L’augmentation considérable de la dette publique, résultant des injections massives d’argent dans les plans de soutien à l’économie plombée par la pandémie, inquiète et divise les « spécialistes ». Ils craignent l’explosion d’une nouvelle crise de la dette publique, discutent des solutions les plus à même, selon eux, de la retarder à défaut de pouvoir l’éviter.

Certains économistes, défenseurs déclarés du capitalisme comme antilibéraux, préconisent l’annulation, en tout ou partie, de cette dette. D’autres, comme Olivier Blanchard, professeur d’économie et membre de la commission mise en place en mars par Macron pour préparer un rapport sur « l’après-crise », estiment que « L’endettement est soutenable et devrait le rester pendant longtemps »… Tous, derrière les divergences qu’ils affichent, ont un même souci : maintenir à flot un système économique qui prend l’eau de toute part.

Mais leurs « solutions » seront bien incapables de rompre le cercle vicieux dans lequel le mode de production capitaliste est enfermé entre chute de productivité, récession, accumulation de bulles spéculatives, course à l’endettement, le tout sur fond d’aggravation de la crise sociale, explosion des inégalités, du chômage…

Contrairement à ce qu’ils nous serinent, la pandémie n’est pas la cause première de cette situation. Elle ne fait qu’aggraver une évolution, déjà bien avancée, d’un capitalisme sénile qui ne survit que sous perfusion depuis de nombreuses années et dont elle est, par ailleurs, la conséquence. Leurs prétendues solutions ne peuvent, tout au plus, que repousser les échéances.

Il n’y a pas si longtemps, les gouvernements, les banques centrales, le FMI et autres institutions financières faisaient de la limitation des déficits une règle intangible au nom de laquelle ils justifiaient les politiques d’austérité. Ils n’ont pas hésité à faire voler ce dogme en éclat lorsqu’il s’est agi de « sauver l’économie », leur machine à profits, preuve s’il en fallait qu’il n’était qu’un voile sur leur guerre de classe. Aujourd’hui, face à une situation qui est hors contrôle, ce qui était tabou hier devient la règle, larguer les amarres de la dette et des déficits publics… dont il s’agira bien évidemment de présenter la facture à des classes populaires déjà fortement frappées par une crise sociale qui ne cesse de s’approfondir.

Les discours s’adaptent aux circonstances, mais ce sont les mêmes remèdes, des expédients, qui sont appliqués, à plus forte dose, et avec les mêmes conséquences : l’aggravation de l’état du malade, accompagnée de celle, dramatique, de la situation sociale des classes populaires.

Une dette publique abyssale qui ne peut que s’accroître

En France, la dette de l’État s’élève actuellement à presque 2800 milliards d’euros. Elle a augmenté de 260 milliards, 10 %, en 2020. Par ailleurs, le gouvernement s’est engagé à garantir les prêts contractés par de multiples entreprises en difficulté, pour un total de 500 milliards. Ces prêts garantis par l’Etat (PGE) n’entrent pas dans le bilan de l’endettement, mais ils s’y retrouveront pour une part importante en cas de faillite des entreprises qui les ont contractés. Selon diverses prévisions, entre 4 et 10 % des 132 milliards déjà accordés par les banques avec la garantie de l’État pourraient ne pas être récupérés pour cause d’insolvabilité des emprunteurs. Le Maire vient de négocier auprès de ces banques un délai supplémentaire d’un an pour ces remboursements, mais il envisage aussi de poursuivre la distribution de PGE auprès de nouvelles entreprises en difficulté. Cela évitera peut-être certaines faillites, mais au prix d’un nouvel accroissement de l’endettement public, tout au plus un répit avant l’effondrement.

Certains économistes, comme Olivier Blanchard, expliquent que cet endettement est indolore, puisque l’État français emprunte à des taux négatifs (- 0,35 % en moyenne). Emprunter de l’argent ne coûte donc rien en intérêts et par ailleurs, la dette « roule », c’est-à-dire que le capital emprunté n’est en réalité jamais remboursé, puisque l’État emprunte pour payer ses échéances. Quant aux anciens emprunts réalisés avant la baisse des taux, l’État français comme les autres États de la zone euro peuvent compter sur le soutien de la BCE qui les rachète à coup de milliards, protégeant ainsi les créanciers privés des risques d’insolvabilité. Mais rien ne dit que les taux d’intérêts ne flamberont pas de nouveau dans quelques années, quand il s’agira d’emprunter l’argent nécessaire au remboursement des emprunts réalisés aujourd’hui, et tous le savent bien.

Le fait qu’un État puisse trouver de l’argent à des taux négatifs est par ailleurs un symptôme clair de la maladie qui touche le système dans son ensemble. Des quantités considérables d’argent sont incapables de trouver des investissements productifs du fait que tout un pan de l’activité productive est paralysé, pour une durée que personne n’est capable de prévoir. C’est pourquoi ils se précipitent encore plus massivement qu’avant le début de la pandémie sur les marchés financiers, en particulier les Bourses, dans une folie spéculative qui fait peser de plus en plus lourdement la menace d’un krach. Cette menace incite les spéculateurs institutionnels (banques, fonds, assureurs…), par ailleurs acteurs principaux de cette folie spéculative, à protéger une partie de leur capital en achetant de la dette d’État. La minorité de parasites qui s’enrichit aux dépens de la société paie pour mettre à l’abri une partie de son capital en faisant le pari que les États et les Banques centrales la protégeront d’un effondrement que tout le monde sait inévitable.

Pari improbable… Car si personne ne peut dire lequel d’un krach boursier annoncé ou d’une crise majeure de la dette se produira le premier, ou si ce sera d’abord une aggravation brutale de la récession mondialisée, la faillite sera inévitablement un enchaînement global. Et seule la prise de contrôle par le monde du travail de cette économie qui court à la faillite peut purger la finance tout en assurant le fonctionnement de la production et la répartition planifiées des richesses, éviter une destruction massive des moyens de production dont une des conséquences serait une aggravation terrible de nos conditions de vie.

Annuler ou ne pas annuler, la recherche du meilleur moyen pour continuer les perfusions...

Selon une professeure d’économie, Jézabel Couppey-Soubeyran, si la BCE effaçait la part de dette des pays de la zone euro qu’elle détient, cela « neutraliserait complètement l’augmentation de l’encours de dette provoquée par la dette covid-19 ». Sinon, ce serait « le retour de l’austérité […] qui a bridé la politique budgétaire et totalement déséquilibré la politique économique de la zone euro » après la crise des années 2010. L’annulation d’une partie de cette dette « couperait court à la crainte que pourraient avoir les contribuables, d’impôts nouveaux ou augmentés » et du coup « l’économie réelle se porterait mieux libérée de ces tensions ». Comprendre : « libérée » du risque de contestation sociale qu’un retour aux politiques d’austérité dans une société déjà touchée par une crise sociale sévère ne manqueront pas de provoquer… Et, cerise sur le gâteau, « l'annulation ne serait pas dommageable puisque les créanciers privés ne seraient pas touchés »

Une idée « idiote » pour O. Blanchard, « dangereuse » pour le rapporteur de la commission finances du Sénat, J.F. Husson, qui explique : « Croire qu’on pourrait balayer d’un revers de la main la dette serait dramatique. Cela reviendrait à dire que « l’argent magique » existe, tout comme la gomme magique… » Sauf que l’argent magique existe bien… pour les plus riches, mais il serait dangereux en effet de laisser croire au bon peuple qu’il pourrait être dispensé de payer la facture…

D’autres misent sur une forte remontée de l’inflation qui, en entraînant une baisse de la valeur de l’argent, entraînerait une baisse d’autant de l’ampleur de la dette… D’autres enfin espèrent le retour d’une croissance forte, s’appuyant sur le développement de l’innovation technologique…

Derrière ces « divergences » ou plutôt ces rêves éveillés d’un capitalisme capable d’amortir sa chute, se trouve une même préoccupation : trouver la meilleure façon ou la meilleure justification pour prolonger la seule politique qu’ils puissent avoir, le maintien sous perfusion d’une économie en panne, générer des profits fictifs dans l’espoir qu’un boom illusoire viendra payer l’addition. Rien n’exclut que la BCE décide, face à l’urgence, de restructurer la dette qu’elle détient, en annule une partie, mesure qui n’aurait rien de « radical » ni ne serait une première, quoi qu’en pensent certains journalistes. Elle est un choix possible parmi d’autres pour tenter d’infléchir la trajectoire de la marche à la faillite, mais bien incapable d’inverser le cours des choses. Les lois de l’économie n’ont rien de naturel, elles sont dictées par le capital, s’adaptent et évoluent en fonction de ses intérêts et des rapports de force.

Orthodoxie budgétaire ou déficit sans fin, les profits viennent d’une exploitation sans limite

Pendant des années, les gouvernements successifs ont justifié leurs offensives contre les travailleurs par la nécessité de respecter la règle de limitation des déficits publics, érigée en dogme. C’est au nom de cette « orthodoxie financière » qu’ils ont mené leurs campagnes contre les retraites, contre les droits sociaux, qu’ils ont cassé les services publics, en privatisant les parties rentables. Leurs politiques d’austérité censées compenser des déficits publics excessifs se sont accompagnées d’une offensive permanente contre les droits du travail, pour laisser les mains libres aux patrons, pour licencier, baisser les salaires, augmenter le temps de travail…

Ces politiques ne devaient rien à la nécessité de respecter des règles réputées intangibles. Elles visaient à maintenir les profits alors que l’économie est frappée par une baisse générale de la productivité du travail et des taux de profit, par l’accentuation de l’exploitation du travail, l’accaparement par une minorité de parasites servis par leur État d’une part toujours plus grande des valeurs produites par le travail.

C’est bien pourquoi l’abandon de cette prétendue orthodoxie budgétaire, alors que la récession économique s’est considérablement approfondie sans réelle perspective de reprise y compris si la pandémie est maîtrisée, ne peut qu’accentuer la détermination des classes dominantes et des dirigeants politiques qui les servent à intensifier l’exploitation du travail, sous toutes ses formes. Le déficit sans fin, c’est la fuite en avant vers une exploitation sans limites.

Cette folie destructrice est déjà en route avec la vague de licenciements, la réorganisation et l’intensification du travail, son uberisation, la baisse des salaires...

Le capitalisme en phase terminale

Depuis la crise des années 2007-2008, l’économie mondiale est en panne de croissance, confrontée à ce que les économistes appellent « stagnation séculaire ». Contrairement à ce que laissait espérer l’avènement de la révolution technologique de l’informatique, les gains de productivité ralentissent. La baisse des perspectives de profit qui en résulte freine les investissements productifs, les capitaux s’engouffrent dans la spéculation. Par leur politique de taux très bas, les banques centrales ont tenté d’entretenir la circulation de capitaux nécessaire au fonctionnement de l’activité productive, facilitant l’accès au crédit, encourageant l’endettement, tout comme elles rachètent massivement la dette obligataire des États et des grandes entreprises.

La crise du coronavirus a amplifié ce phénomène. Des milliers de milliards ont été déversés sur l’économie mondiale, augmentant d’autant le bilan des banques centrales, faisant exploser la dette des États et avec elle les déficits publics. Faisant de nécessité vertu, les règles fixant des limites à ces déficits ont été déclarées obsolètes par ceux-là mêmes qui les défendaient auparavant. Place à la dette et aux déficits à volonté, avec pour conséquence inévitable l’aggravation de l’état du malade.

Le Maire tente de nous endormir en nous promettant que nous ne paierons ni l’accroissement de l’endettement ni le creusement des déficits, que la croissance qui ne manquera pas de revenir lorsque la pandémie aura été maîtrisée permettra d’éponger la dette… C’est du baratin. Si les mesures prises semblent avoir pour l’instant permis d’éviter de nombreuses faillites, elles sont bien incapables de générer la relance qu’il nous promet. L’INSEE vient d’évaluer à 8,3 % la baisse du PIB pour 2020, tandis que la Banque de France estime à 5 % la reprise en 2021, un chiffre qui pourrait s’avérer bien optimiste. Selon les statistiques publiées il y a quelques jours par la Dares, le nombre de chômeurs de catégorie A a augmenté de 7,5 % au quatrième trimestre 2020 par rapport à la même période l’année précédente. Et cette situation ne peut que s’aggraver. L’OFCE estime que les faillites prévisibles pour 2021 pourraient détruire jusqu'à 180 000 emplois, fermant par ailleurs toute perspective d’embauche pour les jeunes travailleurs. Et cela sans compter la multitude de plans de licenciement qui se préparent dans de nombreuses entreprises qui sont loin d’être menacées de faillite, tel Michelin, Sanofi et bien d’autres.

La récession limite d’autant les perspectives d’investissements productifs. Et plus le capital se trouve dans l’incapacité de réaliser la plus-value ou une plus-value suffisante, plus il a recours au crédit et plus il s’engouffre dans la spéculation. La dette nourrit de plus belle la bulle spéculative. Avant le début de la pandémie, la presse économique faisait ses gros titres sur la double menace d’un krach boursier et du surendettement des entreprises et des Etats. Aujourd’hui, alors que la pandémie est loin d’être maîtrisée, la menace a empiré dans des proportions considérables, aussi bien du côté des Bourses que du côté de l’endettement. Krach financier et crise de solvabilité sont plus que jamais en embuscade.

Quelle que soit la façon dont les classes dominantes, les banques centrales et les États trancheront le « débat » qui les agite concernant la façon de traiter la dette publique, annulation ou pas, cela ne changera rien sur le fond à la marche du capitalisme vers l’effondrement. Faire en sorte qu’il n’entraîne pas l’ensemble de l’humanité dans sa chute ne peut venir que de l’initiative des travailleurs, de la jeunesse, de leur révolte et de leurs mobilisations.

L’antilibéralisme ou « l’oubli » des rapports de classe…

Les économistes des courants antilibéraux participent eux-aussi au débat. Médiapart publiait récemment un article de Romaric Godin intitulé « Argent magique et monnaie pour tous ». L’auteur y aborde la question de la réponse à l’endettement par le biais de la politique monétaire. L’intérêt de l’article est de démythifier la question monétaire, de mettre en évidence le rôle que pourrait jouer un Etat, par le contrôle monétaire, sur les orientations économiques. Mais l’auteur ne dit rien des conditions politiques et sociales dans lesquelles pourrait s’exercer un tel contrôle, ce qui laisse la porte ouverte à l’illusion qu’un bon gouvernement, doté d’un bon programme et de bonnes intentions, pourrait inverser le cours des choses par une autre politique monétaire.

R. Godin présente à juste titre la monnaie comme un rapport social, mais sans aborder la nature de ces rapports sociaux. La monnaie est le vecteur de la circulation des richesses au sein de la société capitaliste, mais cette circulation ne relève pas, fondamentalement, de choix politiques, même si ces derniers ont bien évidemment une influence. Elle est avant tout conditionnée par les rapports d’exploitation, « la façon dont la société humaine produit et échange ses moyens de subsistance» selon la formule d’Engels. Les richesses que représente la monnaie dans sa circulation sont le produit du travail humain, dont une part toujours plus grande est accaparée par l’extorsion capitaliste de la plus-value, l’exploitation salariale, par les ponctions de l’Etat sur les salaires. C’est ce flux permanent de richesse des 99 % vers les 1 % qui est responsable de l’accentuation insupportable des inégalités sociales, conséquence de l’exacerbation des conditions d’exploitation et de leur condition, la dette, dans une organisation économique à bout de souffle.

La circulation monétaire, au service des plus riches et sous le contrôle de leurs institutions, de leurs Etats et de leurs marchés n’est que le biais par lequel se produit un transfert permanent de richesses dans le cadre de ces rapports d’exploitation. La financiarisation de l’économie, le contrôle de la production et de la circulation des richesses par les banques et les marchés par le biais d’institutions financières (Banques centrales, FMI et autres) et politiques (les Etats) ne relèvent pas de choix politiques arbitraires, mais constituent les fondements même de la domination capitaliste sur la société. Ce sont ces fondements qu’il s’agit d’abord de remettre en cause, et cela ne peut pas se faire par les urnes, dans le cadre des institutions républicaines vouées à les perpétuer.

Pour en finir avec la maladie capitaliste, arrêter les perfusions, prendre le contrôle des banques et de l’économie

C’est de la révolte qui s’amplifie contre les inégalités sociales qui ne cessent de se creuser, l’insolence des fortunes accumulées par quelques-uns, les mensonges et l’incurie du gouvernement, l’arrogance des patrons que peut naître la seule force capable de mettre un coup d’arrêt à la guerre de classe que nous mènent patrons et gouvernement ainsi qu’à la fuite en avant vers la catastrophe dans laquelle ils nous entraînent.

Le capitalisme a préparé les bases matérielles de son propre dépassement, par la socialisation de l’économie, une division du travail poussée à un degré jamais atteint. Par leur place dans le système de production et d’échange, les travailleurs ont en main, collectivement, tous les leviers de contrôle de l’économie. Dans le cadre des rapports de production capitaliste, au nom de la propriété privée de moyens de production, ils le font au service d’une couche sociale totalement parasitaire pour qui ne comptent que les perspectives de profit. Mais ils ont du même coup les moyens d’organiser l’appareil de production et d’échange pour leur propre compte, en refusant de se soumettre plus longtemps à la dictature de la propriété, en prenant le contrôle de l’économie.

Cela passe nécessairement par la prise de contrôle de la circulation des capitaux, par l’expropriation des institutions financières privées, leur regroupement au sein d’un monopole public de crédit placé sous le contrôle des travailleurs et de la population. Un tel organisme annulerait immédiatement les dettes, abolirait les marchés financiers, bourses d’actions et autres, mettrait fin aux perfusions à fonds perdus pour orienter l’argent vers les productions nécessaires à la satisfaction des besoins de tous selon une planification établie démocratiquement. C’est en même temps la seule façon de mettre un terme à la fuite en avant vers l’épuisement des ressources naturelles et la destruction des équilibres écologiques.

Une telle prise en main de ce qui constitue le cœur même de l’économie capitaliste financiarisée suppose l’instauration d’une autre forme de pouvoir politique, le démantèlement de l’État capitaliste, son remplacement par une véritable démocratie, révolutionnaire, celle des « producteurs associés ». Une révolution sociale.

Daniel Minvielle

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