« Ça va (vraiment) mieux » titrait Alternatives économiques le 26 juin suite à la parution de la dernière note de conjoncture trimestrielle de l’INSEE qui annonçait, entre-autres, que la croissance du PIB pourrait atteindre 1,6 % en 2017. Cette réaction s’inscrit dans le climat d’euphorie qui semble s’être emparé des esprits avec l’arrivée de Macron au pouvoir. La satisfaction règne sur les visages et dans les discours des journalistes et des spécialistes qui se succèdent à la télévision pour commenter le « phénomène Macron », qui bénéficierait, selon eux, d’un « alignement des planètes incroyablement favorable » …

Et il est vrai que cette euphorie relève bien plus de l’astrologie que d’une analyse rationnelle de la situation socioéconomique. Le banquier Macron semble avoir inoculé à une partie de la société les comportements auto-réalisateurs des boursicoteurs : si tout le monde achète, c’est que l’affaire est bonne, on achète aussi, ça fait monter les prix, c’est donc que l’affaire est encore meilleure, du coup on achète encore plus… Jusqu’à l’éclatement de la bulle.

Deux rapports ont cependant perturbé « l’alignement ». Le premier, venu du Conseil d’orientation des retraites, annonçait que compte tenu des perspectives économiques, l’équilibre des caisses de retraite ne serait obtenu qu’en 2040, voire 2050, au lieu de 2020 comme estimé précédemment. Vrai ou faux, cela vient à point nommé pour justifier le vieux scénario censé y remédier : reculer l’âge de départ et/ou augmenter les cotisations et/ou diminuer les pensions…

Le second émane de la Cour des comptes qui fait semblant de découvrir, scandalisée, la cavalerie budgétaire du gouvernement précédent : il manquerait de 4 à 5 milliards d’euros pour tenir les 3 % de déficit publics imposés par l’UE, une dizaine de milliards si on vise les 2,8 % auxquels s’était référé Macron dans sa campagne. Le Premier ministre, qui avait demandé cet audit, est aussitôt monté au créneau pour annoncer que, compte tenu de circonstances dont toute la responsabilité revient au gouvernement précédent – dirigé par Valls qui fait désormais partie de sa propre majorité et dont Macron était encore ministre il y a moins d’un an–, il n’avait pas d’autre solution que de donner un nouveau tour de vis aux dépenses publiques. Le blocage du point d’indice des fonctionnaires et le retour du jour de carence annoncent la couleur !

Le ton est donné, l'austérité, ça s'aggrave du moins pour la majorité de la population.

En effet, la croissance annoncée par l’INSEE n'est que la croissance des profits et... des inégalités. Macron a beau envelopper sa politique de phrases creuses et ampoulées, comme on a pu l’entendre lors de son discours de lundi devant le Congrès, son objectif est clair : accentuer le transfert des richesses en faveur des riches et au détriment des classes populaires et tenter de profiter de l'éphémère embellie pour aider les patrons à investir afin d'accroître la compétitivité au détriment des salariés.

Cela pourrait bien lui être difficile au regard du rapport du FMI publié la veille du sommet du G20 ce week-end à Hambourg. Ce dernier met en avant les « risques négatifs » pour l'économie globale que peuvent représenter « l'incertitude sur les politiques dans les économies avancées, les vulnérabilités du secteur financier et un soudain durcissement des conditions financières », pour alerter sur la possibilité d'une « crise financière brutale ».

INSEE : ça va bien, mais ça pourrait aller mal...

Malgré son titre, « Croissance solide », et sa prévision de 1,6 % de croissance, la note de l’INSEE « prévoit » en fait tout et son contraire. Elle construit un scénario à partir de différents critères dont « l’indice du climat des affaires » est cité en premier ! Evalué tous les mois, il repose sur une enquête d’opinion réalisée auprès d’un panel de chefs d’entreprises. Il serait aujourd’hui au beau fixe, d’où l’hypothèse optimiste. Sauf que si les patrons ont le moral en hausse, c’est bien parce qu’ils pensent que la loi travail a toutes les chances de passer, leur permettant de gagner des parts de profit au détriment des salaires et certainement pas parce qu’ils compteraient sur une reprise des affaires.

Comme le reconnait le rapport, les perspectives de croissance de l’économie n’ont pas grand-chose de réjouissant. Elles reposeraient sur trois secteurs : les services, le tourisme qui devrait repartir après une année de recul suite aux attentats, et la construction qui connait un regain d’activité, au risque de générer une nouvelle bulle immobilière. Mais le secteur industriel poursuit son recul, avec ses vagues de fermetures, de suppressions d’emplois. Les prévisions sur le chômage, l’accentuation de la précarité ne font que confirmer ce que les jeunes et les classes laborieuses vivent tous les jours. Sans parler du secteur agricole…

Le fonctionnement de la machine à profits repose sur la possibilité ou pas pour les capitalistes de vendre, aux « ménages » et à l’exportation, les marchandises qu’ils produisent…

Côté « ménages », l’INSEE estime qu’en 2017 « la consommation s’infléchirait nettement moins que le pouvoir d’achat », tout en avouant juste après que l’inverse est tout aussi possible… Reste que deux choses ne semblent pas faire de doute : la baisse de la consommation et celle du pouvoir d’achat. La première est une conséquence logique de la seconde qui, elle, résulte, selon la note, de la combinaison de deux facteurs : hausse probable de l’inflation d’une part ; baisse des revenus de l’autre, résultant du chômage, de la précarisation de l’emploi, des politiques de régression sociale. Soit l’exact opposé d’une perspective de relance économique.

Cette croissance qu’annonce l’INSEE ne peut être en fin de compte que celles des profits. Profits qui, ne trouvant pas de terrains d’investissements suffisamment rentables à leur goût dans le secteur de la production des biens et des services en pleine stagnation, continueront à gonfler les bulles spéculatives financières. Jupiter risque de ne rien pouvoir y faire...

La « bombe à retardement » financière est toujours là

… quoi qu’en dise l’INSEE qui écrit en passant que « la situation financière est saine ». Bien des choses (état du déficit, de la dette…) avaient certes été glissées sous le paillasson le temps de la séquence électorale. Elles n’en continuaient pas moins d’exister et refont surface aujourd’hui avec, entre autres, le rapport de la Cour des comptes.

Avec aussi, à l’échelle européenne, le retour à la une de la crise du secteur bancaire, faillite de Banco Popular en Espagne, puis de deux banques Italiennes de la région de Venise. Banco Popular a été victime de la spéculation financière et immobilière qui continue de plus belle malgré la semonce des années 2007-2008. Les deux banques vénitiennes, elles, spécialisées dans le financement des petites et moyennes entreprises, doivent leur faillite à la stagnation économique qui frappe l’Italie, toute une partie des entreprises à qui elles ont prêté de l’argent étant dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts.

Ces deux évènements récents ne sont qu’un petit aperçu de la « bombe à retardement » qui menace le système financier international, entre spéculation sans limite et récession économique chronique. Le FMI lui-même a donné un signal d'alerte.

Cette situation est le développement des contradictions à l’œuvre sous la pression de l'offensive patronale soutenue par les différents gouvernements depuis les premières années Mitterrand, la remontée des profits sous le fouet des remises en cause des droits du travail en prenant sur les salaires tandis que se poursuivaient les mêmes politiques antisociales et que se produisaient, à l’échelle de la planète, les bouleversements de la mondialisation libérale et impérialiste qui ont débouché sur la crise globale de 2007.

Le sursaut que l’on observe de 2013 à 2015 est, c’est l’INSEE qui le dit, due au CICE dont on voit ainsi clairement qu’il a servi à restaurer les profits, à défaut de créer des emplois. Effet de courte durée cependant, puisque la courbe recommence très vite à baisser. Comme un tonneau percé qu’il s’agirait d’alimenter en permanence pour tenter de maintenir le niveau…

C’est mission impossible. Il n’y a pas d’issue, on l’a vu, du côté de la « consommation des ménages », qui ne peut que se dégrader du fait de l’augmentation prévisible des prix et de la régression tout aussi prévisible des revenus du travail et ne pourrait trouver un semblant de palliatif que dans le recours au crédit. L’autre levier, celui des exportations, se heurte, lui, à un contexte international profondément chamboulé par les années de mondialisation libérale, forçant des multinationales puissantes à se réorganiser, à tailler dans les effectifs pour gagner des positions, voire simplement les sauvegarder. C’est ce que fait en ce moment Michelin, qui envisage de supprimer 1500 postes aux USA et en France pour se redéployer « près de sa clientèle ». C’est aussi ce que font, d’une façon plus générale les USA, débarrassant leur politique commerciale des discours sur les vertus du « libre échange » pour adopter le comportement ouvertement agressif de « l’Amérique d’abord ». C’est ce qui explique aussi l’agitation de Macron sur le terrain international, tentant, sur tous les fronts aussi bien militaires que diplomatiques, de jouer sa partition sur l’air de « la France aussi » …

Inutile de dire que dans ce contexte, personne, pas même l’INSEE, ne peut croire Macron lorsqu’il prétend que la loi travail, en baissant le coût du travail, permettra aux entreprises françaises de devenir plus compétitives, de gagner des parts de marché à l’exportation et en fin de compte, de créer des emplois.

L'euphorie macronienne ne vise qu'à nous anesthésier...

A revenir sur les quarante dernières années d’évolution des rapports sociaux, on assiste à la répétition d’une même politique, des mêmes scénarios, des mêmes arguments. Avec au bout du compte les mêmes conséquences, dégradation des conditions de vie de la grande majorité, reculs démocratiques et sociaux.

Sauf que l’accumulation de ces politiques et de leurs conséquences a contribué à chambouler totalement le contexte économique et politique au cours de ces décennies, au niveau national comme international.

Sur le plan politique, les partis qui ont alterné au pouvoir en France depuis les années 1980, qui ont conduit toutes les politiques de régression sociale, en paient le prix politique par leur effondrement. Dans ce contexte de discrédit politique profond, Macron et son aréopage de managers et de patrons de start-up agrémenté de quelques vieux renards de la politique à la Ferrand ou Bayrou, le tout généreusement financé par le patronat, ont réussi à faire croire à une partie de l’électorat qu’ils étaient porteurs des méthodes qui s’imposaient désormais pour réussir « le changement » : celles d’un prétendu « art du management », de la « vérité dite droit dans les yeux » ...

Ils sont soutenus dans leur opération d’intoxication idéologique par les médias, les ralliements venus des autres partis parce qu’il faut « faire gagner la France » …

Mais leur « vérité » n’est qu’une autre façon de mentir, de prétendre qu’une amélioration dans nos conditions de vie est possible dans le cadre de cette société, à condition d’accepter une nouvelle vague de sacrifices, de reculs sociaux et démocratiques. Cela alors que la démonstration est faite, justement, que ces politiques ont l’effet strictement inverse. Et c’est pourquoi le bluff ne fonctionnera que tant que la machine à propagande de l’Etat et les médias réussiront à convaincre que « tout va très bien monsieur le Président ». Le mensonge officiel a changé, mais sa crédibilité n’en sera que plus courte et débouchera sur un affrontement auquel commencent à se préparer ceux qui se pensent comme l’alternance à venir, la droite extrême et l’extrême droite. Affrontement auquel la classe ouvrière doit se préparer en organisant consciemment sa lutte contre la politique du gouvernement et du patronat.

Elle ne peut pas compter pour cela sur l’opposition que prétendent porter France Insoumise et le PCF dans un Parlement plus que jamais réduit à n’être qu’une chambre d’enregistrement de décisions prises ailleurs. Et les protestations « symboliques » comme celles qu’ils ont organisées le lundi 3 en boycottant le show de Macron devant le Congrès n’y changeront rien. Elle ne peut pas d’avantage compter sur les directions des confédérations syndicales qui acceptent de participer à la mascarade de « concertations » organisées par le gouvernement et semblent, du moins pour certaines, parties pour aller jusqu'au bout de la logique du « partenariat social » : la reddition sans combat.

Un programme pour les luttes et un changement révolutionnaire de la société

L’impuissance politique des uns comme les reculades sans dignité des autres sont l’expression concrète du fait que le réformisme, aussi bien politique que syndical, a perdu toute base objective. Ce qui reste, derrière l’enfumage organisé par le MEDEF, Macron et Cie, ce sont les rapports de classe dans toute leur nudité. Et cela définit les enjeux politiques qui sous-tendent les affrontements qui se préparent et pour lesquels la classe ouvrière a besoin de se donner un programme.

Un programme pour les luttes, bien sûr, mais qui ne peut se réduire au mot d’ordre de « convergence des luttes », a fortiori lorsque cette « convergence » ne se donne comme objectif que de faire pression sur les confédérations syndicales pour les pousser à organiser des luttes dont on sait, par expérience, qu’elles ne veulent pas et qu’elles s’emploieront à désamorcer dès que les conditions le leur permettront.

La seule issue, pour la classe ouvrière, est dans sa propre organisation, sur le terrain politique et aussi syndical en toute indépendance des directions d'appareils qui se sont depuis longtemps intégrés aux institutions de la société capitaliste au nom du mensonge du dialogue social. Elle est dans le combat pour la défense de ses propres intérêts, ceux de l’immense majorité.

Le véritable intérêt général, c’est la possibilité, pour chacun, de disposer des moyens de vivre décemment, avec un emploi stable, un salaire suffisant, des services publics modernes et adaptés aux besoins. Exiger l’interdiction des licenciements, la répartition du travail entre tous, avec des salaires permettant d’accéder aux biens et services que notre travail produit en abondance, est on ne peut plus légitime. Et cela n’a rien d’une utopie : l’évolution des progrès techniques, l’augmentation considérable de la productivité du travail le rendent parfaitement possible. A condition, bien sûr, que ces progrès servent à diminuer le temps de travail de tous, et pas, comme c’est le cas actuellement, à jeter de plus en plus de travailleurs au chômage et dans la précarité, tandis que ceux qui travaillent sont surexploités.

C’est en même temps la nécessité d’en finir avec une organisation économique qui accumule contradictions sur contradictions et conduit la société aux catastrophes financières, guerrières et environnementales. La Cour des comptes vient de relancer l’offensive au nom de la lutte contre les déficits publics, conséquence d’une dette qui ne cesse de s’accumuler au grand profit des banques privées et des marchés financiers. La seule réponse viable est de refuser de payer plus longtemps pour cette dette, en l’annulant purement et simplement. Elle est d’exproprier les institutions financières privées, de les regrouper au sein d’un monopole public bancaire placé sous le contrôle de ses travailleurs et de la population. C’est la seule façon d’en finir avec la folie de la spéculation qui détourne des richesses énormes vers les jeux de casino boursiers, la seule façon d’orienter les investissements vers les entreprises de production de biens et de services réellement utiles à la population, indépendamment de toute perspective de rendement financier. Produire en fonction des besoins, c’est aussi mettre fin à la concurrence destructrice qui découle des « lois du marché » en organisant la production autour d’une planification démocratique qui bénéficiera largement des progrès réalisés dans le domaine des réseaux informatiques. Cette planification de la production est indispensable pour mettre fin aux gaspillages, mettre un coup d’arrêt au processus de destruction de l’environnement et en inverser le cours.

Répondre véritablement à l’urgence sociale, économique et environnementale, c’est s’en prendre frontalement aux fondements juridiques de la société capitaliste, la propriété privée des moyens de production et d’échange. Erigée en principe immuable par l’idéologie dominante, c’est autour d’elle que s’articulent les institutions de l’Etat dont la fonction première est d’en assurer le maintien, par tous les moyens, y compris répressifs.

Un affrontement de classe sur le terrain social et économique est indissociable d’un affrontement pour le pouvoir politique. Mais il est illusoire et dangereux de penser que cela pourrait passer par la constitution d’une nouvelle « représentation politique » visant à l’accession au pouvoir d’un « gouvernement progressiste », voire à l’écriture d’une nouvelle constitution. L’exemple de la Grèce l’a montré, un tel gouvernement se heurte immédiatement au pouvoir réel des classes dominantes, et n’a pas d’autre choix que de se soumettre.

Il n’y aura pas de raccourci. Disputer le pouvoir à la bourgeoisie, aussi bien sur le terrain social qu’économique et politique passe par la mobilisation sociale, par l’organisation de ces luttes, la mise en place, au fur et à mesure que le besoin l’exige, des liens qui constitueront la structure d’un nouveau pouvoir, démocratique, celui des producteurs associés. Ce pouvoir se construira nécessairement en opposition directe avec le pouvoir de la bourgeoisie, ses institutions, qu’il devra au bout du compte renverser pour que puissent s’instaurer de nouveaux rapports sociaux.

C’est ce scénario là qu’il nous faut aujourd’hui opposer aux discours de Macron et de ses amis, un scénario en prise directe avec les nécessités immédiates.

Daniel Minvielle

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