Il y a bientôt dix ans éclatait aux États-Unis la crise de l’immobilier à risque, les « subprimes », déclenchant l’enchaînement en cascade d’une série d’effondrements, boursier, bancaire, économique… Les « sommets » internationaux des gouvernements des grandes puissances se succédaient, faisant de la « lutte contre la crise » leur premier objectif. Ils l’ont menée à coup de milliers de milliards, sauvant certes le système financier des conséquences de sa propre avidité, mais au prix d’un endettement public qui débouchait bientôt sur la crise de la dette publique européenne et ses conséquences, dont la situation actuelle de la Grèce n’est que l’exemple le plus tragique.

Dix ans plus tard, dans les hauts sommets des pouvoirs, on ne parle plus de « crise ». Les politiques d’austérité ont porté leurs fruits… du moins pour la poignée de grands capitalistes qui dirigent le monde, comme en témoignent les statistiques récentes sur la richesse de milliardaires, les résultats des grandes entreprises et les milliards distribués en dividendes à leurs actionnaires… Tout va donc pour le mieux pour le petit monde enchanté des super-rentiers.

Mais le système économique au crochet duquel ils accumulent leurs milliards n’en a pas moins du plomb dans l’aile, mettant à l’ordre du jour l’urgence de son renversement, de son remplacement par une autre société, socialiste, et réunissant en même temps les conditions matérielles et sociales d’une nouvelle période révolutionnaire.

La faillite d’un système qui a épuisé ses capacités de développement

Rien dans les « remèdes » apportés à la crise par les politiques des gouvernements au cours de ces dix années n’a et ne pouvait mettre un coup d’arrêt à la logique qui l’avait produite. Bien au contraire.

Sur le plan économique, le regain de croissance que les gouvernements disaient espérer ne s’est pas produit. L’économie mondialisée est dans un état de récession chronique que l’on mesure à la quasi-stagnation des PIB ainsi qu’au ralentissement du commerce international. Les conséquences de la crise en termes de suppressions d’emplois ajoutées à la régression des revenus imposée par les plans d’austérité brident inéluctablement la demande solvable globale, limitant les débouchés pour les marchandises produites. C’est un cercle vicieux dont le capitalisme est incapable de sortir.

Il a pour effet d’exacerber la concurrence internationale entre grandes multinationales. Celles qui s’avèrent incapables d’y faire face sont dépecées, rachetées par morceaux, même s’il s’agit de « fleurons de l’industrie », comme Alstom et quelques autres. La raison n’en est pas l’incurie de gouvernements au « patriotisme économique » flageolant, mais bien à la logique de la circulation des capitaux, qui se moque bien des « patries »… sauf, bien sûr, si elles servent directement les intérêts de tel ou tel groupe financier ou industriel. Alors, la guerre économique se prolonge sur le terrain militaire, comme on le voit avec la démultiplication des interventions militaires, l’escalade des menaces de guerre entre « puissances ».

La course à la « financiarisation de l’économie », à l’économie de la dette et de la spéculation qui avait conduit au déclenchement de la crise de 2007 s’est poursuivie de plus belle. Des masses de capitaux à la recherche d’autres terrains d’investissement que celui d’une production en panne continuent de se ruer sur une multitude de « produits financiers », accumulant les « titres pourris » dans les coffres des banques, préparant de nouveaux effondrements boursiers, bancaires, économiques.

Pendant ce temps, le monde s’enfonce dans une crise environnementale qui est la conséquence directe d’un système de production et d’échange de biens et de services dont le seul critère est celui du profit maximum. Les « sommets pour l’environnement » qui se succèdent et dans lesquels s’affichent ces mêmes multinationales qui sont les principales responsables de la destruction de la planète ne sont que des masques hypocrites. Derrière ces masques se tient le vrai visage du capitalisme destructeur des équilibres écologiques, parfaitement incarné par Trump. 

Le bilan de ces dix années est là, dans cette fuite en avant vers la guerre, vers un nouvel effondrement financier et économique, une catastrophe écologique. Dans la faillite d’un système économique arrivé au terme de ses capacités de développement, ne survivant qu’au prix des pires destructions.

Les conséquences sociales et politiques de dix années de stagnation économique et d’austérité

Parmi ces destructions se trouvent celles qui se sont produites et continuent de se produire sur le terrain social. En France, comme dans les autres pays dits avancés, les effets directs de la crise (suppressions d’emplois, chômage, précarité…) et les conséquences des politiques destinées à sauver les banques et à maintenir les profits (austérité, régression des droits du travail, poursuite de la casse des services publics…) se sont additionnées pour générer un profond mouvement de régression sociale. Les couches les plus touchées de la classe ouvrière, principalement la jeunesse souvent d’origine immigrée des cités ouvrières rebaptisées « quartiers populaires », sont condamnées à la marginalisation sociale… C’est dans cette marginalisation, cette exclusion de toute activité sociale, que se trouvent les racines des « crises de banlieue » qui se produisent sporadiquement, et plus quotidiennement de la situation de conflit permanent entre police et jeunesse, avec son cortège de « bavures ». C’est également là que se trouvent les racines du racisme et de la xénophobie sur lesquels s’appuient les gouvernements et des partis comme le FN pour tenter de diviser la classe ouvrière, dévoyer la contestation sociale.

Tandis que se produisait ce mouvement de régression sociale se révélaient aussi l’impuissance des dirigeants politiques face aux problèmes qu’ils prétendaient combattre, leurs mensonges proférés au nom de la « lutte pour l’emploi », « contre les déficits » et autres promesses creuses. Une « crise de confiance » s’est établie vis-à-vis des pouvoirs en place. Elle s’accompagne d’une rupture profonde entre les classes populaires et les partis qui jusqu’à maintenant prétendaient les représenter, comme en France le PS et le PC.

Cette rupture entre les pouvoirs en place et les populations a pris des formes et des intensités diverses. Tandis que se déclenchaient les événements des printemps arabes, la Grèce et l’Espagne menacées de faillite du fait de leur endettement et soumises aux diktats de la Troïka (Banque centrale européenne, Front monétaire international, Union européenne) étaient le siège de puissants mouvements sociaux, grèves générales, occupations de places… Ces mouvements visaient aussi bien la Troïka et ses exigences d’austérité que les pouvoirs en place qui les mettaient en œuvre.

De cette contestation dans la rue sont nées de nouvelles organisations politiques, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne. Se présentant comme les adversaires des partis en place, porteurs des intérêts du « peuple » face aux « élites » et à l’oligarchie, ces partis prétendent pouvoir changer les choses à travers le jeu électoral. Et c’est la voie de ce « nouveau réformisme », se revendiquant d’un « populisme de gauche », qu’ont choisie Mélenchon et « France insoumise » pour la présidentielle.

Les scores électoraux atteints par Syriza d’abord, arrivé au pouvoir en Grèce dès 2015, puis Podemos à diverses élections et enfin Mélenchon au premier tour de la présidentielle sont l’expression des aspirations au changement des classes populaires en rupture avec les partis qui portent depuis des dizaines d’années la politique des sommets de la bourgeoisie. Mais ce « nouveau réformisme » n’en constitue pas moins une impasse et conduit, comme on l’a vu en Grèce, à l’exact inverse de ce qui était annoncé. Depuis son accession au pouvoir, Tsipras s’est retrouvé à poursuivre la politique de régression sociale de ses prédécesseurs, contre laquelle il avait été élu. Mais contrairement à ce que prétend Mélenchon, la raison n’en est pas au fait que Tsipras n’aurait pas su « désobéir » aux injonctions européennes. Quelle que soit la « force des convictions » de ceux qui accèdent au pouvoir – « convictions » par ailleurs très discutables en ce qui concerne l’ancien ministre Mélenchon, admirateur de Mitterrand, fervent défenseur de l’Armée française, de la Marseillaise, du drapeau tricolore et de la République -, la dictature du capital s’impose.

C’est à cette dictature qu’il s’agit de mettre fin, et cela suppose autre chose qu’un changement de majorité, même assortie d’un changement de constitution. Prétendre le contraire revient à désarmer la classe ouvrière au moment même où le capitalisme en faillite, servi par les Trump, Poutine et autres Macron-Le Pen, redouble ses offensives. Et cela alors que se constituent les bases sociales d’une nouvelle période révolutionnaire.

Les conditions de la sortie de l’impasse

Car le capitalisme, en même temps qu’il étendait son emprise sur l’ensemble de la planète, qu’il rassemblait les facteurs de la crise dont il n’arrive pas à se dépêtrer, développait bien malgré lui les conditions économiques et sociales de son propre renversement.

Il l’a fait en ouvrant les frontières aux échanges internationaux de capitaux et de marchandises, mettant en concurrence les travailleurs du monde entier dans le but de réduire le « coût du travail », d’imposer recul sociaux sur reculs sociaux aux travailleurs des vieilles puissances impérialistes pour restaurer ses taux de profit. Il y a réussi.

Mais ce faisant, il a bouleversé de fond en comble la structure sociale d’immenses pays, comme la Chine ou l’Inde, transformant en quelques décennies des millions de jeunes paysans vivant dans des conditions d’extrême arriération en une classe ouvrière moderne, ayant accès aux moyens les plus avancés de production et de communication. Cette classe ouvrière, mal payée et surexploitée, n’a pas tardé à trouver les chemins de la lutte, imposant ses exigences sur les salaires, les conditions de travail. En même temps qu’il créait ces nouveaux prolétaires, le capitalisme faisait naître chez eux de nouveaux besoins sociaux, le désir légitime de pouvoir se payer, avec son salaire, quelques unes de ces marchandises qu’ils fabriquaient à destination des populations plus riches des États-Unis et d’Europe, et au bout du compte, les moyens d’obtenir satisfaction, par la grève… Aujourd’hui, alors qu’en Chine comme dans les autres pays émergents le ralentissement de la croissance menace des centaines de milliers d’emplois, c’est une classe ouvrière convaincue de la légitimité de ses droits à un emploi, à un salaire, que le capitalisme trouve devant lui.

Dans les vieilles puissances industrielles, États-Unis et Europe de l’Ouest, les anciennes générations de la classe ouvrière ont subi de plein fouet le déclassement social consécutif à leur mise en concurrence avec la main d’œuvre « low-cost » des pays émergents. Elles n’ont cessé de s’accrocher, de résister à la remise en cause de leurs « acquis sociaux », comme elles l’ont encore fait en France avec le mouvement contre la loi travail. Mais cette idée de « résistance » n’a plus beaucoup de sens pour les nouvelles générations, qui débarquent dans un « monde du travail » qui n’a plus grand chose à voir avec celui qu’ont connu leurs parents, et à plus forte raison leurs grands parents.

Elles veulent pouvoir trouver un emploi, avec un salaire et des conditions de travail décentes, avoir les moyens d’accéder aux biens et services que la société produit en abondance alors qu’elle est incapable de répondre à cette exigence élémentaire. Bien des jeunes sont conscients de cette contradiction. Profondément révoltés par cette terrible violence sociale qui s’impose à eux, ils cherchent les moyens de s’y opposer, n’hésitant pas pour certains d’entre eux, « autonomes », « ingouvernables », à chercher l’affrontement systématique avec la police, symbole de l’État et du pouvoir économique qu’il protège.

Cette révolte touche bien d’autres domaines de la vie, l’aspiration à circuler et à vivre librement, solidairement, fraternellement. On a pu voir, à l’annonce du Brexit, la jeunesse de Grande Bretagne descendre dans la rue, crier son opposition au rétablissement des barrières douanières avec le continent. Selon les sondages pratiqués à l’occasion de la présidentielle, une large majorité de jeunes s’est prononcée contre la sortie de l’Union européenne. Au moment où se développent les tendances du capitalisme à restaurer des mesures protectionnistes, à se replier sur les frontières nationales, c’est l’aspiration au maintien de l’ouverture qui s’exprime.

Cette aspiration dépasse la simple liberté de circulation personnelle et s’étend à la question des flux migratoires. On l’a vu aux États-Unis avec les manifestations qui ont accueilli les tentatives de décrets anti-migratoires de Trump… Avec la solidarité également qui s’exprime en Europe vis-à-vis des migrants venus d’Afrique et du Moyen-Orient, malgré la répression et la propagande xénophobe.

Ce qui se joue aux frontières de l’Europe comme des États-Unis, ce flux continu de personnes fuyant la misère et la guerre au péril de leur vie et malgré les difficultés qui les attendent après avoir débarqué est la conséquence dramatique d’une situation dont le capitalisme mondialisé est le premier responsable, dont il est incapable d’assumer les conséquences, mais devant laquelle il ne pourra en fin de compte que reculer. Rien ne pourra y mettre un terme, ni la peur de la mort, ni les murs, ni la répression des solidarités, ni l’incitation des populations locales à la xénophobie. Le moteur de ces vagues de migration n’est pas seulement la fuite de la misère et de la guerre. Il réside également dans la conviction profonde que les migrants ont de leur légitimité à venir chercher dans les pays riches les moyens de subsister dont ils ont besoin. Les frontières perdent leur sens de « limite nationale », ne gardent que celui d’obstacles à franchir, à abattre. Les migrants font pour la libre circulation des hommes ce que les capitalistes ont fait pour leurs capitaux et leurs marchandises.

Ces derniers se sont appuyés pour cela sur le développement de réseaux de communication qui leur ont permis de coordonner des chaines de production réparties sur de multiples zones de la planète, d’amener la division internationale du travail à un niveau jamais atteint. Des travailleurs du monde entier échangent quotidiennement dans le cadre de leur travail, tissent des liens, construisent des solidarités, les bases d’une coopération internationale des travailleurs.

L’informatique et les réseaux sont également porteurs de changements profonds dans les procès de production.

C’est le cas par exemple avec la robotisation. Elle s’inscrit dans une histoire qui est aussi vieille que le capitalisme industriel. A la recherche permanente de la baisse des coûts de production par l’augmentation de la productivité horaire du travail, elle a conduit de la mécanisation des débuts à l’automatisation de procès pilotés par ordinateurs de l’industrie moderne. Des robots industriels sont en service dans de multiples industries depuis le début des années 1980, mais leur développement a été freiné un temps du fait des transferts de production dans les usines des pays à bas coût de main d’œuvre. Il repart aujourd’hui avec pour conséquence annoncée une nouvelle vague de chômage aux conséquences sociales et économiques dont s’effraient y compris certains économistes et dirigeants politiques de la bourgeoisie. D’où la multiplication des remèdes genre « revenu universel », financés par exemple par une « taxation des robots » comme l’a proposé Hamon dans son programme… Ces gens là n’imaginent pas un seul instant que l’augmentation de la productivité horaire du travail générée par l’introduction massive de robots puisse déboucher sur autre chose qu’une augmentation massive du chômage, tandis que les travailleurs qui auront un emploi seront surexploités, avec des semaines de travail de plus en plus longues, un départ à la retraite de plus en plus tardif. Il est pourtant clair que la solution n’est ni dans un refus de la robotisation, qui permet de faire faire par des machines bien des travaux fastidieux et pénibles, ni dans l’institutionnalisation d’une espèce de charité publique qui ne peut apporter aucune solution aux conséquences sociales, économiques et politiques de cette nouvelle phase de modernisation des systèmes de production. La solution qui s’impose d’elle-même est dans la diminution du temps de travail, le partage du travail entre-toutes et tous.

Autre produit du développement des techniques informatiques, la dite « ubérisation », dans laquelle Macron et quelques autres voudraient voir la fin du travail salarié, l’avènement de nouveaux rapports sociaux. Sur le fond, elle n’a rien de bien nouveau : mettre en contact des « vendeurs » et des « acheteurs » et se faire payer pour le service rendu par cette mise en relation est aussi vieux que le capitalisme marchand. Mais cette vieille pratique du « courtage » était jusqu’à récemment, pour des raisons techniques, réservée aux transactions financières, assurances et grand commerce, en particulier des matières premières minières et agricoles. La banalisation de l’informatique et d’Internet a permis de l’étendre aux échanges de produits et de services entre particuliers, au grand bénéfice des petits « génies » qui sont à l’initiative de ces plateformes informatiques et de leurs financeurs. Les conflits que le développement de ces plateformes génère sont nombreux. Pour Uber, ils concernent la concurrence avec les taxis et le conflit social qui oppose les conducteurs, « travailleurs indépendants », à l’avidité des actionnaires de la plateforme ; pour « AirBnB », c’est la concurrence qu’il fait à l’hôtellerie classique et les pertes de taxe de séjour que subissent les communes… Les débarrasser de ces contradictions, ce serait les débarrasser de leurs parasites, les margoulins qui sous prétexte qu’ils ont eu « l’idée » de créer « leur » plateforme, se font une rente juteuse de son exploitation.

Leur succès montre par ailleurs qu’elles répondent à un véritable besoin, celui d’échanges directs, souples, immédiats. Les outils informatiques qu’elles mettent en œuvre préfigurent les moyens dont disposerait une économie planifiée, permettant de contrôler l’économie en quasi-temps réel, au plus près des besoins à satisfaire, tout comme ils seraient une composante centrale du fonctionnement démocratique de la société.

A la recherche permanente de profits, le capitalisme ne cesse de développer la socialisation des moyens de production et d’échange, mettant en place les conditions matérielles et humaines du fonctionnement d’une société débarrassée de l’exploitation. La contradiction fondamentale du capitalisme réside dans le fait que cette évolution inéluctable du fait même des progrès permis par le travail humain se heurte de plus en plus violemment avec la propriété privé capitaliste des moyens de production et d’échange, la propriété financière de plus en plus parasitaire.

« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale.» écrivait Marx dans la préface à la Critique de l’économie politique (1859).

Daniel Minvielle

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