Malgré l’absence de perspectives données par les confédérations dont certaines cherchent ouvertement depuis des semaines la « sortie du conflit », malgré aussi la désinformation, les pressions et calomnies, la grève des cheminots ne cède pas et entretient à travers elle un mouvement de contestation bien vivant.

Le mécontentement du monde du travail, la détermination des cheminots, la capacité d’organisation et d’initiatives des grévistes à la base, font qu’après deux mois de grève, aucune organisation syndicale n’a osé décrocher. Et Pépy peut affirmer qu’il n’est « pas imaginable » que la grève à la SNCF se poursuive cet été puisque « l’Unsa et la CFDT, qui ont pris conscience des avancées de cette réforme, ont dit chacune réfléchir aux conditions dans lesquelles elles pourraient sortir du conflit », le mouvement est profond. Il a transformé la situation. Dans les entreprises, les syndicats, les quartiers, les familles, la question sociale et politique s’est invitée partout et parmi les militants de la mobilisation se discutent quelles perspectives, comment faire face au plan de bataille du gouvernement et du parlement, serviteurs zélés du patronat et de la finance.

La répression dont sont victimes les jeunes, les migrants, ceux qui les soutiennent et plus largement la politique du gouvernement nourrissent au quotidien le mécontentement. Telles les provocations de Collomb intimant aux manifestants l’ordre de faire le ménage dans leurs rangs « si on veut garder le droit de manifester », justifiant les gardes à vue de lycéens « quand on est un jeune mineur, on ne va pas nécessairement occuper son lycée, ni aller dans les manifestations qui peuvent dégénérer » et accusant les migrants de faire du « benchmarking » (mot utilisé pour des techniques comparatives de marketing et de management !) le jour où il fait détruire à Paris, pour la énième fois, un camp de plus de 1500 migrants éligibles à l’asile… pour peu que leur dossier soit examiné !

Les révoltes, les mécontentements se rejoignent, s’alimentent et deviennent l’affaire de tous en permettant une prise de conscience des rapports de forces, des rapports politiques. Les cheminots sont aujourd’hui le seul secteur en grève mais leur combat fait écho dans une fraction du monde du travail et de la jeunesse étudiante et lycéenne. Mardi, les cheminots manifestant devant le Sénat sont allés libérer des lycéens nassés par la police.

Bien plus que de la solidarité, c’est d’un combat commun qu’il s’agit.

Les appareils syndicaux dans le piège de Macron : les mauvais coups sans même le « dialogue »

Le gouvernement joue au poker menteur, dit tout et son contraire, provoque, fait annoncer la diminution des aides sociales par un ministre et démentir par un autre. Il fait donner sa police contre des lycéens au lycée Arago, embarqués et parqués la nuit entière dans des bus pour tenter d’intimider.

Il déroule son offensive au service des grands actionnaires et de la finance contre les travailleurs, les jeunes : de l’aggravation de la sélection sociale avec Parcoursup aux attaques contre le statut des cheminots, les coupes dans les budgets sociaux et les services publics, la remise en cause des retraites pour lesquelles il vient de lancer une « concertation »… jusqu’à la reprise d’une part de la dette de la SNCF par l’Etat, présentée comme une concession mais qui garantit en fait aux marchés financiers de continuer à pomper l’argent public (une dette qui représente une rente annuelle de plus d’un milliard d’euros).

Dans le même temps, E. Philippe « consulte » les dirigeants syndicaux, reçus à tour de rôle le 24 mai dernier. L’UNSA s’est réjouie, « l’écoute a été réelle […] la négociation paye », de même que la CFDT dont le secrétaire général, Berger, a très discrètement été reçu par Macron.

La pression et la colère des cheminots ont jusqu’à aujourd’hui contraint l’ensemble de l’intersyndicale à rester dans la grève : le résultat massif du vot’action par-delà la volonté des organisateurs, la perspective des élections professionnelles de décembre, et pour une part l’approche du congrès de la CFDT ont jusque-là freiné l’empressement à signer. Mais il est clair que les appareils n’ont d’autre horizon que le « dialogue » social et républicain.

A la CGT, Laurent Brun a affirmé « on continue le conflit, le combat », mais n’en a pas moins estimé qu’« on a un gouvernement qui semble plus ouvert mais qui a toujours du mal à s’engager », satisfait qu’à la demande de « table ronde tripartite » [syndicats, patronat, gouvernement], le gouvernement n’ait « pas dit non, il a dit qu’il réfléchissait au sujet et nous donnerait une réponse très prochainement »…

En attendant, la farce se joue au Sénat qui débat jusqu’au 5 juin du projet déjà voté par l’Assemblée. La CGT s’est félicitée d’« une centaine d’amendements déposés par les sénateurs communistes et une cinquantaine par les sénateurs socialistes […] une bataille parlementaire qui s’annonce pour faire le relais de la lutte » (!). Seul SUD Rail a mis « en garde ceux qui voudraient faire croire à des amendements miracles, bradant les revendications des cheminots en grève depuis le 3 avril » appelant à « ne pas se laisser abuser par la stratégie de fin de conflit orchestrée par le gouvernement, la direction et d’autres ». Tout en se faisant le porte-parole de l’intersyndicale réunie le 29, annonçant que « toujours mobilisés, tous les quatre ensemble » CGT, CFDT, UNSA et SUD venaient de décider… d’écrire au Premier ministre « sur les points à négocier » et prévoient une nouvelle journée cheminote d’ampleur… « autour de la mi-juin » !

Un « calendrier » et des perspectives qui ne peuvent être ceux des grévistes qui, au quotidien, construisent et animent le mouvement, tissent des liens, réunissent des AG de lutte, des inter-gares, à contre-courant des bureaucraties et des confédérations syndicales.

Nouveau Front populaire, nouvelle union de la gauche, « nouvelles » impasses pour les travailleurs

La « marée populaire » du 26 mai avait bien des limites mais les nombreux manifestants dans tous le pays ont à nouveau exprimé l’écho large du mouvement, entraînant un public pour une part différent de celui des journées de mobilisation. Beaucoup étaient là indépendamment et malgré les préoccupations et calculs politiciens d’une partie des organisateurs. Les révolutionnaires ont eu raison d’y être, même si nous pensons que le NPA aurait dû y appeler en toute indépendance et sans signer l’appel comme l’on fait nos camarades de Lutte ouvrière.

Le soir, Willy Pelletier déclarait au nom des signataires : « nous avons l’espoir d’un autre monde, d’une société meilleure, plus égalitaire et plus solidaire […] qui se dessine dans nos mobilisations, nos résistances et nos alternatives ». Mais ces « alternatives » divergent.

Le 25, à une question de Libé « La seule voie vers le pouvoir, c’est l’élection ? », Mélenchon répondait sans détour : « Je n’en vois pas d’autres : je suis fondamentalement républicain ». A Marseille, le lendemain, il appelait les manifestants à construire un « Front populaire [...] pour que l’on commence l’ère du partage, du renouveau, d’une autre société ». Une référence au « Front » arrivé au pouvoir en 1936 regroupant derrière Blum la SFIO, le PCF et le parti radical, et pour lequel le 11 juin 36, quatre jours après la signature des accords Matignon par la CGT, Maurice Thorez appelait ceux qui refusaient de reprendre le travail à « savoir terminer une grève »… tandis que Blum assurait être « parfaitement résolu à assurer l’ordre de la rue ».

Le 26 mai, Mélenchon et Martinez se sont partagé les rôles et les lieux, l’un à Marseille, l’autre à Paris, chacun sur son créneau et son terrain. Mais le fond politique est le même : tous deux se situent dans le cadre institutionnel et entendent canaliser la colère et les luttes. Notre combat et nos perspectives sont tout autres, nous militons pour l’unité et l’indépendance de notre classe, pour son organisation par elle-même et son émancipation des appareils, même si nous sommes prêts à mener la lutte de classe sur tous les terrains, y compris en utilisant les institutions… pour mieux les combattre.

Alors tant mieux que la CGT, Solidaires ou la FSU n’aient pas craint de descendre dans la rue avec les partis politiques, les associations le 26 mai. Tant mieux si cela peut contribuer à faire tomber les préventions entre militants, cela participe du mouvement, peut aider à saper pour une part les prés-carrés et enrichir le débat sur les orientations, les perspectives pour aller plus loin en rompant avec les rivalités d’appareils ou les calculs politiciens. Militants syndicaux ou militants politiques, il ne peut y avoir ni opposition ni ignorance : il n’y a pas de séparation entre lutte politique et lutte sociale pour les travailleurs, il s’agit d’une même lutte de classe, une même politique indépendante des institutions comme du dialogue social, indépendante de la gauche institutionnelle.

Au-delà de la solidarité, la grève des cheminots locomotive vers une lutte d’ensemble

La question se pose à tous les militants d’une politique pour la convergence et pour les cheminots eux-mêmes. Comment aider à prendre confiance, se sentir légitime non seulement pour se battre face au gouvernement, au patronat, mais pour prendre en main collectivement, démocratiquement le mouvement, la grève, malgré les appareils.

Il ne s’agit pas de faire des pronostics, mais après deux mois de grève -24 jours pour les cheminots qui se sont calés sur le calendrier de l’intersyndicale et bien davantage pour une minorité-, et quels que soient les prochaines étapes, les rythmes, le mouvement est inscrit dans la durée. Des milliers de cheminots, postiers, lycéens, étudiants, militants syndicalistes ou non, se sont engagés dans bien plus qu’une grève ponctuelle. Les liens tissés, les aspirations partagées, débattues, les expériences militantes, les tournées de terrain, les AG et leurs enseignements auront des suites.

Un récent article du Monde prévoyait « la rentrée de septembre sera agitée ». A n’en pas douter l’été aussi, n’en déplaise à Pépy et même si personne ne peut dire de quelle manière. Avec ou sans grève, la maturation continue… et c’est notre rôle de militants révolutionnaires d’y aider.

Un parti pour la convergence des luttes et l’organisation des travailleurs eux-mêmes

Une fraction des travailleurs, des militants, cherche une autre voie que celle sans issue de la politique des confédérations syndicales. Cela se matérialise dans les manifestations : « cortège de tête » à Paris, « cortège mélangé » dans certaines villes, regroupent au coude à coude, par-delà les étiquettes et les drapeaux, de plus en plus d’équipes marquant leurs distances avec les appareils. Cela pose non seulement la question du nécessaire regroupement des militants de la convergence, militants lutte de classe, mais celle des perspectives, la question politique.

Le mouvement pousse à la politisation de tous ceux qui le construisent : quelle attitude par rapport au 26 mai, aux partis, aux institutions, et pose la question du pouvoir. Quelle organisation sociale, quelle production, quelle utilisation des richesses de la société et qui en décide : ceux qui les produisent et sur qui repose l’ensemble du fonctionnement de la société ou les parasites vers qui ces richesses ruissellent ?

Bien des camarades avec qui nous militons et menons bataille sur des positions lutte de classe dans les syndicats, dans les AG, s’interrogent et-ou ont des préventions par rapport à la question du pouvoir.

Celle-ci est contenue dans le mouvement lui-même qui amène à contester le pouvoir économique et politique à l’oligarchie financière, ses institutions. Il nous est indispensable de mener ce débat.

La nécessité d’un parti révolutionnaire, démocratique des travailleurs est en germe dans la lutte elle-même, nous voulons convaincre ces camarades de le construire ensemble.

Isabelle Ufferte

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