Dans les entreprises, au sein des équipes syndicales, dans les unions locales, les collectifs unitaires, l’heure est à la préparation de la journée du 12 septembre et des suites. S’il est difficile de dire quelle sera l’ampleur de cette première journée nationale de lutte contre la politique du gouvernement, nombre de militants ont milité tout cet été pour la préparer, pour donner confiance, entraîner autour d’eux, convaincre de la possibilité de rendre les coups, malgré le poids des échecs passés et surtout malgré la politique des confédérations syndicales qui se sont prêtées à la mascarade et au jeu des « consultations », prétendant exercer leur pression dans les bureaux ministériels.

Mailly, doublant la CFDT, s’est réjoui que des points aillent « dans la bonne direction » : « heureusement que nous avons fait notre travail syndical »… « cette loi n’est pas la casse du code du travail, notre modèle social n’est pas remis en cause ». Déclarant à l’adresse de Martinez que « ce n'est pas quand tout est fini qu'il faut mener la bagarre », il lui a reproché de n’avoir participé qu’à « 6 ou 7 réunions pendant l'été » alors que lui… n’a « pas arrêté » ! Si la CGT appelle clairement à la lutte, elle n’en a pas moins participé à la farce de ces rencontres bilatérales, se pliant au calendrier et aux convocations du gouvernement, au dialogue social XXL des Macron et Pénicaud qui vise à désarmer le monde du travail, les militants qui veulent construire une opposition de classe pour préparer l’affrontement avec le pouvoir et le patronat.

Cette politique crée le trouble parmi les travailleurs. Au sein de tous les syndicats, des interrogations, des critiques s’expriment. Dans FO, une partie de l’appareil a finalement dû se démarquer de Mailly sous la pression des militants : de nombreuses fédérations et la majorité des unions départementales ont les unes après les autres fait le choix d’appeler au 12. Même à la CGC, 5 unions départementales ont passé outre la position officielle et appellent à manifester.

La révolte est profonde au sein du monde du travail. La lutte des jeunes précaires de Deliveroo, celle pugnace des travailleurs de GSM refusant depuis des mois leur liquidation, les multiples réactions solidaires et mobilisations qui commencent face à la suppression des contrats aidés et bien d’autres luttes et colères en attestent, de même que la « côte de popularité » de Macron et Philippe qui dévisse de sondage en sondage (seul Chirac avait fait pire en 95…)

Rien n’est écrit. Mais chacun sent bien que pour faire face à la politique du gouvernement, à l’ampleur de l’offensive de la bourgeoisie, il y a besoin de se dégager des pressions de toutes sortes, de penser clairement et librement les rapports sociaux tels qu’ils sont, en toute indépendance, de garder notre boussole pour défendre nos intérêts de classe par delà les calculs et les confusions des uns et des autres.

Brutalité et arrogance, la lutte de classe pour maintenir les taux de profits

Les ordonnances marquent une nouvelle étape pour intensifier l’exploitation, drainer toujours plus de richesses vers le capital. Dans le prolongement des lois Rebsaben, Macron, El Khomri, elles amplifient et accélèrent la casse déjà bien avancée du « droit du travail ».

Nombre des règles communes qui encadraient les relations entre employeurs et salariés, les conditions et le temps de travail, les rémunérations, etc., sont remises en cause. Au nom de l’encouragement à l’embauche, les licenciements deviennent pure formalité ; la précarité est généralisée avec l’extension des contrats de chantier, la suppression de contraintes liées aux CDD… Le droit syndical est raboté : au nom du libre choix, de la « démocratie », le gouvernement veut privilégier les négociations directes entre employeurs et travailleurs, laissant ces derniers isolés face aux pressions et aux dictats patronaux.

Macron entend marquer les esprits, taper vite et fort, faire sauter tout ce qui peut limiter le permis d’exploiter.

Les plus pauvres et précaires sont les premiers visés : dans son interview fleuve au Point, il revendique non seulement la baisse des APL mais ouvre la voie à de nouvelles amputations pour… faire baisser les loyers ! La suppression des « emplois aidés », véritable plan social aux conséquences dramatiques pour les travailleurs licenciés ainsi que pour les publics au service desquels ils travaillaient (écoles, mairies, associations du secteur social…) a précipité d’un coup 150 000 travailleurs parmi les plus précaires à Pôle Emploi… au nom de la lutte contre le chômage !

Les attaques sont tout azimut : augmentation de la CSG qui va amputer les retraites et les salaires ; suppression de 120 000 postes dans la Fonction Publique, rétablissement du jour de carence et gel des salaires des fonctionnaires ; annonce de la fin du régime spécial des cheminots ; baisse de 13 milliards des dépenses annuelles de fonctionnement des collectivités locales d’ici 2022… Les réformes sont « cohérentes », expliquait Philippe il y a quelques jours : un « écosystème dans lequel chacune s'appuie sur l'autre et amplifie les effets des autres »… Un écosystème dont fait partie le plan d'allégement fiscal qu’a présenté le ministre de l'Economie et des Finances à l’université d’été du Medef : baisse de l'impôt sur les bénéfices de 8 % en cinq ans, suppression de l'impôt sur la fortune et baisse de l'imposition du capital à 30 %... Le gouvernement a par ailleurs décidé de vendre une partie des parts que l’Etat possède dans plusieurs entreprises. Il a commencé par Engie (qui a récemment signé avec les syndicats un plan de 504 suppressions de postes alors qu’elle a dégagé 1,28 milliard de bénéfices pour le premier semestre). Orange, Renault, Aéroports de Paris et d’autres pourraient suivre. Au total, le gouvernement voudrait récupérer 10 milliards… pour les redistribuer aux entreprises pour le « financement de l’innovation ».

Les syndicats pris à leur propre piège

On ne peut pas dire que le gouvernement avance masqué : champion du « dialogue social », il a mis les petits plats dans les grands, multiplié les réunions, les concertations, les poignées de main sur le perron des ministères et a largement expliqué sa méthode et son calendrier. Et il a apparemment su trouver les mots pour faire assoir tout le monde alors même qu’il s’en prend très directement aux positions des syndicats.

Les ordonnances réduisent la représentation syndicale dans les entreprises. Avec la fusion des instances représentatives du personnel, non seulement le gouvernement a pour objectif de couper clair dans le total des heures de délégation mais il espère que les nouveaux super-délégués qui concentreront les responsabilités auront plus de proximité avec les employeurs et, plus isolés, seront davantage à leur merci. Ce qu’a exprimé à sa façon le patron d’Etam, enthousiaste, dans une interview aux Echos, envisageant d’intégrer les futurs délégués dans le conseil d’entreprise pour favoriser « la négociation et la concertation »…

La suite du rabotage du pouvoir des syndicats est engagée : avec la réforme de l’Unedic, décrétée « prochaine grande concertation sociale », le gouvernement entend non seulement revoir le financement et l’attribution des allocations chômage mais également prendre le contrôle de l’Unedic aujourd’hui gérée de façon paritaire par les représentants de cinq syndicats (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC) et des organisations patronales (Medef, CPME, U2P). Du coup, représentants syndicaux et patronaux se sont fendus cet été d’un communiqué commun visant à défendre leur pré carré. « Cela risque d’être encore plus dur » que la réforme du travail, a osé Mailly…

Le 23 septembre, au service de la mobilisation ou de Mélenchon et de la FI ?

Après que la CGT ait annoncé la date du 12 septembre, Mélenchon a choisi le 23 pour appeler « le peuple à déferler sur Paris contre le coup d’état social ».

Sur BFM le 5 septembre, face à Bourdin qui lui demandait si son objectif était de faire tomber le gouvernement, Mélenchon a réagi : « vous nous voyez aller en manifestation pour dire ‘on veut renverser le président’ ? Ca n’a pas de sens, moi je crois aux élections ». Mélenchon entend cristalliser autour de sa personne et de son mouvement sur le terrain institutionnel, surfer sur son image de « meilleur opposant » parlementaire.

« Notre marche du 23, bien sûr qu'on en a pris l'initiative, c'est normal qu'on le fasse, si nous ne le faisons pas, qui va le faire ? Qui marche en tête de cette famille ? C'est nous, c'est comme ça »… expliquait-il il y a quelques jours. Petit geste symbolique, alors que la fête de l’Huma a lieu les 16 et 17 septembre, il a fait savoir qu’il ne s’y rendra pas cette année, quelques mois après que le PCF ait participé à sa campagne présidentielle...

Mélenchon a appelé « tous ceux qui veulent » à se joindre au 23, des syndicats à Hamon. Mais si ce dernier a d’ores et déjà annoncé sa présence, Martinez a décliné l’invitation lors d’une rencontre avec Mélenchon à l’Assemblée : « Nous sommes attachés à notre indépendance syndicale. Il y a des actions syndicales et il y a des mouvements politiques […] Derrière le 12 il y en aura une autre, on est en train d'y réfléchir »…

Il est clair qu’au-delà des calculs des uns et des autres, les appareils sont bousculés et il est difficile de dire ce que sera la situation dans les semaines qui viennent. Elle dépendra essentiellement de la mobilisation des travailleurs, de la jeunesse, de celles et ceux qui se feront les militant-e-s du mouvement.

On ne peut qu’être solidaire de celles et ceux qui entendent utiliser toutes les occasions de dire leur colère et de peser sur la situation. Mais pour peser véritablement, le monde du travail et ses militant-e-s avons besoin de nous dégager des illusions institutionnelles, de la mystification de la République, du prétendu « Etat social» français et des « jours heureux »… de toutes les illusions qui brouillent la vue, la compréhension des véritables rapports de force.

Préparer le 12, se réunir, discuter, préparer la suite...

La révolte est profonde mais les difficultés et les obstacles à surmonter sont nombreux. Les échecs du passé pèsent lourd, la valse hésitation des syndicats tout l’été n’a pas aidé à préparer la rentrée et bien des équipes ne se sont convaincues qu’au cours des derniers jours de la possibilité de réussir cette première mobilisation.

La confiance qui a commencé à se reconstruire est encore fragile et chacun sent bien le besoin de discuter de la situation, de faire le bilan des expériences passées, de prendre la mesure des enjeux, de l’évolution des rapports de forces et de la politique des adversaires.

Préparer le 12 et ses suites, entraîner, donner confiance, convaincre de l’importance de se mobiliser et de s’organiser passe par ces nécessaires débats et exclut tout bluff. Face à la lutte sans merci qu’ont engagée les classes dominantes à l’échelle internationale pour faire payer les travailleurs et les peuples, résister au rouleau compresseur est un combat global, politique, qui exige une entière lucidité.

Prendre en main nos luttes

Il n’y a pas d’un côté un combat « syndical » et de l’autre la question du pouvoir laissée aux « politiques » mais une même lutte sociale, démocratique et politique qui pose la question de l’organisation et de la direction de la société et de l’économie.

Construire le mouvement, c’est défendre une politique lutte de classe au sein des syndicats et dans les différents collectifs de lutte et cadres unitaires. C’est une bataille politique qui appelle les travailleuses et travailleurs, les jeunes, à prendre eux-mêmes en main leurs luttes. Il ne peut y avoir de lutte syndicale et sociale indépendante d’un combat pour l’indépendance de classe, remettant en cause les fondements de la société, le capitalisme. Et ce combat porte en filigrane la nécessité d’un parti des travailleurs qui pose la question du pouvoir et le conteste à la bourgeoisie.

L’avenir est à la lutte des classes exploitées…

Isabelle Ufferte

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