Aux élections municipales, régionales et pour la nouvelle Convention constitutionnelle (Constituante) des 15 et 16 mai, la droite arrogante et haïe a été laminée. Iracir Hassler, jeune communiste à la tête d’une coalition de gauche, a ravi la mairie de Santiago à Felipe Alessandri, représentant d’une famille de droite extrême historique. Les résultats de la droite présidentielle (39 élus sur 155) ne lui permettent même pas d’opposer son droit de veto à l’élaboration de la nouvelle Constitution que le mouvement de 2019 a imposée dans la rue.

Et principale surprise, 58 « indépendants » dont 25 proches des anticapitalistes, porte-paroles des mouvements de femmes, de jeunes, d’indigènes, d’écologistes, contre la répression policière de ces dernières années, ont aussi été élus à la Convention, telle une figure du mouvement social d’il y a deux ans, « Tante Pikachu », femme du peuple de toutes les manifestations. Ils ont donné un camouflet à la droite du Président Piñera, milliardaire à la fortune estimée à 2,9 milliards, alliée à l’extrême droite, avec tous les moyens et médias possibles face à des candidats dépourvus de tout cela.

La gauche la plus compromise durant la Concertation (période ouverte par la fin de la dictature en 1991 avec une série de gouvernements de gauche et centre gauche, et même la participation du PC entre 2014 et 2018) a été elle aussi désavouée. En effet, le PS a contribué avec la Démocratie Chrétienne aux reculs des années post-dictature avec la complicité de la centrale ouvrière CUT. Ensemble, ils ont prolongé les attaques du régime de Pinochet : la retraite par capitalisation, des privatisations massives et brutales dont celle de l’Éducation endettant pour des années des milliers d’étudiants, la loi antiterroriste réprimant les indigènes mapuches et l’impunité de carabiniers et militaires qui n’ont cessé de réprimer violemment le mouvement social.

La jeunesse et les classes populaires ont aussi exprimé leur colère en s’abstenant : plus de 60 % d’abstention, en particulier dans les quartiers populaires.

Le gouvernement avait voulu détourner la colère de 2019 sur le terrain institutionnel en appelant, avec les politiciens du centre et de gauche (sauf le PC), à un référendum pour ou contre l’élection d’une assemblée pour rédiger une nouvelle Constitution devant remplacer celle de Pinochet. En octobre 2020, le Oui l’a emporté à 80 % avec un taux de participation de 51 %. Donc, l’Assemblée Constituante que le gouvernement avec ces mêmes partis a transformée en une Convention constitutionnelle a été élue au suffrage universel direct avec une parité totale. Ses travaux n’aboutiront que dans 9 à 12 mois. Le gouvernement voulait s’assurer une minorité de blocage. Mais les électeurs ont mis en échec ses projets.

Ce désaveu est un écho à la profonde vague de luttes initiée par la jeunesse en 2019 avec le slogan « Pas contre 30 centimes (d’augmentation du ticket de métro) mais contre 30 ans » (de Concertation).

L’écho d’un puissant mouvement populaire initié par la jeunesse

Le 17 octobre 2019, des milliers de lycéens s’étaient donnés le mot pour resquiller ensemble le métro à Santiago, solidaires des travailleurs qui subissaient une nouvelle augmentation d’un moyen de locomotion indispensable pour eux. Le soir même, ils ont été rejoints par les habitants des bidonvilles puis par les travailleurs avec deux grèves générales. Ensemble, ils ont fait face à l’état d’urgence et au couvre-feu, à l’armée avec ses blindés, des tirs à belles réelles, des arrestations musclées -4000 personnes arrêtées dont au moins 2000 sont encore prisonnières aujourd’hui-, des tortures, viols et exactions, une répression faisant 2000 blessés et 200 mutilés.

Après l’une des plus grandes manifestations du Chili le 25 octobre avec plus d’un million de personnes dans la rue, le gouvernement a renoncé à l’augmentation, suspendu l’état d’urgence et le couvre-feu. Et il a trouvé une porte de sortie en programmant le plébiscite et les élections de ce mois de mai.

D’où est né ce puissant mouvement ?

D’abord, les forces de gauche, le PS, le PC et le Frente Amplio (Front Large composé du Parti Humaniste, du Parti pirate…), sidérées par son émergence, s’étaient encore discréditées en votant dans un premier temps l’augmentation du ticket de métro.

Le mouvement a donc démarré sans leur aval ni celui du principal syndicat, la CUT, par la mobilisation de nouvelles générations de jeunes venus à la vie politique à la chaleur des luttes pour l’éducation gratuite dans les années 2006 puis 2011, de luttes écologistes et de la vague féministe de Ni Una Menos dès 2016.

Ce mouvement a éclaté aussi parce que le Chili est un des pays les plus inégalitaires au monde. En 2019, la moitié des Chiliens survivait avec à peine 300 € par mois (la moitié pour les retraités) tandis que 1 % des plus riches (170 000 personnes) concentraient 33 % de la richesse totale, ces « 10 familles » les plus riches, propriétaires de mines, terres, forêts, ports, pêcheries avec des multinationales possédant les 2/3 du cuivre, principale richesse du pays. Cette bourgeoisie chilienne et les multinationales ont pillé les richesses et la nature en imposant à un mouvement ouvrier décimé par la dictature des baisses de salaires, plus de productivité et la privatisation de la Sécurité sociale, de la santé et de l’Éducation...

C’est l’accentuation de l’exploitation, des inégalités, l’impunité pour les riches et l’armée sous l’égide de partis réformistes devenus libéraux, dans un monde en pleine crise et convulsions, qui a alors explosé.

C’est pourquoi le mouvement des lycéens a été rejoint par des travailleurs du public et du privé dont ceux de la mine privée de cuivre la plus grande au monde, La Escondida, par-delà la tête des dirigeants confédéraux avec des appels à la grève de syndicats combatifs.

Ce mouvement impulsé par des femmes et des jeunes, sans leader ni porte-parole, a retrouvé la vitalité des assemblées d’étudiants, la démocratie directe avec l’aide des réseaux sociaux, comme lors des révolutions arabes. Cette colère a entraîné celle de couches moyennes appauvries, endettées, des laissés pour compte du capitalisme.

L’espoir d’une lutte pacifique arrachant des victoires à la classe politique, à l’État et à la bourgeoisie avec l’élection d’une Assemblée Constituante a cependant dominé chez ces militants, avec des illusions sur la gauche et le mythe d’Allende.

Dans le même temps aussi, des hospitaliers et d’autres travailleurs du public et du privé, des artistes et des étudiants ont essayé de s’organiser à la base. Avec des militants du PTR (Parti des Travailleurs Révolutionnaires, du même courant international que le CCR), essentiellement dans la jeunesse, ils ont été quelques-uns à défendre, au-delà de la démission de Piñera, la perspective d’une Assemblée Constituante libre et souveraine aux membres élus et révocables, payés le salaire d’un enseignant à temps complet, assemblée décidant et appliquant ses décisions en même temps, imposée par les travailleurs et la population mobilisée en lieu et place de l’actuelle assemblée et de sa Constitution.

Les exigences des exploités ne pourront être imposées par une Constitution

Avec la pandémie, la situation est devenue extrême. Plus d’un million et demi de travailleurs ont été licenciés ou ont dû survivre avec des allocations chômage. 26 000 personnes (sur un peu plus de 18 millions d’habitants) sont mortes du covid, surtout parmi les plus pauvres. Des millions de travailleurs au noir confinés, entassés dans des quartiers insalubres, ont dû recourir aux colis alimentaires. On y a vu réapparaître les « ollas comunes » (marmites solidaires), des émeutes de la faim.

Parallèlement, en 2020, la fortune de la famille Luksik, propriétaire entre autres d’une banque et de la société minière Antofagasta Minerals, est passée de 11 à 24 milliards de dollars. Elle s’est accrue de plus de 100 fois le total des 124 millions de dollars dépensés en colis alimentaires pour 3 millions de foyers ! Les 6 plus grosses familles ont ainsi cumulé 35,5 milliards avec lesquels on aurait pu payer des salaires au SMIC pour 3,5 millions de travailleurs durant un an en leur permettant de se protéger sans être obligés d’aller travailler dans des transports en commun bondés…

Comme l’a défendu María Rivera, la candidate élue du MIT (Mouvement International des Travailleurs), « la seule façon de garantir la santé, l’éducation, des logements et retraites dignes, c’est d’exproprier sans indemnité les grandes entreprises pour qu’elles soient contrôlées par leurs travailleurs et le peuple ».

En 2018, les 17 principales sociétés minières ont fait 3,8 milliards de dollars de profits, assez pour doubler les investissements du Ministère du logement. De même, avec l’argent accumulé dans les Fonds de pensions de retraites privatisées, il serait possible de verser des retraites dignes à la plupart des travailleurs sous contrôle d’une Sécurité sociale des salariés et des allocataires organisés.

Des « indépendants » tel Pablo Sepúlveda Allende, petit-fils de l’ex Président, défendaient, eux, une transformation par en haut : « La démocratie directe peut permettre que l’État soit au service du peuple. C’est un de nos objectifs à la Constituante. L’État doit être garant des droits sociaux, comme le droit à des soins de qualité, à l’éducation, au logement et aux retraites. Seul un État-nation soutenu par le peuple pourrait exproprier BHP, la plus grande société minière transnationale, qui a autant de patrimoine qu’un petit pays d’Amérique centrale ».

Or, la mine de cuivre Codelco encore nationalisée continue à enrichir ses sous-traitants privés… et l’armée, qui prélève 10 % de ses bénéfices et est le seul secteur à ne pas être astreint à la retraite par capitalisation !

Le candidat communiste à la Présidentielle de 2022, Daniel Jadue (réélu pour la 3ème fois avec 65 % des voix maire d’une banlieue de Santiago, Recoleta), reconnaît lui-même à propos de cette Convention : « Il s’agit d’un processus qui a ses limites. Par exemple, elle ne peut pas modifier les traités internationaux ou de libre-échange qui «protègent les investissements étrangers». Les multinationales étrangères, associées à des hommes d’affaires chiliens, sont intouchables. Leurs investissements dans les pensions, la santé, l’enseignement, les ressources naturelles et stratégiques ne peuvent être affectés par la Convention constitutionnelle. Mais je suis optimiste, ce processus constitutionnel est une première étape dans la construction du pays dont nous rêvons. Une fois la nouvelle Constitution en place, la lutte devra se poursuivre au Parlement et, bien sûr, dans la rue ».

A cela, María Rivera, militante du MIT répond : « Nous ne croyons pas que la Constitution approuve l’expropriation des 10 familles les plus riches, bien que ça ait été un des axes de notre campagne. Nous ne croyons pas que la majorité du peuple ni des élus à la Convention pensent comme nous (…) Nous voulons expliquer aux millions de travailleurs qui nous écouteront qu’il n’y aura de santé, d’éducation, de logement digne, de bons salaires et emplois si la majorité de la population du pays -ceux qui travaillent, pas les rentiers-, ne s’empare des principales entreprises et du pouvoir politique de l’État » par le biais d’un gouvernement des travailleurs.

Les militants du PRT alliés à ceux d’un autre groupe trotskiste, le MST (Mouvement Socialiste des Travailleuses et des travailleurs), se sont présentés en défendant un programme pour la Convention, et au-delà, pour l’organisation des travailleurs avec, entre autres, des comités de santé et sécurité pour imposer des mesures sanitaires pour tous, le contrôle de la police par les organisations de la classe ouvrière et du peuple…

Les débats qui s’ouvrent autour de la Constitution politisent, l’ensemble des exigences impliquant avec de plus en plus d’urgence le contrôle des travailleurs et des populations.

Il n’y aura d’issue que dans la lutte des classes

Le désaveu des partis institutionnels, l’émergence de porte-parole des mobilisation populaires s’accompagnent de l’élection d’anticapitalistes ou de proches. Les listes « Travailleurs et travailleuses révolutionnaires, renversons tout » du PTR et du MST, présentes dans 8 circonscriptions, ont recueilli 50 000 voix sur 8 millions de votants ; le MIT (proche du PSTU brésilien) a eu une élue à la Convention en alliance avec des partis de gauche. Certes, le mouvement révolutionnaire reste minoritaire mais sa présence participe des évolutions de conscience qui se nourrissent d’une longue histoire ouvrière chilienne.

Il se fait jour au cœur de secteurs en lutte qu’il faut que les travailleurs et la jeunesse prennent en main leurs propres affaires, qu’ils contrôlent leurs luttes en se préparant à diriger la société.

Le mouvement de 2019, vivant, radical, explosif, riche de possibilités révolutionnaires, a été à l’image de ceux qui se déroulent dans le monde ces dernières années. La mondialisation du capitalisme a épuisé les marges de manœuvre des réformistes et des libéraux. Elle a poussé à bout ses contradictions, le fossé entre riches et pauvres. Elle a aussi mondialisé les colères et les luttes.

Mais les illusions pacifistes et réformistes demeurent. Les nombreux drapeaux chiliens dans les manifestations expriment confusément le sentiment d’appartenance à un peuple qui ne veut pas être volé par une dizaine de multinationales étrangères. Mais ce « peuple » ne pourra s’émanciper de la mainmise des multinationales, sans s’affranchir de sa propre bourgeoisie, sans renverser son propre État, sans remettre en cause à l’échelle internationale la domination du capitalisme. Les classes populaires chiliennes, par leur mobilisation, ont été plus loin que leur conscience. Elles ne se comprennent pas encore comme partie prenante de la contestation du capitalisme par les peuples à l’échelle internationale.

Aujourd’hui, la colère s’exprime à travers le vote avec des illusions dans un PC paraissant moins compromis dans la gestion capitaliste bien que respectueux des institutions et de l’ordre, et avec des « indépendants » exprimant plus ou moins clairement la rupture avec un système failli.

En faisant face aux ravages du capitalisme aggravés par la pandémie, les classes populaires et la jeunesse font leur expérience de l’affrontement inévitable, de la nécessité, au-delà d’une Assemblée constituante libre et souveraine, de leur propre organisation démocratique pour diriger leurs luttes et conquérir le pouvoir.

Mónica Casanova

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