La rentrée s'annonce « convenable même si elle ne se déroule pas dans des conditions optimales »… « il y aura un professeur devant chaque classe dans toutes les écoles de France », annonçait le nouveau Ministre de l’éducation Pap N’diaye, une semaine avant la rentrée, alors qu’il manquait 4 000 enseignants début juillet, à l’issue des concours de recrutement. Début août, à l’Assemblée nationale, il reconnaissait une rentrée « plus difficile que d’habitude » et un recours aux contractuels « plus important que je ne souhaiterais ». 

En prévision d’une rentrée qui révèle l’état de délabrement de l’école, de nombreuses académies comme celles de Versailles ou de Dijon ont organisé à la va-vite des recrutements de contractuels. Les candidat.e.s de niveau Bac+3 avaient 20 à 30 minutes pour convaincre un jury de leur « capacité à enseigner » et les sélectionné.e.s ont bénéficié d’une formation express de quatre jours à la veille de la rentrée pour apprendre à utiliser un cahier de texte, un cahier-journal, trouver des outils sur internet… avant de se retrouver seul.e.s, sans aucune expérience, devant une classe. 

Manque de postes, manque d’enseignants, manque de personnels administratifs, éducatifs, sociaux et de santé, précaires bouche-trous payés au lance-pierre, classes sans enseignants le jour de la rentrée, locaux insuffisants… à cela s’ajoutent les salaires bloqués pendant des années et qui dépassent à peine le SMIC pour un enseignant débutant, les conditions de travail dégradées, les classes surchargées, les restrictions budgétaires. Il manque aussi des milliers de chauffeurs de bus scolaires, à qui les collectivités ne proposent la plupart du temps que des contrats mal payés à temps partiels qui ne permettent pas de vivre, avec des amplitudes horaires qui s’étalent sur la journée pour quelques heures de transport, une situation qui va aussi mettre en difficulté de nombreuses familles.

Cette rentrée révèle à grande échelle à quel point l’école est à bout de souffle après des années de réformes et de politiques menées par des gouvernements qui l’ont soumise, comme la santé et l’ensemble des services publics aux logiques de rentabilité, de concurrence, de privatisations, au détriment des conditions d’études et de travail de l’ensemble des personnels. 

La réponse à la crise de l’école passera par une « révolution culturelle » a déclaré Macron devant les recteurs le jeudi 25 août, voulant souligner qu’elle ne passera pas par une augmentation des moyens. Il annonce clairement qu’il entend poursuivre sa politique, celle de Blanquer qui n’a cessé de creuser les inégalités scolaires, contribuant à faire de l’école française une des plus inégalitaires d’Europe.

L’école de la précarité

La pénurie de profs et de nombreux autres métiers de l’éducation comme les médecins scolaires et les infirmières, les assistantes sociales, les personnels administratifs et d’éducation est la conséquence de la dégradation générale des conditions de travail et des salaires. L’enseignement est considéré par beaucoup de jeunes comme un secteur difficile et mal payé et les recrutements sont en baisse chaque année, les démissions se multiplient. En recrutant des enseignants contractuels à pôle emploi, sur petites annonce dans la presse locale, en 30 minutes dans des job-dating, Macron poursuit et amplifie la politique de ses prédécesseurs, la précarisation généralisée de l’école. Une offensive qui touche aussi aujourd’hui de plein fouet les enseignants, jusque-là plus préservés que les assistants d’éducation ou les AESH, accompagnants des élèves en situation de handicap.

En dix ans le nombre de travailleurs précaires a triplé, l’Education nationale est devenue le premier employeur de précaires du pays. De la maternelle à l’université, un personnel sur quatre est aujourd’hui contractuel. L’immense majorité des AESH, assistants pédagogiques et assistants de vie scolaire sont maintenus dans la précarité, sans formation adaptée ni reconnaissance, avec des contrats majoritairement à temps partiel, payés en moyenne 760 euros mensuels. Les contractuels précaires de droit privé, CAE et autres CUI dont l’éducation nationale a longtemps usé et abusé ont été progressivement remplacés par des contractuels de droit public, tout aussi précaires, qui doivent attendre 6 ans pour espérer un CDI sans aucun rapport avec le statut de fonctionnaire et par le recours massif aux services civiques qui ne relèvent même pas du droit du travail.

Pour tenter de désamorcer la colère des enseignants mais aussi de parents dont les enfants sont de plus en plus fréquemment privés de cours par manque de remplaçants, d’accompagnants du handicap, N’Diaye promet vaguement « au printemps 2023, un concours exceptionnel de titularisation pour des enseignants contractuels » déjà en poste, pour le premier degré seulement, sans plus de précisions sur le nombre et les conditions. Une promesse dérisoire au regard des immenses besoins en personnels titulaires stables, formés, qui ne pourra trouver de réponse que dans la lutte de l’ensemble des personnels de l’éducation, pour imposer la titularisation de tous les précaires en postes et des embauches massives de titulaires.

Les salaires, une nécessité immédiate pour l’ensemble des personnels

Comme pour l’ensemble des salariés du pays, l’inflation met à l’ordre du jour la question des salaires. Après avoir augmenté le point d’indice des fonctionnaires de 3,5 % au 1er juillet 2022, très en deçà de l’inflation, Macron a dû promettre la revalorisation des salaires des enseignants, 10 % dans un avenir indéfini, et 20 % sous condition… d’accepter des « missions » supplémentaires. Il faudra travailler plus pour gagner plus. Il a évoqué un minimum de 2 000 € nets mensuels pour les débuts de carrière à partir de septembre 2023, une augmentation non négligeable si elle voit le jour, mais très relative au regard de la flambée des prix… d’ici l’année prochaine. Et rien pour les précaires, contractuels enseignants, AED ou AESH que le gouvernement refuse de titulariser. 

Débuter avec 1,2 fois le smic après cinq années d’études contre 2,3 fois dans les années 1980, pas de quoi s’étonner que « le plus beau métier du monde » selon Pap N’Diaye ne fasse plus recette auprès des jeunes ! « Pallier au choc d’attractivité pour le métier » passe par une augmentation générale des salaires et leur indexation sur les prix, une lutte que les travailleurs de l’éducation ont intérêt à mener en rejoignant et en convergeant avec les nombreuses grèves pour les salaires des salariés du privé et du public.

Marchandiser l’école pour répondre aux impératifs d’économie et de rentabilité 

Macron a annoncé de nouvelles réformes de la voie professionnelle qu’il a qualifiée de « gâchis collectif », pour « réarrimer très en profondeur et en amont le lycée professionnel avec le monde du travail ». Il veut développer les temps de stage d’au moins 50 %, qui se feront au détriment de la culture générale, « ouvrir l'école aux métiers » dès la 5ème. Il déclarait déjà en 2020, concernant l’accès à l’université : « Tous les lycéens n’ont pas vocation à suivre des études universitaires et certains doivent être orientés beaucoup plus tôt vers la voie professionnelle et si possible via l’apprentissage. ». Accélérer l’offensive pour soumettre l’école aux besoins du patronat, c’est « l’école du futur » qu’il appelle de ses vœux. 

Le 2 juin, il en a dessiné les grandes lignes à Marseille, où l’expérimentation a déjà commencé. Il promet aux enseignants de « laisser l’initiative au terrain », plus de « souplesse » et d’« autonomie », un « grand travail pour bâtir un projet nouveau, école par école », en leur proposant un « nouveau pacte ». Les financements dépendront des projets proposés par les équipes pédagogiques pour lesquels il va débloquer un « fonds d’innovation pédagogique » doté de 500 millions d’euros. 

Cette politique du contrat s’inscrit dans l’offensive contre le service public d’éducation, le statut de ses fonctionnaires, et marque la fin de l’éducation prioritaire qui donnait un peu plus à ceux qui avaient moins, en particulier à la jeunesse des quartiers populaires que la nouvelle école de l’élitisme, de l’individualisme et de la concurrence, de la sélection sociale prive de culture et laisse sans avenir, livrée à l’exploitation, aux petits boulots ou au chômage.

L’école que Macron parachève est celle de la généralisation du contrat, du marché de l’éducation livré à la fuite en avant du capital assoiffé de plus-value, l’achèvement du dépeçage de l’Education nationale. Elle participe de la précarisation générale du travail, qui n’est pas une fatalité mais la conséquence de l’offensive et de l’idéologie des classes dominantes contre le monde du travail et la jeunesse pour l’accaparement des richesses. 

Pour une école de l’émancipation, en finir avec une politique de classe élitiste

Le successeur du détesté Blanquer, N’Diaye, que les médias ont présenté comme son opposé poursuit la même politique, celle de Macron qui a assuré lui-même, -une première !-, la rentrée des recteurs d’académie. 

Les annonces de rentrée sont loin de répondre aux besoins et aux attentes des salarié.e.s de l’éducation. Des grèves ont éclaté dès cette semaine ou sont en préparation, pour beaucoup en région parisienne, sans attendre l’appel des directions syndicales à la journée du 29 septembre, journée interprofessionnelle pour le pouvoir d’achat et les salaires appelée par la CGT, Solidaires et la FSU. Bon nombre de salariés n’ont aucune illusion sur l’efficacité d’une nouvelle journée de mobilisation sans lendemain appelée par des directions syndicales qui ont fait le choix du dialogue social et refusent d’organiser l’affrontement nécessaire du monde du travail avec le gouvernement et les patrons. Mais ils peuvent se servir de la journée du 29, pour faire entendre leurs exigences tous ensemble, salariés du public et du privé et sans attendre, se regrouper, s’organiser démocratiquement et en toute indépendance pour élaborer et défendre un programme pour leurs luttes, dans la perspective de la prise en main par eux-mêmes de leurs affaires. Cela passe par la lutte pour la démocratie ouvrière, la défense des militants syndicaux et politiques que les bureaucraties syndicales veulent censurer voire exclure comme la fédération des métaux CGT, qui veut exclure l’ensemble du syndicat de PSA Poissy, son secrétaire général Farid Borsali et Jean-Pierre Mercier, porte-parole CGT Groupe PSA/Stellantis, militant de Lutte ouvrière. [1]

La dégradation de l’éducation nationale est celle de la régression sociale généralisée et lutter pour une autre école, émancipatrice, est la lutte de toutes et tous pour une autre organisation de la société débarrassée du parasitisme du capital, de la domination de classe et de l’exploitation, pour que le plus grand nombre accède au temps libre et à la culture. 

Christine Héraud

 

[1] https://chng.it/dLw4ZPsGzZ

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