Depuis quelques années, la question du revenu universel, de base ou garanti, s'invite dans les débats. Des ONG comme ATD Quart Monde défendent un « revenu d'existence », le mouvement décroissant reprend l'idée du « revenu d'autonomie » comme moyen de s'affranchir du travail imposé par le capitalisme. Durant les Nuits Debout du printemps, ces débats ont eu lieu au travers des réseaux MFRB (Mouvement Français pour un Revenu de Base), Salariat (autour de Bernard Friot défendant le salaire à vie), avançant des modèles censés échapper aux rapports capitalistes et marchands.

En juin dernier, sous l'impulsion d'un réseau défendant le revenu de base, la Suisse a organisé un référendum, repoussé à 77 %, sur la création d'un revenu «inconditionnel» de 2 260 € mensuels pour tous les adultes et 595 € pour chaque mineur. En Finlande, une expérimentation avec un revenu de base de 560 € doit être lancée en 2017 pour 2 ans financée par… l'industrie pétrolière.

Aujourd'hui, avec les différentes primaires, cette question du revenu universel est reprise largement par des politiciens de droite ou de gauche, en passant par EELV. Des cercles libéraux ou proches du PS comme la fondation Jean Jaurès, sortent des rapports, font leur lobbying, avec l'objectif de faire encore plus d'économies dans les budgets sociaux.

Il faut dire que depuis bien longtemps, cette question est dans les tuyaux des libéraux de tout poil, à commencer par Milton Friedman qui défendait dans les années 60 l'idée d'un impôt négatif définissant une sorte de revenu de base proche du minimum vital. Cela permettait au patronat de ne pas avoir à payer des salaires complets aux salariés jugés trop peu productifs, pas assez qualifiés ou trop âgés, en supprimant au passage l'idée du salaire minimum !

Tout cela s'insère dans une campagne catastrophiste sur les nouvelles technologies, annonçant des destructions massives d'emplois à cause de l'automatisation… comme au milieu des années 90 quand beaucoup prévoyaient doctement la « fin du travail » avec le développement de l'informatique !

Mais derrière les confusions et les franches escroqueries, ces débats posent un problème bien concret, celui de l'offensive actuelle de la bourgeoisie qui défend son taux de profits à coups de licenciements et d'une précarité généralisée, instaurant un chômage de masse permanent, dans un monde où 62 personnes aujourd'hui possèdent autant que la moitié de la population mondiale.

Une attaque contre la protection sociale et les salaires

De Valls, en passant par Hamon, Bové, jusqu'à Lefebvre en passant par Boutin, NKM, Villepin, tous sortent leur mouture de revenu universel. Valls annonce un « revenu minimum » pour tous les précaires de l'ordre de 800 € mensuel, avec refonte de tous les minima sociaux et des allocations familiales, pour lesquelles les patrons ne veulent plus cotiser. Hamon ose le « revenu inconditionnel » à partir de 18 ans sur la base… du RSA socle existant, soit 535 € mensuel, en fusionnant les aides au logement, minima sociaux, prestations familiales, etc. Même Fillon fait mieux en annonçant 847 € comme « allocation sociale unique », mais seulement pour ceux qui bénéficient des aides sociales actuelles.

Pour enfoncer le clou, Lefebvre (LR) et Bayou (EELV) ont même fait une interview commune dans Le Figaro en juin dernier, où ce dernier reprend le refrain commun à tous ces politiciens : « La notion de plein emploi n’a plus de sens et la protection sociale dans notre pays ne parvient plus à jouer son rôle de filet de sécurité ». Pour seule réponse à la politique de chômage et de précarité des classes dominantes, tous nous disent qu'il faut remettre en cause la protection sociale.

L'objectif de tous ces gens-là est de verser un revenu misérable de base garanti par l’État, qui permettrait aux capitalistes d'embaucher comme ils veulent et au prix qu'ils veulent, sans aucune obligation, ni protection !

La chose est étudiée très sérieusement, car il y a des économies à la clé sur le dos des plus pauvres. Ainsi, une mission d'information du Sénat propose d'expérimenter la mise en place d'un revenu de base de 500 €, qui annulerait le RSA, l'ASS, l'AHH,… et entrainerait des fermetures supplémentaires d'agences de CAF qui gèrent le RSA et autres services sociaux. Ils prévoient même des « contreparties » éventuelles pour les bénéficiaires ! La Gironde vient d'ailleurs de se porter volontaire pour une expérimentation qui fusionnerait en plus l'APL (logement) dans ce « revenu de base ».

Mais certains veulent même aller plus loin, comme la fondation Jean-Jaurès qui préconise de « réorienter l’ensemble des dépenses actuelles de protection sociale (retraite, assurance-maladie, chômage, allocations familiales), à l’exception de celles consacrées à la prise en charge des affections de longue durée. A cela s’ajouterait une hausse de deux points de la TVA, dans une logique consistant à faire peser davantage la protection sociale sur la consommation plutôt que sur le travail » et tout ça pour un revenu de 750 € par mois !

Quelles que soient les variantes du revenu de base, il ne s'agit jamais de prendre sur les profits des capitalistes. Les financements envisagés récupèrent tout ou partie de la protection sociale en mettant à contribution les travailleurs eux-mêmes au travers de l'impôt. C'est tout bénéfice pour le patronat, qui peut transférer sur la collectivité la partie du salaire réservée à la protection sociale qu'il nous doit pour l'entretien de la force de travail. Mais c'est aussi un moyen de s'en prendre aux salaires directs, car ce «filet de sécurité» du revenu de base permettrait au patronat de payer des salaires encore plus bas, en particulier pour les plus précaires.

Pour justifier un tel recul social, la propagande ne manque pas sur la révolution numérique, l'inévitable progrès technique et l'ubérisation de l'économie.

Nouvelles technologies… et exploitation 2.0

Nous avons droit à une multitude de rapports sur la robotisation, à l'image de la fondation Jean-Jaurès qui prédit : « avec l’impression 3D, verra-t-on bientôt des usines sans ouvriers ? Combien d’emplois seront détruits demain par l’automatisation ? ». Une étude a même fait fureur aux Etats-Unis, en annonçant 47 % des emplois menacés par l'automatisation… contre 9 % chiffrés par l'OCDE.

Ces « prévisions » sont un vrai bluff. En fait, la productivité baisse depuis plusieurs années, y compris dans les pays émergents. Durant une période comme les « 30 glorieuses », qui a connu des gains de productivité bien plus importants liés au développement du machinisme, le chômage était très faible.

Cela est dû à la baisse du temps de travail imposée par les luttes sociales de cette période. Ainsi, au cours du XXe siècle, la productivité horaire du travail a été multipliée par 13,6… et la durée du travail a baissé de 44 % !

Tous ces discours prophétisant l'hécatombe des emplois en raison des progrès techniques sont surtout un moyen de matraquer l'idée que le chômage de masse et la précarité sont incontournables. C'est dans ce cadre d'offensive contre le monde du travail que tous discutent du revenu de base.

Pas étonnant que les grands patrons de la Silicon Valley s'emballent pour ces projets, annonçant même des expérimentations de revenu universel. Le versement à tous d’un petit pécule garanti par l'Etat pour permettre à tous les travailleurs dits « indépendants » de survivre avec les Uber, Blablacar, AirBnB,… voilà leur idéal. D'autant que ces secteurs connaissent maintenant des coups de colère, à l'image des chauffeurs de VTC dans la région parisienne contre la plateforme Uber.

Comme quoi, ce secteur « collaboratif », qui créerait de la valeur « hors du lieu de travail »… n'échappe pas à la logique de l'exploitation capitaliste. La voilà, cette fameuse « économie du partage », qui usurpe les formes d'entraide pour en faire une machine à profits et qui développe un secteur sans droits, sans couverture sociale, plus proche de celui d’un journalier ou d'un travailleur à domicile du XIXe siècle que de celui d'un salarié.

Toutes les soi-disant théories sur la nouvelle façon de dégager de la « valeur », en cliquant sur son ordinateur ou en restant chez soi, viennent étayer la logique du revenu universel, créant beaucoup de confusions. Face aux reculs que veulent imposer les capitalistes, il nous faut revenir aux rapports fondamentaux, aux rapports de classe pour transformer ce monde.

Revenu universel, Salaire à vie… Pas de recette dans le cadre du capitalisme

Des débats multiples ont lieu autour de ces questions dans le mouvement social. Certains avancent un revenu universel bien plus élevé que celui mis en avant par les politiciens de droite ou de gauche, d’autres, comme Friot et le réseau Salariat, défendent le salaire à vie. Pour eux, la différence est fondamentale, car ce salaire dépend des cotisations et pas de l’impôt.

Pour Friot, le modèle de la fonction publique, du grade, de la qualification non liée au poste de travail mais à l’agent lui-même, permettrait d’échapper à l’exploitation capitaliste. Le réseau Salariat auquel il participe veut ainsi « doter tout citoyen, dès l'âge de la majorité, d'un salaire, fondé sur la reconnaissance d’une qualification personnelle, irrévocable et ne pouvant que progresser. Il s'agit de restituer à chacun la maîtrise de son travail, en le libérant des institutions capitalistes, qui le réduisent à une force de travail louant ses services sur un marché du travail dominé par des employeurs ».

Pour y parvenir, pas besoin d’affronter la classe capitaliste ou le gouvernement et l’État à son service, il suffirait d’étendre la Sécurité sociale. Il suffit de « lire l'émancipation dans le déjà-là du salaire et de la cotisation » nous disent-ils.

Il y a là une vision particulièrement idyllique de la fonction publique, comme si ces secteurs n’étaient pas touchés par la précarité généralisée, par une politique drastique de suppressions de postes, etc. Cela revient à chercher une solution aux contradictions du capitalisme dans le système lui-même. On nous parle d’un statut du producteur, de nouvelle branche de la Sécu, comme la CGT parle d’un statut du salarié comme réponse aux licenciements massifs. Mais il s’agit-là d’une nouvelle mouture de réformisme, impuissant à organiser la riposte et à transformer la situation.

La question aujourd’hui n’est pas de chercher quel modèle pour sortir du capitalisme, en dehors des rapports de force sociaux, mais quelles revendications transitoires, posant à la fois le problème de l'urgence sociale et de qui dirige la société. Cela commence par les luttes pour les augmentations de salaires et contre la précarité dans les entreprises elles-mêmes, au cœur de la production capitaliste.

Il y a déjà eu bien trop de reculs ces dernières années. Dans nos syndicats, nous nous battons contre tout revenu inférieur au SMIC, à commencer par nos camarades intérimaires ou en CDD qui ne sont pas payés 12 mois dans l’année, ou contre tous ces contrats précaires à temps partiel de la Fonction publique ou du privé. Nous dénonçons aussi ces minima sociaux, revenus de misère qui ne permettent que de survivre et qui ne doivent pas être en-dessous du SMIC. Avec ou sans emploi, un travailleur doit vivre avec son salaire ou son revenu, c’est un droit fondamental.

Revenu universel ou abolition du salariat

Face au chômage de masse, il n’y a pas de statut venu d’on ne sait où qui nous protégera. Il nous faut imposer le partage du travail entre tous, l'interdiction des licenciements. L’automatisation et les progrès techniques doivent s’accompagner de la diminution du temps de travail.

C’est par ces luttes quotidiennes, indispensables pour résister à l'exploitation au jour le jour, que la classe ouvrière conteste ce marché du travail lui-même, « cette condition qui l'oblige à se vendre elle-même comme une marchandise » comme le dit Marx. Ce sont elles qui préparent les affrontements à venir pour en finir avec cette société, comme celui-ci le disait-il aussi dans Salaires, prix et profits : « Il faut que les ouvriers comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : « Un salaire équitable pour une journée de travail équitable », ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : Abolition du salariat ».

Laurent Delage

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