aggravé ? Peut-on répéter sans recul, d’une façon mécaniste ce que Trotsky écrivait à la veille de la 2ème guerre mondiale dont la justesse ne fait pas d'elle une vérité éternelle ? L'intérêt de la discussion n'est-il pas plutôt de démontrer en quoi, malgré les échecs passés, malgré la sénilité du capitalisme, les prémisses de la révolution ont mûri ? Le recul du mouvement ouvrier n'est pas dû qu'à des trahisons mais sans aucun doute aussi, pour une large part, à ce nouveau développement qui s'est réalisé dans le cadre des rapports capitalistes, malgré eux, mais qui a profondément mûri les « prémisses objectives de la révolution ».

Définir les bases objectives d'une stratégie révolutionnaire

Lutte ouvrière reprend à son compte le combat de Marx, Rosa Luxemburg, Lénine ou Trotsky contre « la conception révisionniste selon laquelle il n’existe pas de limites objectives au développement du capitalisme et qui réduisaient la nécessité du socialisme à la simple indignation des masses populaires. » Nous partageons cette préoccupation. Trop souvent la contestation du capitalisme combine une indignation et une proclamation qui laissent l'activité militante prisonnière d'un activisme sans politique ni perspective. Dépasser cette conception suppose d'être collectivement à même d'inscrire nos activités dans une compréhension stratégique de notre combat et, en conséquence, de discuter concrètement de la période, du capitalisme aujourd'hui pour répondre aux questions qui sont au cœur du désarroi présent : en quoi les conditions de la révolution socialiste ont-elles mûri ou pas, en quoi les perspectives révolutionnaires ne sont pas une simple proclamation mais sont objectivement d'actualité. Il s'agit d'inscrire la courbe du développement du mouvement ouvrier dans la courbe du développement du capitalisme afin de ne pas être victime de ce que Trotsky appelait « l'incapacité la plus complète à comprendre l'essence du marxisme qui recherche les causes des changements dans la superstructure sociale dans ceux de leurs fondations économiques, et nulle part ailleurs. » Il s'agit d'essayer de comprendre l'évolution « des fondations économiques », de ses effets réciproques sur la conscience des classes en particulier celle du prolétariat.

La discussion n'a pas pour but de proclamer l'incapacité, hors du temps, du capitalisme de développer les forces productives et la nécessité de la révolution mais bien de comprendre en quoi les évolutions de la société sous la férule du capital, les transformations des rapports entre les classes correspondent, ou non, à un mûrissement des conditions objectives de la révolution.

Les forces productives ont-elles cessé de croître ?

« Entre l’époque que Trotsky décrit en 1938 et le ralentissement général observé aujourd’hui, écrit Lutte de classe, s’est écoulée une longue période qui démarre à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et qui a pu faire croire que le capitalisme était toujours porteur d’avenir. L’après-guerre fut en effet une période exceptionnelle dans l’histoire du capitalisme, caractérisée à la fois par une forte demande liée à la reconstruction et par une très forte croissance de la productivité du travail permettant aux capitalistes de dégager toujours plus de plus-value, même avec des salaires en hausse, et très peu de chômage, ce qui élargissait leur marché et leur permettait d’élargir encore plus leur production. Cette croissance de la productivité était en fait la conséquence des ravages de la Deuxième Guerre mondiale et de l’intervention massive des États pour reconstruire des pays industriels comme l’Allemagne et le Japon et pour réorienter toute l’économie mondiale d’une économie de guerre vers le civil ». Il est vrai que le capitalisme n'a pu dépasser la crise de 29 que par la guerre et, ensuite, connaître la phase d'expansion dite des « trente glorieuses » que par l'intervention massive des États mais cette phase d'expansion a été au-delà de la reconstruction. Elle s'est accompagnée d'un réel développement des forces productives tel que Trotsky ne pouvait l'imaginer en 1938. En faire juste une simple parenthèse reviendrait à plaquer un présupposé idéologique sur la réalité.

Ce développement a continué y compris après que les classes dominantes ont pris, à la fin des années 70 et au début des années 80, le virage de l'offensive libérale qui allait déboucher sur la mondialisation financière et la crise de 2007-2008.

Dire cela ne remet pas en cause l'idée des contradictions qui travaillent le capitalisme sénile. Bien au contraire, c'est souligner leur aggravation. Le développement des forces productives est le produit du travail humain, des progrès des sciences et des techniques qui s’opèrent malgré le frein que représentent la désorganisation et les gaspillages de l'économie de marché. Lutte ouvrière le dit elle-même quand elle écrit « À elle seule, la contradiction flagrante entre les possibilités techniques sans cesse croissantes dont dispose l’humanité et le sous-emploi qu’en fait le capitalisme condamne définitivement ce système. »

Oui, et c'est bien de cette contradiction, de sa compréhension par les plus larges masses que peut naître la conscience de la nécessité de transformer le monde. C'est bien l'accentuation des contradictions qui représente les bases objectives de l’émergence d'une conscience de classe révolutionnaire.

La courbe du développement du capitalisme

Nous trouvons dans la méthode de Lénine un instrument qui nous est aujourd'hui indispensable. Les camarades de LO citent L’impérialisme, stade suprême du capitalisme : « Il y a un demi-siècle, quand Marx écrivait son Capital, la libre concurrence apparaissait à l’immense majorité des économistes comme une « loi de la nature ». La science officielle tenta de tuer par la conspiration du silence l’œuvre de Marx, qui démontrait par une analyse théorique et historique du capitalisme que la libre concurrence engendre la concentration de la production, laquelle, arrivée à un certain degré de développement, conduit au monopole. Maintenant, le monopole est devenu un fait. […] Pour l’Europe, on peut établir avec assez de précision le moment où le nouveau capitalisme s’est définitivement substitué à l’ancien : c’est le début du 20ème siècle. » expliquant que le capitalisme des monopoles n’a pas éliminé la concurrence, mais qu'il l’a simplement transférée à un niveau plus élevé, Lénine poursuit : « Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières […] d’un pays, […] voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. On évalue approximativement la capacité d’absorption des marchés que ces groupements « se partagent » par contrat. […] Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production. » Il nous faut aujourd'hui reprendre la même méthode. L'histoire ne s'est pas arrêtée, ni en 1916, ni en 1917 ni en 1938. Il faut poursuivre la courbe du développement du capitalisme, définir ses étapes et tournants pour répondre à deux questions : pourquoi le capitalisme a-t-il survécu à ses crises, pourquoi les échecs passés et en quoi, malgré eux, la révolution socialiste continue de représenter l'avenir possible de l'Humanité ?

Du colonialisme et de l'impérialisme à la mondialisation libérale et impérialiste

Une nouvelle phase s’ouvre dès la fin des années 70, celle de l’offensive libérale menée sous la houlette de la première grande puissance mondiale, les USA, et de son alliée la Grande Bretagne. Commence la deuxième mondialisation en réponse à la baisse du taux de profit qui voit le capitalisme s’imposer comme mode de production mondial atteignant les limites de la planète.

Cette offensive libérale à l’issue des trente glorieuses a débouché sur la fin de l’URSS, l'effondrement de la bureaucratie, qui avait à la fois contribué aux luttes de libération nationale et participé au maintien de l’ordre mondial capitaliste au nom de la coexistence pacifique, c’est-à-dire de la défense des intérêts de la bureaucratie.

La fin de l'URSS a marqué une accentuation de l'offensive des classes capitalistes sous la houlette des USA. L'euphorie libérale et impérialiste l'emporte durant les années Bush, le capitalisme triomphe à l'échelle de la planète mais le mythe de « la fin de l'histoire » ne résistera pas longtemps à la réalité.

Depuis la crise financière de 2008, cette période du libéralisme international tend à céder la place à une phase de réorganisation des relations internationales alors que l’économie mondialisée échappe à toute régulation, aucune puissance n’en ayant les moyens. La contradiction entre l’instabilité engendrée par la concurrence globalisée et la nécessité d’assurer un cadre commun de fonctionnement du capitalisme permettant d’assurer la production et les échanges s'accentue.

Le capitalisme sénile, libéralisme et impérialisme

Depuis la fin des empires coloniaux et de l’ex-URSS, l’impérialisme se déploie dans le cadre d’une libre concurrence à l’échelle mondiale.

Les cartels et unions internationales monopolistiques composent avec la libre concurrence mondialisée. Les monopoles se sont développés en sociétés transnationales à l’activité industrielle, commerciale, financière diversifiée et une concentration telle que 147 multinationales possèdent 40 % de la valeur économique de l’ensemble des multinationales du monde entier. Si ces dernières gardent une base nationale, elles sont engagées dans des relations d’interdépendance à l’échelle mondiale.

Le développement parasitaire du capital financier a donné naissance à une masse considérable de capitaux spéculatifs accompagnée d’une diminution des investissements productifs.

Ce caractère parasitaire s’exprime dans une économie de la dette et dans le fait que les USA sont importateurs nets de capitaux ainsi que les autres vieilles puissances impérialistes à des degrés variables. Cette importation de capitaux est une façon de drainer les richesses produites par le prolétariat des pays émergents vers les vieilles métropoles impérialistes.

On assiste à une concentration des richesses à un niveau jamais vu. Un oligopole bancaire contrôle la finance et s’est soumis les États par le biais de la dette publique.

Une nouvelle division internationale du travail s’opère à travers le développement économique des anciens pays coloniaux ou dominés, en particulier des émergents, une mondialisation de la production débouchant sur « une économie mondiale intégrée » comme le dit Michel Husson.

Le partage territorial du monde qui avait été remis en cause par les deux guerres mondiales et la vague de mouvements de libération nationale a cédé la place à un capitalisme de libre concurrence à l’échelle internationale structuré par les multinationales, à une lutte pour le contrôle des circuits commerciaux, des lieux de production, de l’approvisionnement en énergie… Les logiques capitalistes et de contrôle territorial, selon la formule de Harvey, se combinent sous d’autres formes.

Dans le même temps qu’il atteint les limites de la planète, le capitalisme mondialisé provoque une crise écologique inédite d’une ampleur globalisée qui pose la question de l’avenir de l’Humanité. La logique du profit aboutit à une organisation aberrante de la production à l’échelle mondiale au mépris des populations et des équilibres écologiques.

La combinaison de la crise écologique et climatique d'un côté, et de la crise économique et sociale de l'autre, représente pour l'Humanité des enjeux inédits. Il n'y a pas de solution sans sortie du capitalisme, ni à l'échelle d'un seul pays, sans planification démocratique fondée sur la coopération des peuples à l’échelle mondiale en fonction des besoins sociaux et écologiques.

Cette crise est un facteur d’une prise de conscience internationaliste, non seulement au sens que notre patrie, c’est l’Humanité mais au sens aussi où, du local au global, la lutte contre les menaces qui pèsent sur l’avenir de la planète est une lutte qui dépasse les frontières. Elle est inscrite dans la lutte pour le socialisme en lien avec les luttes de classes sociales et politiques, partie intégrante de celles-ci.

Libre concurrence et exacerbation des rivalités impérialistes

Les limites atteintes par l’accumulation élargie financière fondée sur la croissance exponentielle du crédit et de la dette aboutissent au développement de « l’accumulation par dépossession » selon la formule de Harvey. A défaut d'être en mesure de développer l’économie pour accroître la masse de la plus-value nécessaire pour nourrir les appétits des capitaux, le capitalisme trouve une issue à ses difficultés d’accumulation dans une double offensive : contre les travailleurs et contre les peuples pour leur imposer une répartition de plus en plus défavorable des richesses.

Cela entraîne une lutte acharnée pour le contrôle des territoires, des sources d’énergies, des matières premières, des voies d’échanges... La libre concurrence mondialisée devient une lutte pour le contrôle des richesses, une forme de repartage du monde, mais dans des rapports de forces radicalement différents de ceux de la fin du XIXème siècle et du début du XXème.

Le développement de la crise depuis 2007-2008 constitue ainsi, sur le plan des relations internationales, un tournant en provoquant une exacerbation des tensions.

Les USA n’ont plus les moyens de s’imposer aux autres puissances et nations comme le démontre la situation au Moyen Orient. Ils sont contraints d’adapter leur politique aux nouveaux rapports de force tant pour assurer leur propre hégémonie que pour assurer l’ordre mondial. L’émergence de nouvelles puissances ayant des vues impérialistes ou de puissances régionales ayant leurs propres intérêts à défendre dans le jeu des rivalités des grandes puissances rendent de plus en plus fragile le leadership américain, la situation internationale de plus en plus chaotique. La réponse des USA est la politique de Trump, « Make america great again », affirmer leur suprématie économique et militaire par une guerre commerciale, le protectionnisme et le militarisme.

Jusqu’où peuvent aller ces tensions et déséquilibres ? Rien n’autorise à ignorer l’hypothèse du pire, de la mondialisation des conflits locaux à un embrasement généralisé, une nouvelle guerre mondiale ou plutôt mondialisée.

La réponse appartient en fait au prolétariat et aux peuples, à leur capacité à intervenir directement pour empêcher le pire.

« Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne » ont-elles mûri ?

« À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, écrit Lutte ouvrière, après la crise de 1929, Trotsky mettait en évidence les mêmes tendances, plus poussées encore, à la stagnation et au pourrissement de l’économie. Il pouvait ainsi écrire, en 1938, dans le Programme de Transition que « les forces productives de l’humanité ont cessé de croître. Les nouvelles inventions et les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle. » ». LO fait de ce constat de 1938 une loi historique qui s'applique mécaniquement aujourd'hui alors que, bien évidemment, Trotsky était à mille lieues d'imaginer le monde dans lequel nous vivons. Comme si l'histoire s'était arrêtée au cadran de l'horloge.

« Aucun régime social ne disparaît avant d'avoir développé ses forces productives jusqu'au maximum qui peut être atteint par ce régime, et aucun régime social nouveau ne peut apparaître s'il n'y a eu au préalable, dans le régime ancien, les conditions économiques nécessaires. » écrivait Trotsky, dans La nouvelle étape. Il définit ainsi les deux volets du raisonnement, l'analyse concrète des capacités du capitalisme à développer les forces productives et si leur développement correspond aux besoins de la naissance d'un régime nouveau.

Cet aspect de la discussion est complètement ignoré par LO qui préfère mettre au banc des accusés de l'histoire les intellectuels et leurs trahisons. Peut-être faudrait-il envisager une autre explication. Force est de constater que la révolution socialiste a démarré dans un pays qui n'avait pas encore fait sa révolution bourgeoise, restant prisonnière d'un développement encore par trop arriéré sans que la vague révolutionnaire puisse briser le carcan impérialiste. La deuxième vague révolutionnaire qui suivit la deuxième guerre mondiale se déroula dans les pays coloniaux pour la libération nationale, révolution bourgeoise avortée car le prolétariat ne fut pas en mesure d'en prendre la tête pour s’attaquer aux citadelles du capital.

Les explications « subjectives », le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme et les limites des luttes de libération nationale aussi radicales qu'elles furent, ne peuvent suffire. Inévitablement, l'analyse nous ramène à l'insuffisance du développement des forces productives, les survivances d'un monde féodal et arriéré, des dominations coloniales.

Il est d'ailleurs frappant de voir à quel point Lutte ouvrière ignore dans son article l'importance des luttes de libération nationale, l'intégration des anciens pays coloniaux au marché capitaliste et, à partir de là, la reconfiguration des conditions de production et d’échange comme des rapports de forces internationaux.

Une nouvelle époque ?

De ce point de vue, les bouleversements qui ont eu lieu depuis les années 1970 ont profondément modifié la situation pour contribuer à développer les prémisses objectives de la révolution socialiste. Faire de la phrase de Trotsky un dogme, c'est regarder le monde avec les lunettes déformantes. La vraie vie ne se laisse pas enfermer dans les dogmes. Le même Trotsky soulignait dans l'ouvrage déjà cité La courbe du développement du capitalisme à quel point il pouvait devenir nécessaire de se débarrasser des formules toutes faites : « Aussi longtemps que la vie politique continue à se dérouler sous les mêmes formes, à couler dans le même lit, à la même vitesse approximative, c'est-à-dire aussi longtemps que l'accumulation de quantités économiques ne s'est pas transformée en qualité politique, ce type d'abstraction (« les intérêts de la bourgeoisie », « l'impérialisme », « le fascisme ») remplit plus ou moins bien sa tâche : non pas d'interpréter un fait politique dans tout ce qu'il recèle de concret, mais de le réduire à un type social familier, ce qui est, évidemment, d'une importance inestimable.

Mais quand un changement sérieux intervient dans la situation, et ce d'autant plus qu'il s'agit d'un tournant brusque, des explications aussi générales révèlent leur totale inadéquation, et deviennent effectivement des truismes creux. Dans de tel cas, il devient invariablement nécessaire de sonder analytiquement beaucoup plus en profondeur pour déterminer les aspects qualitatifs et, si possible, pour mesurer quantitativement les impulsions données à la vie politique par l'économie. Ces « impulsions » représentent la forme dialectique des « tâches », ayant pour origine le fondement dynamique, et soumises à la sphère de la superstructure quant à leur solution. »

Les bouleversements qui ont lieu à travers le monde et ici, les désarrois et les confusions intellectuelles engendrés par l'anéantissement des partis issus du mouvement ouvrier engloutis par le libéralisme nous imposent de sortir des vieilles formules pour saisir le caractère inédit et fécond des transformations actuelles, tenter de saisir « les impulsions données à la vie politique par l'économie ».

Toujours dans le même texte, Trotsky écrit : « Il est d'ores et déjà possible de postuler a priori que les périodes de développement capitaliste énergique doivent posséder des caractéristiques en matière politique, légale, philosophique, poétique, nettement différentes de celles des périodes de stagnation et de déclin. La transition d'une période de ce type à une période divergente doit naturellement produire les plus grandes convulsions dans les relations entre les États et les classes. Nous avons dû souligner ce point au 3ème Congrès Mondial de l'IC, dans la lutte contre une conception purement mécaniste de la désagrégation capitaliste en cours actuellement. »

Cette conception mécaniste répond à une préoccupation légitime, aujourd'hui à garder le cap révolutionnaire pour toutes celles et ceux qui résistent aux grands travaux de démolition engagés par toutes les forces réactionnaires. C'est un moyen de résister dont nous avons besoin, maintenir coûte que coûte, nos acquis, nos références pour combattre les délitements et abandons dits post-modernes, les recherche de raccourcis.

Mais cela ne suffit plus, même pour résister. Les nouvelles générations qui font irruption exigent autre chose, des idées, des perspectives ancrées dans leur propre expérience.

« Le développement général du capitalisme se heurte à des barrières infranchissables faites de contradictions entre lesquelles ce développement connaît de furieux remous. C'est cela qui donne à l'époque un caractère de révolution et à la révolution un caractère permanent. » disait Trotsky dans L’Internationale communiste après Lénine. La transition que nous vivons débouche sur de furieux remous à travers lesquels s'exprimeront la menace de pourrissement des prémisses objectives de la révolution socialiste mais, aussi et surtout, de notre point de vue, les possibilités même de cette révolution.

Sans aucun doute le moment est venu de nous dégager d'une politique de résistance au délitement du vieux mouvement ouvrier pour mettre en œuvre une politique répondant aux besoins de la nouvelle époque, des nouvelles générations.

Yvan Lemaitre

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