Dès le 1er conseil des ministres le 18 mai, Macron a donné le ton : « très vite », la refonte du droit du travail. Ce faisant, il ne fait que répéter que ce qu’avait dit Gattaz la veille : « Il faut aller vite, pour la confiance, pour l’aspect attractif de la France. Il ne faut pas s’enliser dans cinq ans de discussions. […] Faisons-le en toute transparence, en concertation mais en rapidité ».

La nomination de Pénicaud comme ministre du travail est tout un symbole : Pénicaud a participé au cabinet Aubry jusqu’en 1993, puis elle est partie faire carrière dans le privé : plusieurs fonctions de direction mondiale au sein de Danone avant d’en devenir DRH, directrice adjointe de Dassault Systèmes et administratrice de grandes sociétés : SNCF, Aéroports de Paris, Orange… Un vrai profil patronal !

Face à ces coups clairement annoncés, les directions des grandes confédérations attendent, voire en rajoutent comme Mailly qui se félicite de la nomination de Pénicaud : « Elle a été DRH chez Danone, une entreprise connue pour la qualité de son dialogue social ». Quant à la CGT, elle « appelle solennellement Emmanuel Macron à renoncer à imposer de nouveaux reculs sociaux par ordonnance ou 49-3 »… sans avancer de politique pour construire la mobilisation, à commencer par une date avant la rentrée !

Tous se sont prêtés à la farce de « consultation » organisée par Macron le 23 mai. A la sortie, ils ont fait leurs pronostics sur le calendrier, la profondeur de « l’écoute », ou les « marges de manœuvres »… Quel intérêt pour ce jeu de dupes ! Comme s’il y avait « dialogue » à attendre de la part de Macron ou de Philippe, nouveau premier ministre, qui déclare : « La réforme du code du travail a été bien pensée. Nous allons désormais la discuter pour l’enrichir et l’expliquer. Cela veut dire une discussion avec les organisations syndicales, qui est indispensable, et une discussion parlementaire qui aura lieu à l’occasion du vote de la loi d’habilitation qui permettra au gouvernement de prendre des ordonnances dans le cadre défini par le Parlement »… Donc une discussion, et après, les ordonnances !

Dans les entreprises, beaucoup sont à la recherche d’une politique pour se battre, à l’image de ce syndicaliste d’Air France qui expliquait : « le danger de Macron, c’est de créer des salariés pauvres. C’est un candidat président qui va s’affronter au monde du travail, dès maintenant c’est la lutte des classes ».

Le Front Social, après les manifestations du 22 avril et du 8 mai, annonce une manifestation nationale pour le 19 juin, « contre Macron et ses ordonnances ». Dans certains endroits, la CGT prend des initiatives comme à Marseille, où elle appelle à une manifestation le 8 juin. Des luttes éclatent, en particulier contre les licenciements, comme à Tati ou à GM&S où les salariés menacent de faire exploser leur usine. La question de quelle riposte face au gouvernement se discute dans les réunions syndicales, les UL ou même les UD.

Quelle politique pour construire la lutte et en finir avec ce « dialogue social » ? Quel programme et quelles revendications pour construire une réelle convergence et reprendre l’initiative ?

Des Lois Macron à aujourd’hui, une politique pour détruire les droits des travailleurs

La refonte du code du travail annoncée par Macron n’est pas un effet d’annonce électoral. C’est une politique au service du patronat qu’il veut poursuivre à tout prix, entamée en 2015 avec sa loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques », dite loi Macron.

La première dérèglementation a concerné le travail du dimanche et en soirée jusqu’à minuit qui n’est plus soumis à aucune restriction dans les différentes zones touristiques. Macron a même relevé de 5 à 12 le nombre de dimanche par an que peut accorder un maire à un patron qui le demande.

Il a libéralisé les lignes de bus, qui se développent en même temps que la SNCF supprime des trains et des lignes secondaires. Macron annonçait la création de 22 000 emplois par cette mesure… Au final, on arrive à peine à 1500 emplois créés, dont une partie est maintenant menacée avec le passage de cinq à trois opérateurs.

La loi Macron comprenait aussi toute une série de mesures contre les droits des salariés, annonçant déjà l’offensive de la loi Travail. Parmi celles-ci, Macron prévoyait une attaque contre la médecine du travail, avec la fin de la visite d’embauche, mais surtout une « simplification » destinée à aider les patrons à licencier plus facilement pour inaptitude. Au final, ces mesures sont passées par la loi Rebsamen, puis la loi Travail.

La réforme des prud’hommes, censée simplifier les procédures là aussi, a conduit à une baisse des saisines au tribunal. Macron a dépénalisé le délit d’entrave de l’employeur qui est remplacé par une simple amende. Au passage, il a même tenté de mettre en place un barème obligatoire d’indemnités pour les licenciements en fonction de la taille des entreprises, retoqué par le Conseil constitutionnel.

Il a mis en place « l’accord de maintien dans l’emploi », qui permet, en cas de « difficultés économiques », d’augmenter le temps de travail ou de baisser les salaires (supérieurs à 1,2 fois le SMIC). Ce type d’accord, basé sur le chantage à l’emploi, est valable 5 ans, contre 2 auparavant.

Pour aider les patrons à licencier plus « librement », la loi Macron leur permet de fixer le périmètre et les critères d’ordre de façon unilatérale lors d’un plan de licenciements. L’inspection du travail se prononce désormais sur la validité du PSE au regard des moyens dont dispose l’entreprise, et non plus de ceux dont dispose le groupe auquel elle appartient. Mesure particulièrement scandaleuse quand on sait comment les groupes peuvent organiser facilement le déficit d’une filiale.

Après sa première loi, Macron projetait même une loi « Macron 2 » qui n’a pas vu le jour, remplacée par la réforme du droit du travail portée par El Khomri et Valls, qui voulait freiner les appétits de pouvoir de son ministre de l’économie.

Vu la mobilisation contre la Loi Travail, Valls a dû lâcher quelques mesures pour récupérer la CFDT et pouvoir ainsi donner le premier coup. Macron veut maintenant poursuivre la sale besogne et généraliser l’attaque contre le Code du travail.

Par ordonnance, il veut rendre obligatoire le barème « incitatif » de la loi El Khomri pour les indemnités prud’homales, façon pour lui de brader, pour le compte du patronat, le « coût » du licenciement sans motif et illégal. Il veut aussi généraliser partout les « délégations uniques du personnel » de la loi Rebsamen, qui permet de diminuer le nombre d’élus du personnel et d’amener les syndicats à être moins sur le terrain parmi les collègues de travail et beaucoup plus dans les instances.

Enfin et surtout, Macron veut imposer la primauté absolue des accords d’entreprise en l’étendant à tous les domaines. C’est le cœur même de la loi Travail, la remise en cause du « principe de faveur ». Pour permettre des accords plus défavorables aux salariés, dans le cas où il ne se trouve pas de syndicats majoritaires pour signer, Macron prévoit leur validation par simple référendum à l’initiative de l’employeur.

Le programme des attaques est donc annoncé par le gouvernement qui veut aller d’autant plus vite que sa légitimité est loin d’être acquise. Un récent sondage donne à Macron 45% de bonnes opinions, quand Sarkozy ou Hollande affichaient près de 59 % juste après leur élection. Au-delà des sondages, cela confirme ce qui s’est exprimé entre les deux tours, dans l’abstention, le vote blanc ou nul et très généralement dans les milieux de travail, parmi les militants syndicaux, etc.

Face à cette politique, nous dénonçons le piège du dialogue social qui se referme sur les travailleurs, aidons à renforcer la conscience de classe au sein des entreprises en encourageant et en s’appuyant sur les ruptures qui se sont exprimées lors des élections. Cela passe par les bagarres de tous les jours pour s’émanciper des discours patronaux. Cela commence par faire entendre les revendications et les exigences du monde du travail face à la gravité de la crise.

Un programme de défense des intérêts du monde du travail

Toute l’actualité le montre, de GM&S à Tati en passant par Vivarte ou Arc international où 5 300 emplois sont menacés, la priorité aujourd’hui est bien d’en finir avec le chômage et la précarité, qui ruinent des régions entières et démoralisent la classe ouvrière.

A GM&S, les travailleurs ont obtenu que Le Maire annonce une rallonge de 7 millions d’euros de commandes de PSA et de Renault, mais c’est encore loin du compte. Depuis les années 90, GM&S a connu 5 repreneurs, qui ont supprimé des emplois et empoché les aides publiques. Le dernier en date, Gianpiero Colla, a acheté le site pour 3 euros et a récupéré près d’1 million d’euros de CICE, sans parler des 1 million d’euros de salaires annuels versés par Pôle Emploi au titre du chômage partiel.

Cela illustre l’impasse de la politique de « projet industriel » de la CGT, face aux plans de licenciements ou celle du « plan d’industrialisation ». Personne ne peut éluder le problème de « qui contrôle ? ». L’Etat, les collectivités locales au service des capitalistes ? Ou bien les salariés et la population ? C’est à partir de ce bilan qu’il faut rediscuter de la question de l’interdiction des licenciements, l’ouverture des livres de compte ou de la réquisition sans indemnités ni rachat.

De même, il nous faut remettre à l’ordre du jour le partage du travail entre tous sans partage du salaire face aux plans de licenciements. C’est une réponse qui peut être mise en œuvre à l’échelle d’une entreprise, par refus de voir virer des collègues de travail. Quand le carnet de commande diminue, le patron continue de payer les traites des machines qu’il vient d’acheter, même si elles ne sont pas utilisées. Par contre, il trouve normal de licencier un ouvrier « sous-employé » ! Rien ne le justifie, si ce n’est le rapport de force qui détermine qui impose ses exigences : le patronat et les actionnaires ou les ouvriers qui créent toutes les richesses.

La lutte contre la précarité est elle aussi centrale. Les patrons usent et abusent des contrats intérim et des CDD qui, théoriquement, ne sont pas légaux quand il s’agit d’une « activité pérenne de l’entreprise » ! Les syndicats s’y sont bien trop adaptés, au point que le patronat va largement au-delà la loi. L’intérim est passé de 550 000 salariés en 2012 à 650 000 aujourd’hui. Pas étonnant qu’Adecco annonce une hausse de son bénéfice net de 22 % sur un an ! De même, si 85 % des salariés sont en CDI, 87 % des nouvelles embauches se font en CDD et 70 % de ces contrats ont une durée inférieure à un mois !

Face à cette explosion de la précarité, la CGT réclame la création d’un « statut du salarié », complètement illusoire et se moulant, sur le fond, dans la situation existante. Cette revendication est suspendue en l’air et bien moins concrète que la lutte dans les entreprises pour la requalification des contrats précaires. Il nous faut rediscuter de la légitimité de mots d’ordre tels que « un CDI pour tous », essentiels pour mener la lutte pour la défense des droits collectifs.

Il faut aussi réaffirmer la défense et la nécessité d’embauches massives dans les services publics. Tous les politiciens s’interrogent doctement sur comment créer des emplois ? Mais les besoins ne manquent pas, dans les écoles, les hôpitaux, les crèches, et tous les services publics indispensables à l’ensemble de la population. Combien d’emplois seraient financés avec les milliards donnés en cadeau au patronat depuis des années et qui ont atterri en fin de compte dans la poche des actionnaires ?

Il faut un salaire minimum garanti pour tous les travailleurs, avec ou sans emploi, une augmentation générale d’au moins 300 € nets pour compenser le retard accumulé et aucun salaire inférieur à 1 700 € nets. La question des salaires est une question politique, dépassant le cadre de telle ou telle entreprise, du privé ou du public. En bloquant le point d’indice de l’ensemble de la fonction publique pendant des années, l’État a aidé le patronat à mener la même politique d’austérité dans toutes les entreprises. C’est bien une augmentation uniforme des salaires qu’il s’agit d’imposer.

La lutte pour les salaires, c’est aussi la bataille pour la défense de la protection sociale. Macron veut supprimer les cotisations salariales - c’est-à-dire une partie de notre salaire - qui contribuent au financement de l’assurance chômage et de l’assurance maladie, en essayant de faire croire qu’il augmenterait d’autant les salaires nets. Il veut réduire l’assurance chômage en aumône attribuée par l’Etat, financée par la CSG dont l’augmentation va encore appauvrir les retraité-e-s. Il le dit lui-même : « Nous sortons réellement d’un système assurantiel ou chacun se dit : j’ai cotisé, j’ai droit à être indemnisé »... ça a le mérite d’être clair. L’assurance chômage comme toute la protection sociale, c’est notre salaire et un dû. Il nous faut discuter de la totale légitimité du retour aux 37,5 annuités pour tous, de l’augmentation des retraites (pas de retraite inférieure au Smic), du droit à la santé gratuite pour tous. C’est au patronat, dont les cotisations n’ont cessé de baisser ou même de disparaître, de payer en prenant sur les surprofits qu’il a engrangés ces dernières années.

Reprendre l’initiative passe par renforcer la conscience de classe pour préparer l’affrontement à venir, discuter de nos intérêts face à ceux des actionnaires. Mais tout cela doit aussi s’intégrer dans une politique pour créer des liens entre équipes syndicales qui ne veulent pas attendre que les mauvais coups tombent pour se battre et qui en ont assez du « dialogue social » qui sert à justifier les reculs.

Une politique pour l’ensemble de la classe ouvrière

Face à l’offensive annoncée, la CGT reste l’arme au pied. Ressortant de son entretien avec Macron, Philippe Martinez a déclaré : « Je n’ai pas de date, mais en tout cas, j’ai cru comprendre que l’agenda rapide qui était prévu n’est pas aussi rapide que j’avais cru comprendre »… Bref, il est urgent d’attendre.

Lors du CCN de mai, la CGT se contente d’annoncer  qu’elle « proposera une semaine de déploiement, de mobilisation et de syndicalisation dès la 3ème semaine de juin », sans formuler dès maintenant l’urgence de préparer la lutte face à ce gouvernement.

Bien sûr, ce mouvement est à construire, à partir du niveau de conscience existant et des évolutions en cours. Il ne peut se décréter par en haut. Mais en refusant d’en discuter la perspective, de fixer des échéances, de dire que la riposte par un mouvement d’ensemble est la seule issue, la direction de la CGT laisse les mains libres à Macron et se prend toute seule au piège du « dialogue social ».

Dans un tel contexte, l’initiative du Front Social d’une manifestation le 19 juin prend une tournure nouvelle. La plupart des militants n’ont vu que de très loin la constitution du Front Social. Une « mise au point » de la direction de la CGT par rapport au syndicat Info’Com a beaucoup aidé à le faire connaître ! Et, devant la passivité des directions des confédérations syndicales, l’initiative du 19 suscite interrogations, discussions dont bien des militants commencent à se saisir. Beaucoup comprennent qu’attendre serait un piège, Macron rêve de nous infliger une défaite sans combat. La question n’est pas le calendrier mais l’urgence d’organiser dès maintenant la riposte contre Macron et ses ordonnances.

Les militants qui ont tissé des liens pendant la Loi Travail, se sont retrouvés dans les blocages avec des équipes de militants de différents syndicats, ou au côté des jeunes lors de manifestations réprimées par la police de Valls, n’ont pas envie de se retrouver enfermés dans ces positions d’appareil plus soucieuses d’être reconnues par le gouvernement que d’organiser la lutte.

Le climat social est loin d’être atone dans les entreprises où des grèves éclatent, en particulier face aux plans de licenciements qui se multiplient. Ces grèves ont une portée politique, à l’image des salariés de GM & S qui ont reçu des délégations de soutien, entre autres celle de la CGT de Ford Blanquefort. Leur lutte elle-même pose le problème de la convergence dans la filière automobile, face à la politique de mise en concurrence des sous-traitants de PSA ou de Renault. C’est bien cette réponse globale de la classe ouvrière qu’il nous faut construire aujourd’hui, dont nous pouvons tracer la perspective.

Au travers de ces initiatives, ce sont des liens qui continuent de se tisser et de se renforcer, en reprenant ce qui avait commencé lors de la lutte contre la Loi Travail. Il s’agit de regrouper aujourd’hui, pour préparer la lutte contre Macron et Philippe, sur l’exigence de l’abrogation de la Loi Travail et pas pour négocier les reculs à la marge.

Regrouper de telles équipes signifie discuter largement au sein des syndicats d’une politique pour la mobilisation. Le problème ne se réduit pas à des dates de journée d’action sans lendemain, mais à la mise en œuvre, par des équipes syndicales, d’un vrai plan de mobilisation, sur nos lieux de travail, se saisissant de toutes les initiatives pour affirmer la contestation, appelant à la solidarité et à la légitimité de la lutte. Cela passe aussi par la contre-propagande face aux discours patronaux, s’appuyant sur ces revendications d’urgence, ces exigences des travailleurs face à la gravité de l’offensive.

Les ruptures qui se sont opérées ces derniers mois par rapport à la gauche et au « dialogue social » sont profondes parmi les travailleurs et la jeunesse, les éléments sont là pour les transformer en une réelle conscience de classe, des liens militants intersyndicaux, des équipes qui se posent concrètement la question des moyens de prendre en main avec les travailleurs l’organisation de la riposte.

Laurent Delage

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