Les travailleurs, les classes populaires n'ont aucune raison de se réjouir du deuxième tour de la Présidentielle et chacun a éprouvé un légitime soulagement de voir enfin se conclure cette mascarade politicienne. Un soulagement aussi de voir Marine Le Pen défaite même si son éventuelle victoire était bien peu probable. Cette relative défaite ne corrige en rien l'évolution des rapports de force politiques au détriment du monde du travail qui n'augure rien de bon.

Certes Macron est mal élu mais il bénéficiera du recul global dont attestent ces élections pour accentuer et orchestrer l'offensive des classes dominantes. Il s'y est déjà consacré sous la houlette de Hollande qui l'a mis en selle et en a fait son héritier pour achever la liquidation du PS d'Epinay et prendre le relais des vieux partis déconsidérés aux yeux de l'opinion. Du point de vue des classes dominantes, il fallait changer la méthode de management et de marketing politique, renouveler l'encadrement pour avoir les mains libres afin de se livrer à de nouvelles spéculations financières et politiques en considérant le pays comme une multinationale européenne dans le jeu de la concurrence mondialisée.

L'élection de Macron répond à leurs besoins mais témoigne aussi qu'une fraction de la moyenne et petite bourgeoisie, aussi des salariés, sont dupes même si pour la plupart l'essentiel était de dégager tous les vieux hasbeen de la politique. Nous verrons si cette dynamique prend réellement, si Macron réussit, à la façon de Sarkozy, à subjuguer une fraction de l'opinion suffisamment large pour se donner les moyens de gouverner avec une forte majorité voire une majorité absolue. Les institutions de la Vème République améliorée, si l'on peut dire, par le quinquennat, lui en donnent les moyens en instituant l'élection du Parlement dans la foulée de la présidentielle avec le scrutin majoritaire à deux tours. Il n'est pas dit que cela suffise à élever le jeune arriviste au niveau de la Pyramide du Louvre. Le grand spectacle sons et lumières n'aura même pas duré le temps d'une soirée. Les tripatouillages continuent, un remake de la politique d'ouverture de Sarkozy. L'effondrement des vieux partis dont de nombreux membres éminents s'empressent de présenter leur curriculum vitae au nouveau chef du personnel va sans aucun doute l'aider sur le plan institutionnel mais pourrait bien ruiner le peu de crédit qu'il a pu conquérir dans l'opinion. Mais il est déjà prêt à gouverner par ordonnances...

Le nombre d'abstentionnistes n'a jamais été aussi élevé depuis 1969, plus de 12 millions, et les votes « blancs » et « nuls » dépassent les 4 millions, soit au total plus de 16 millions d’électeurs/électrices tout en sachant qu’une partie non négligeable des milieux populaires ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Macron est élu avec un peu plus de 20 millions de voix, 66 % des suffrages exprimés, mais seulement 42 % de l’ensemble du corps électoral, au premier tour respectivement 23 % et 17 %.

Du point de vue des travailleurs et de leurs luttes, l'essentiel est ce rejet des partis institutionnels qui jusqu'alors structuraient, encadraient l'opinion, canalisaient le mécontentement pour qu'il ne sorte pas du cadre imposé par la bourgeoisie. Tous ces vieux carcans craquent de partout, le libéralisme et son dernier produit, Macron, délitent les vieux rapports, bousculent les positions acquises, ouvrent les yeux au plus grand nombre sur les classes dirigeantes et leurs serviteurs, leur monde et, au final, ce jeu de massacre a quelque chose de réjouissant. La préparation des législatives, les dissidences à droite comme à gauche en sont une nouvelle illustration.

Cette mascarade politicienne ouvre des possibilités si le mouvement ouvrier, les révolutionnaires se donnent les moyens collectifs d'aider aux prises de conscience. Il est de plus en plus évident que le système est bloqué, que rien ne s'améliorera pour le plus grand nombre si nous ne remettons pas en cause la propriété capitaliste, si nous n'amplifions pas la crise politique en germe en intervenant directement sur le terrain social et politique.

Extrême-droite ou droite extrême, quelle future alternance ?

La volonté d'écarter Marine Le Pen du pouvoir a été le principal ressort du vote Macron. C'est dire sa faiblesse d'autant que, le plus souvent, les illusions sur la possibilité de faire obstacle à la montée des idées réactionnaires par le bulletin de vote ne s'accompagnaient guère d'illusions sur Macron, bien moins qu'en 2002 lors du vote Chirac. Non parce que la banalisation du FN serait un fait acquis, mais surtout parce que la responsabilité des partis qui se servent de Le Pen comme d'un faire valoir est de plus en plus évidente. Alors que tous les partis de gouvernement ont repris la plupart de ses préjugés, la formule incantatoire affirmant que le FN n'est pas un parti comme les autres a perdu de son pouvoir, les autres ressemblent de plus en plus au FN et même pour bien des salariés Marine Le Pen apparaît comme une opposition aux politiques réactionnaires et anti-ouvrières de la droite et de la gauche depuis 3 décennies.

C'est cela qui explique la progression du FN qui réalise son meilleur score « historique ». Sa défaite est très relative et les 10,6 millions de voix qu'il recueille sont l'expression du recul politique en particulier au sein des classes populaires où les idées réactionnaires font des ravages.

Ce recul, la gauche en est responsable.

Cependant, Le Pen a doublement raté son pari. Sa piètre prestation lors du débat face à Macron et son faible score (33,9 %) ne lui permettent pas, comme elle l’espérait, de pouvoir jouer aux législatives le rôle de première opposante au nouveau président. Il n'est pas exclu qu'elle ne parvienne pas à constituer un groupe parlementaire.

Dès dimanche soir, elle a annoncé une « transformation profonde » du Front national afin de construire « une nouvelle force politique ». Une façon de prendre l'initiative en anticipant la contestation dont elle va être l'objet.

Pour tous les ambitieux qui grenouillent au FN, celui-ci ne pourra aller plus loin s'il ne cesse d'être l'instrument et la propriété d'une dynastie familiale, une dynastie des beaux quartiers, avec de l’argent, des biens immobiliers, une famille assujettie à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), une dynastie familiale devenue parti politique, avec trois générations, un phénomène de népotisme assez unique.

Dans la compétition qui l'oppose aux Républicains, l'OPA amicale sur Dupont-Aignan ne peut suffire à lui ouvrir les portes de la vieille droite et il ne lui suffira pas non plus de mettre de l'eau dans son vin en promettant le maintien de l’euro. Le Pen s'adapte au CAC40 mais cela ne peut lui permettre de surmonter le barrage des vieilles haines entre sa dynastie et la droite issue du Gaullisme. Et ses scores ne peuvent convaincre d'autant qu'aux législatives la droite s'en sortira mieux que le FN. Une « transformation profonde » est engagée qui devra liquider l'image dynastique. Si cela peut expliquer le retrait de Marion Maréchal Le Pen, cette transformation ne vise pas seulement la fin de la dynastie mais surtout exprime la volonté de faire du nouveau parti qui sortira de cette mue un parti plébéien réellement actif, y compris au sein des classes populaires, contre le mouvement ouvrier pour préparer la future alternance.

« Ce Parti socialiste est mort, il est derrière nous », toute honte bue...

Valls a remis le couvert en annonçant encore et à nouveau la mort du PS dans le même temps que sa candidature au nom de la majorité présidentielle qui l'a immédiatement classé dans la file d'attente... Macron, promu chef du personnel, ne va pas se priver du plaisir de rabaisser son ancien chef de service à Matignon... Certains n'ont pas compris qu'en liquidant leur propre parti, leur valeur marchande pouvait être sacrément dévaluée. Le crime ne paye pas toujours... Quoi qu'il en soit, le crime a bien eu lieu, le PS de Mitterrand, celui du congrès d'Epinay de 1971, est bel et bien mort.

Ce PS n'avait plus rien à voir depuis longtemps avec la social démocratie, un parti ouvrier réformiste, même si les journalistes bien-pensants que la campagne de Hamon effrayait continuaient par routine intellectuelle à user abusivement du terme. Ce Parti d'après 1971 n'était qu'un appareil électoral destiné à servir les ambitions d'un homme de droite, Mitterrand, qui avait besoin de sa façade repeinte pour capter le PCF et le vote ouvrier et populaire.

Dès 1984, la mascarade était finie, le PS devenait le parti de l'offensive libérale contre les travailleurs et la population. Avec Hollande la mise en scène « socialiste » a fini par apparaître clairement pour ce qu'elle était, une mauvaise comédie, un mensonge destinés à duper l'opinion. Et c'est bien ce mensonge conscient et organisé qui a poussé une partie des classes populaires dans les bras du FN.

Aujourd'hui, les multiples ralliements à Macron ne sont que la continuation de cette longue décomposition politique et morale. Cambadelis est l'homme de la situation pour sauver les meubles et préserver les biens du PS, un bon syndic de faillite.

Quand Mélenchon rêve de cohabitation et liquide le PC...

Étrange dénouement que celui de la nouvelle aventure dans laquelle la direction du PC avait engagé son parti, celle de la France Insoumise après celle du Front de gauche. Après avoir soutenu Mélenchon bien qu'il l'ait déjà mis dans une position inacceptable de… soumission, Pierre Laurent est contraint de rompre sur la question des Législatives, refusant de passer sous les fourches caudines de FI. Chacun insulte l'autre avec cette violence sans complexe qui préside aux relations des appareils petits ou grands où chacun défend son pouvoir au mépris de ses propres militants et électeurs sans parler, bien sûr, d'idées. Étrange dénouement en fait annoncé, chacun poussant le bras de fer jusqu’aux limites imposées… par le calendrier. Deux logiques politiques d'appareil aux intérêts différents, celle du populisme de gauche du leader maximo opposée à une tentative dérisoire de sauver ses élus en cherchant à ranimer une union de la gauche défunte... Deux politiques qui n'ont rien à voir avec la défense des intérêts des travailleurs et de la population, deux échecs assurés dont les militantes et les militants devront tirer les leçons pour se donner les moyens de faire face à la nouvelle période à laquelle nous sommes confrontés.

Et la France Insoumise continue son bluff prétendant pouvoir constituer une majorité parlementaire pour imposer une cohabitation à Macron, bluff, démagogie, violence d'appareil ne portent vraiment pas un « avenir progressiste »...

Un système bloqué ou la dictature du capital

Ces batailles institutionnelles entre politiciens sont bien dérisoires au regard de l'ampleur des problèmes auxquels sont confrontés le monde du travail, les classes exploitées au niveau hexagonal mais aussi européen et mondial. Ces élections viennent souligner à quel point le système est bloqué, fermé, sans issue.

Le capital dicte sa loi dans tous les domaines économiques mais aussi politiques et idéologiques. Il achète médias, intellectuels, pour façonner l'opinion à l'idéologie qui répond à la défense de ses propres intérêts et dont Macron est un des artisans profondément convaincu, dupe. Il met en scène un spectacle destiné à duper les masses en vantant l'idéologie managériale que, sur les lieux de travail, l'encadrement nous ressasse tous les jours, avec plus ou moins de conviction... Une campagne américaine à la française...

Macron en a été le chef d'orchestre parce que parmi les pantins politiques, il était le plus à même de l'incarner. « En marche ! », bricolé à partir des rebuts des anciennes formations politiques discréditées, a été porté par ces milieux de la finance, des médias, de la politique, le système.

Cette machine, ce système ne peuvent être réformés ou amendés, il n'y a pas d'autre issue que de renverser la table, aucun bulletin de vote ne suffira hors de la mobilisation, de l'organisation de larges fractions du monde du travail et de la jeunesse.

Combattre l'uberisation de la société pour empêcher sa lepenisation...

Durant l'entre deux tours de la Présidentielle, les discussions se centraient autour de la menace d'une éventuelle victoire de Le Pen et, en conséquence, la nécessité voire l'obligation de voter Macron pour lui faire barrage, discussions prisonnières des logiques parlementaires. Il n'a pas manqué de bons apôtres de gauche pour nous expliquer qu'il fallait que nous votions pour l'auteur de la loi Macron. Mais pour la première fois depuis bien longtemps, l'idée du bulletin de vote comme barrage n'allait pas de soi y compris pour beaucoup de travailleurs, de jeunes, y compris pour celles et ceux qui ont fait le choix d'aller voter. Nous comprenons ce choix et nous savons faire la différence entre ce geste et la campagne médiatisée, la mise en scène orchestrant le vote Macron pour mieux ramener le rejet des grands partis institutionnels dans le cadre institutionnel.

Nous le comprenons, mais nous comprenons aussi que tous ces rabatteurs de voix travaillaient à obscurcir les consciences en brandissant la peur, la menace du fascisme, en criant au loup.

Il est dangereux de crier au loup quand il n'est pas là, de jouer des peurs plutôt que de la conscience, de l'intelligence, de la politique.

On ne peut agir que si le cerveau est lucide plutôt que dominé par les drames du passé et les mythes. Le danger d'une nouvelle poussée réactionnaire est bien réel, qu'elle vienne du FN, d'un FN « transformé » ou de la vieille droite voire demain du « macronisme » lui-même. Ce danger, c'est Macron qui le prépare comme y a contribué le gouvernement socialiste dont il était ministre. Ce danger, il est inscrit dans l'évolution même du capitalisme, de la politique des classes dominantes ici et dans le monde. Il gît dans le développement de la violence de classe qui atteint les individus dans leur être profond. Il faut prendre le problème dans sa globalité, l'exploitation, les inégalités, l'évasion fiscale, les guerres, le terrorisme, le réchauffement climatique... Il faut prendre le problème à la racine, le fonctionnement d’une classe sociale, propriétaire des moyens de production et prédatrice du travail d’autrui qui mène une guerre de classes contre les peuples.

L’incantation antifasciste impuissante, l'analogie avec les années trente sont des dramatisations qui paralysent. Si nous devions faire une analogie, ce serait avec le début du siècle dernier quand se développait le stade impérialiste du capitalisme et que le mouvement ouvrier et révolutionnaire se préparait à un nouvel élan qui déboucha, il y a un siècle, sur la vague révolutionnaire de 17.

Nous avons nous aussi à nous préparer à un nouvel élan, plutôt que de prédire le pire, de jouer les Cassandre, soyons capables de préparer le meilleur.

Une idée forte fait son chemin, pour obtenir la garantie d'un emploi et d'un salaire décent, l’accès à des services publics répondant aux besoins, en finir avec l'état d'urgence et l'insécurité, les guerres et le terrorisme, il est indispensable de renverser cette Vème république pour conquérir la démocratie pour les travailleurs et la population. Le monde du travail ne pourra satisfaire ses besoins élémentaires que dans un ordre social radicalement différent de celui d'aujourd'hui, une organisation sociale qui mettra l'économie au service de la population.

Cette indispensable transformation ne pourra se faire de l'intérieur, dans le cadre des institutions, elle nécessite une révolution démocratique, la conquête du pouvoir par les travailleurs et les classes populaires.

Notre critique du capitalisme, la défense du socialisme et du communisme

Le monde est entré dans une nouvelle époque qu'il faut analyser, comprendre, saisir dans ce qu'elle a d'inédit et de positif du point de vue des luttes d'émancipation sans rester enfermé dans la dénonciation morale du capitalisme.

Notre critique du capitalisme, c'est le socialisme, c'est-à-dire démontrer comment le développement social actuel rend nécessaire et possible une réorganisation de la production et de l'échange des biens pour en finir avec la course au profit et la concurrence.

A ce développement correspond un processus de maturation d'une conscience socialiste. Il n'a rien d'automatique mais il est bien réel à travers la prise de conscience que le prolétariat est une classe internationale, que la production comme les échanges participent d'une économie mondialisée, que la crise écologique n'a pas de réponse nationale, que les guerres inévitablement se retournent contre nous, qu'une classe parasitaire et prédatrice s'approprie une part sans cesse croissante des richesses... Cette prise de conscience passe par la confiance en soi, la rupture avec « la manière bourgeoise de voir le monde » disait Rosa Luxembourg, pour se construire sa propre compréhension de la société et de son avenir.

Il ne faut pas nous payer de mots, sur la faiblesse de Macron et de son futur gouvernement. Leur faiblesse ne peut venir que de notre force, de nos mobilisations. Enclencher un nouvel essor des luttes, c'est aussi un travail systématique et opiniâtre pour développer, renforcer une lucidité, une conscience de classe et tisser des liens organisationnels, pas seulement sur le terrain syndical mais surtout sur le terrain politique.

Face à celles et ceux qui vont vouloir refonder la gauche institutionnelle et expliquent que les travailleurs ont besoin de gens pour la représenter, voire d'un homme providentiel, notre travail vise à donner à la classe ouvrière la conscience de sa force, la force de rompre les habitudes de l'oppression et de l'exploitation, à donner le goût de s'organiser, faire de la politique, prendre confiance en elle.

La passion révolutionnaire est le fruit de la compréhension du monde, de l'histoire, des voies et moyens de changer la société, de l'appropriation du marxisme, des idées socialistes et communistes.

La victoire de Macron sur Le Pen laissant derrière eux un champ de ruines politiques ouvre un vaste chantier de reconstruction, patiente et tenace, à travers les luttes et les mobilisations, à partir des acquis de la campagne de Philippe Poutou, pour que naisse un nouveau parti de la classe ouvrière dans la continuité de ce que furent, à leurs origines, la social démocratie et le Parti communiste.

Yvan Lemaitre

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