Samedi 31 juillet, les manifestations contre le pass sanitaire étaient encore plus nombreuses que la semaine dernière, toujours aussi confuses aussi. Le vote de la loi au pas de charge dans la nuit du 25 juillet n’a entamé ni la détermination, ni la colère, mais l’incapacité de la gauche syndicale et politique à ouvrir une perspective au mécontentement laisse la place à tous les préjugés, en particulier antivaccins dont l’extrême droite fait son fonds de commerce.

A Paris, Philippot appelait, comme la semaine dernière, à un cortège séparé qui a rassemblé 2 000 personnes. Ancien n° 2 du FN, le voilà prêt à toutes les démagogies contre « l’idéologie covidiste », tout en multipliant les discours souverainistes ou xénophobes, comme Asselineau, Dupont-Aignan ou Le Pen en pleine rivalité dans la perspective des présidentielles.

L’explosion de colère qui s’exprime depuis 3 semaines pose la question politique de fond du moment. Défendre les intérêts des travailleurs et de la population, en particulier sur le terrain sanitaire mais aussi social et politique, nécessite une rupture radicale avec le jeu institutionnel de la gauche qui ne craigne pas l’affrontement avec le pouvoir et la remise en cause du capitalisme. C’est aussi la seule façon de ne pas laisser le terrain aux démagogues réactionnaires de tout poil.

Le nombre de manifestants est une réponse aux propos de Macron de dimanche dernier, dénonçant leur « égoïsme » et leur « irresponsabilité » en étalant sa leçon de morale : « la liberté où je ne dois rien à personne n’existe pas » ! Déclaration faite en direct de Polynésie, où Macron n’a pas eu la même verve pour s’en prendre à la « liberté » de l’armée coloniale française d’y faire ses essais nucléaires pendant 30 ans, une « irresponsabilité » totale envers la population et l’environnement !

Alors que l’épidémie reprend, le gouvernement est incapable de mettre en place une politique sanitaire, démocratique et efficace. D’après le bulletin hebdomadaire de Santé publique France, on assiste à une augmentation des cas de 100 % dans toutes les classes d’âge, à 90 % du variant Delta. Les hôpitaux sont débordés, d’autant que le gouvernement a poursuivi les plans de suppressions de lits durant la crise sanitaire.

La seule réponse du pouvoir consiste à accuser, à stigmatiser, à rendre responsables ceux qui ne sont pas vaccinés. Par contre, aucune obligation pour imposer l’embauche de soignants, améliorer leurs conditions de travail et leurs salaires ; aucune contrainte pour lever les brevets des trusts pharmaceutiques, seul moyen pour déployer une politique vaccinale mondiale.

La santé est une marchandise dans ce monde capitaliste. L’Oxfam vient de révéler que Pfizer, BioNTech et Moderna auraient facturé aux gouvernements « jusqu’à 41 milliards de dollars de plus que le coût de production estimé des vaccins anti-Covid ». D’après l’ONG, le coût de production d’une dose s’établirait à moins de 3 dollars, pour être vendue en moyenne aux Etats à 16,25 dollars.

Ces surprofits scandaleux sont bien à l’image de « l’égoïsme » des classes dominantes et de ces politiciens qui les servent. Pas étonnant que le CAC40 jubile à nouveau en refranchissant son record du 29 juin, porté par un secteur pour le moins emblématique : le luxe, qui compte pour plus de 16 % de l’indice !

L’urgence pour le gouvernement, c’est tout faire pour relancer les profits en développant ses mesures policières, en surveillant, en fliquant toute la société. Qu’importe si tous les rapports confirment que l’on se vaccine bien plus dans les beaux quartiers que dans les déserts médicaux des quartiers populaires ou des zones rurales abandonnées. Les plus précaires n’auront qu’à se débrouiller !

Fait significatif, non seulement le gouvernement a bien pris garde de ne pas imposer aux policiers l’obligation vaccinale, mais Castex a annoncé lundi une rallonge de plus de 900 millions d’euros du budget du ministère de l’Intérieur en 2022, ainsi que la création de 885 postes de policiers supplémentaires.

Le 19 juillet dernier, Darmanin et Dupond-Moretti présentaient le futur projet de loi « responsabilité pénale et sécurité intérieure », qui prévoit des peines aggravées en cas de « refus d’obtempérer », la vidéosurveillance en garde à vue, la légalisation des images tournées depuis des drones et même la prise forcée d’empreintes et de photos !

C’est dans le cadre même de ces lois d’exception permanentes que le gouvernement vient de faire passer sa loi d’extension du pass sanitaire.

Surveillance généralisée

En quelques jours, les tractations entre le Sénat et l’Assemblée Nationale, c’est-à-dire entre LREM et la droite, ont abouti au vote de la loi qui devrait entrer en vigueur le 7 août.

Elle prévoit l’extension du pass sanitaire aux cafés, aux restaurants, aux transports sur de longs trajets, avec élargissement aux 12-17 ans à partir du 30 septembre. L’absence de contrôle sera sanctionnée par des amendes de 1 500 € à 9 000 € en cas de récidive. Autant dire une véritable généralisation des contrôles dans toute une partie de la vie sociale.

Le pass sanitaire sera même exigé dans les établissements médicaux sauf les urgences ! Un comble dénoncé par l’Union Syndicale de la Psychiatrie : « Pour la première fois, les médecins se voient interdits par la loi de soigner une partie de la population », souligne-t-elle en précisant que beaucoup n’ont pas accès à la vaccination, à commencer par bien des patients psychiatriques.

Par contre, le lobby des patrons de centres commerciaux a su se faire entendre, puisqu’ils seront finalement exemptés de l’obligation de contrôle du pass, sauf décision contraire du préfet.

Les écoles seront aussi dispensées. Mais, alors que beaucoup de parents doutent sur la vaccination de leurs enfants, Blanquer ne connaît qu’une pédagogie, celle de la menace : « dans le secondaire, s’il y a un cas de contamination, les élèves non vaccinés seront évincés, mais pas les vaccinés ». Le choix des mots est symptomatique, les « évincés » devront s’isoler chez eux et suivre les cours à distance.

La loi impose aussi 7 jours d’isolement pour les personnes testées positives au Covid. En cas d’absence constatée, c’est la police qui interviendra. De telles absurdités ne peuvent conduire qu’à contourner les procédures de dépistage, à ne pas déclarer des gens contact, au risque d’aggraver la contagion.

Une offensive contre les travailleurs

Mais cette loi est aussi lourde de menaces dans les entreprises. Dès le 30 août, tous les salariés des lieux soumis au pass sanitaire devront présenter eux-aussi un pass à leur employeur sous peine de suspension immédiate de leur contrat de travail, sans salaire. Quant aux contrats en CDD ou en intérim, ils seront purement et simplement mis dehors !

De même, la vaccination devient obligatoire pour les salariés de la santé, les pompiers, les assistantes à domicile auprès des personnes âgées, … à compter du 15 septembre, voire au 15 octobre en cas de vaccination d’une première dose. Là encore, après ces dates, les salariés non vaccinés seront suspendus et sans salaire !

Avec cette loi, un cran de plus est franchi contre les travailleurs, sur les licenciements, le secret médical, dans le privé comme dans le public. Les débats entre Borne réclamant le licenciement et le Sénat se vantant d’avoir imposé un recul avec la suspension du contrat de travail, sont d’une totale hypocrisie. La suspension revient à une mise à pied de durée indéterminée qui risque fort d’obliger le salarié à démissionner, sans compter que rien n’empêchera le patron de le licencier sous le motif qu’il voudra. Ces derniers ne manquent pas aujourd’hui !

Borne a résumé les choses : « je crois qu’il faut être clair. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir de licenciement. Cela veut dire qu’il sera moins encadré, peut-être qu’il pourra intervenir plus tôt ». Un cynisme qui vient rappeler comment gouvernements de droite et de gauche ont « assoupli » les licenciements ces dernières années.

Construire la mobilisation du monde du travail

Après une tribune commune avec le Medef sur la vaccination, la CFDT poursuit son soutien à la politique de Macron. Maryse Léon, n° 2 de la confédération, a ainsi déclaré que les mesures « sont moins sévères, en termes de sanction, que celles qui avaient été initialement envisagées. C’est une évolution notable, synonyme d’amélioration », tout en déplorant la situation des CDD et des intérimaires… que la CFDT n’est pas près de défendre avec une telle servilité !

La CGT a dénoncé quant à elle la politique de Macron dans un communiqué « Oui à la vaccination ! Non au flicage et à la régression sociale ! ». Si la position est claire sur les dérives de la loi pour les salariés, la levée des brevets ou les vaccins gratuits, par contre aucune initiative n’est annoncée et surtout pas un mot sur les mobilisations actuelles. Au mieux, il faudra attendre le 5 octobre…

La question se pose pourtant dans les entreprises où bien des travailleurs sont en colère ou inquiets devant les mesures annoncées. Solidaires, mais aussi des syndicats CGT, appellent à rejoindre les manifestations en défendant la nécessité de la vaccination et en réclamant des moyens pour l’hôpital, qui a subi de brutales cures d’austérité depuis des années. Comme le conclut Sud Santé sociaux dans son appel : « Les mobilisations actuelles en faveur de la liberté de choix vaccinal et contre le pass sanitaire sont en lien avec les attaques menées précédemment (loi sécurité globale, criminalisation des militants etc.) et nous ne laisserons pas les ennemis de la liberté que sont les mouvements d’extrême-droite et/ou complotistes les détourner ! ».

Ils ont raison, il y a besoin d’une réponse de classe face à la situation, ne pas laisser le terrain à la démagogie de l’extrême-droite. Mais cela signifie défendre une politique offensive, pour l’intervention collective des travailleurs face à la dégradation de la situation. Une politique totalement incompatible avec le cadre du « dialogue social » avec l’Etat, le patronat, qui sont à l’offensive.

Militer pour le contrôle démocratique des travailleurs

La politique de police sanitaire du gouvernement généralise les contrôles dans notre vie sociale, installe ce « capitalisme de surveillance » de plus en plus intrusif, qui utilise les nouvelles technologies pour vendre des renseignements de plus en plus nombreux sur les comportements individuels.

Cette évolution ne concerne pas que les Gafa. La pandémie est devenue un marché juteux pour ces sociétés hi-tech de vidéosurveillance, de sécurité, qui se sont formées à l’ombre des armées et des services de renseignement à l’image de la société israélienne NSO, qui défraie la chronique avec l’affaire Pegasus, et qui a aussi développé un logiciel pour calculer la « contagiosité » au Covid des individus en fonction de l’endroit où ils se trouvent. Même chose pour la société américaine Palantir, spécialisée dans la lutte contre le terrorisme et la cybersécurité, qui s’est diversifiée avec la crise sanitaire en s’ouvrant les portes du marché de la santé.

Cette situation ne fait que souligner la contradiction entre d’un côté ces nouvelles technologies qui permettraient de coordonner à l’échelle internationale une lutte efficace contre la pandémie et de l’autre, leur utilisation pour contrôler les populations et faire de la collecte d’informations sur les comportements pour le marché capitaliste.

Dénoncer ces dérives au nom de la « liberté individuelle », c’est rester sur le même terrain que celui des classes dominantes qui réclament de faire ce qu’elles veulent pour leurs profits, sans contrainte, sans droit de regard de qui que ce soit.

Au contraire, l’urgence est au contrôle démocratique par l’immense majorité, celle des travailleurs, de ceux qui font tourner la société tous les jours.

Dans les hôpitaux ou les cliniques, les personnels de santé sont les mieux placés pour estimer les besoins des services les plus urgents, les embauches nécessaires comme les moyens techniques indispensables pour faire face à la vague en cours. Les salariés des labos pharmaceutiques sont eux aussi les mieux placés pour imposer la coopération dans la recherche comme dans la production, sur la base de la fin des brevets qui assurent les surprofits aux actionnaires. Dans les écoles, les enseignants avec les parents d’élève sont les mieux à même de décider des besoins de dédoublement de classe pour ralentir la circulation du virus et donc de locaux et de postes supplémentaires.

Ce débat est au cœur des mobilisations, sur nos lieux de travail, d’habitation, dans nos organisations, parmi la jeunesse.

Laurent Delage

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