« C'est un grand jour pour la civilisation », a proclamé le 17 octobre Trump, emphase morbide pour vanter le prétendu « cessez-le-feu » conclu à l'issue d'une rencontre entre le vice-président américain Mike Pence et Erdogan. Ce « cessez-le-feu », « une pause » dit la Turquie, impose aux Kurdes les volontés de la Turquie, saisir toutes les armes lourdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), essentiellement l’YPG, branche armée du PYD lui-même, branche syrienne du Parti des travailleurs kurdes (PKK), détruire leurs fortifications, quitter une « zone de sécurité » de 32 km de largeur le long de la frontière désormais placée sous contrôle de l’armée turque. Ce sera certes un répit dans le calvaire que vivent les Kurdes sous les bombes et les tirs en rafales, plus de 500 morts, des milliers de blessés, plus de 200 000 hommes, femmes, enfants fuyant sur les routes mais un répit qui n’est qu’une étape dans l’offensive militaire turque et qu’Erdogan n’hésitera pas à rompre si il n’obtient pas ce qu’il veut.

La forfanterie de Trump exprime son cynique mépris des peuples dans la continuité de son retournement, le 9 octobre, qui donnait le feu vert à l’offensive turque dite « Source de paix » en annonçant le retrait des troupes américaines stationnées le long de la frontière au nord de la Syrie. Ces forces avaient été déployées pour soutenir les forces kurdes dans leur combat contre l’Etat islamique (EI). Le retournement de Trump abandonnait les combattants et la population aux bombes et à la mitraille des troupes d’Erdogan.

Ceux qui ont combattu Daesh au prix de leur sang -11 000 morts, des milliers de blessés- sont désignés comme des terroristes, abandonnés à la soldatesque turque et à ses supplétifs arabes parmi lesquels se trouvent de nombreux djihadistes. Un tel cynisme sanglant est à l’image de la politique et des rivalités des puissances internationales et régionales dont les Kurdes comme l’ensemble des peuples du Moyen Orient sont victimes.

Au mépris des peuples

« Combattre entre plusieurs groupes, on le fait depuis des centaines d'années. Les USA n'auraient jamais dû mettre les pieds au Moyen Orient. Ces guerres stupides et sans fin, c'est fini. Les US ont dépensé trois trillions de dollars au Moyen Orient, en combats et opérations de police. Des milliers de nos magnifiques soldats y sont morts ou en sont revenus grièvement blessés. Des millions de gens sont morts de l'autre côté. Intervenir au Moyen Orient, c'est la pire décision jamais prise... dans l'histoire de notre pays. Maintenant, nous sommes en train de rapatrier, à pas comptés et avec toutes les précautions requises, nos soldats et nos militaires. Nous nous recentrons sur notre grand dessein. » déclarait Trump pour justifier son retournement contre les Kurdes. Ces propos sont dans la continuité de la politique engagée par Obama après la catastrophe de la guerre en Irak et l’échec en Afghanistan. Ils l’accentuent et soulignent son cynisme au regard d’une situation qui se détériore et que les premiers et principaux responsables sont incapables de maîtriser.

Le tollé d’indignation des politiciens et jusqu’au Pentagone manque pour le moins de sincérité même s’il exprime leur inquiétude devant les conséquences de leur propre politique, celle des États américain, allemand ou français, de cette guerre dite contre le terrorisme qui en fait alimente celui-ci et entretient une guerre permanente et sans issue.

Le 16 octobre, la Chambre des représentants, le parlement américain, a adopté à une très vaste majorité une résolution condamnant la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie comme « une erreur ». Présentée par des élus démocrates et républicains, cette résolution « s'oppose à la décision de mettre fin aux efforts des États-Unis pour empêcher les opérations militaires turques contre les forces kurdes syriennes dans le nord de la Syrie ». Elle a été adoptée par 354 voix contre 60, avec l'approbation de 129 républicains sur les 197 siégeant à la chambre basse. Un camouflet pour Trump mais qui n’avait aucun effet contraignant pas plus que l’appel adressé à Erdogan à « cesser immédiatement » ses opérations dans le nord de la Syrie et à « respecter les accords existants ». Loin de dévier de sa trajectoire, alors que lui-même appelait la Turquie à mettre fin à son opération militaire en annonçant une série de sanctions, Trump a mis les points sur les i : « Nous n'avons pas besoin d'être engagés dans des guerres sans fin, nous ramenons nos soldats[...] J'ai gagné l'élection sur cette base. Que ce soit bien ou mal, c'est comme ça! […] Si la Turquie pénètre en Syrie, c'est une affaire entre la Turquie et la Syrie, ce n'est pas une affaire entre la Turquie et les États-Unis comme beaucoup de gens stupides voudraient vous le faire croire » et de qualifier le PKK de « menace terroriste » « probablement » plus grande que l’État islamique.

« La Turquie a mis les États-Unis à genoux »

Tel est le titre, jeudi soir, d’un quotidien progouvernemental turc. Juste avant la signature du cessez le feu, Erdogan réitérait son refus de consentir aux demandes des dirigeants américains. « Ils nous disent de “déclarer un cessez-le-feu”. Nous ne pourrons jamais déclarer un cessez-le-feu » tant que la Turquie n’aura pas chassé « l’organisation terroriste » de la frontière. Il estime aujourd’hui que le prétendu cessez-le-feu répond à ses deux principaux objectifs, écraser les milices kurdes installées en Syrie, qu’il qualifie de « terroristes » et trouver un territoire où installer une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens qu’a accueillis la Turquie. Victoire politique aussi pour Erdogan qui contraint deux des principaux dirigeants américains à venir à Ankara, chez lui, négocier la prochaine étape de sa guerre avant qu’il aille rencontrer Poutine.

Il peut espérer ainsi, en flattant le chauvinisme et les nostalgies de l’empire ottoman, gagner du temps face au mécontentement populaire croissant qui s’est manifesté lors des dernières élections municipales. L’AKP, son parti, a scissionné. Son ancien premier ministre Davutoglu doit bientôt créer son nouveau parti, comme l’ancien ministre de l’économie. La révolte contre la corruption généralisée et la dictature policière se conjugue à un mécontentement social croissant face à la dégradation des conditions de vie. Ce sont des préoccupations d’ordre intérieur qui ont, pour beaucoup, décidé de la date de l’opération. C’est une guerre aussi contre le peuple turc. La fuite en avant nationaliste et guerrière offre un sursis au dictateur avant que ne vienne l’heure des comptes quand les conséquences de la paranoïa du dictateur frapperont de plein fouet toute la population.

Bachar-Al-Assad et ses amis les Russes, les sinistres gagnants de la sale guerre turque

Le vide laissé par les forces spéciales américaines a été immédiatement mis à profit aussi par Bachar Al-Assad, vers lequel les Kurdes syriens se sont tournés. La tenaille s’est refermée. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) qui contrôlaient ces territoires depuis 2015, ont commencé à s’effacer devant les nouveaux maîtres des lieux. Et aujourd’hui, elles se plient au diktat du dit cessez-le-feu. Damas va pouvoir imposer la plupart de ses conditions aux Kurdes alors que son allié la Russie prend la main dans la région.

Cette dernière entretient par ailleurs de très bonnes relations commerciales avec la Turquie -bien que celle-ci soit membre de l’Otan- notamment avec l’achat des S-400, système de défense antiaérienne et antimissile mobile, et peut ainsi être au centre des négociations.

La trêve prend fin, officiellement, le 22 octobre. C’est précisément à cette date qu’à Sotchi, en Russie, Erdogan est reçu par son « ami » Poutine. Jeudi dernier, les ministres russe et iranien des Affaires étrangères ont fait savoir qu’« il est nécessaire de parvenir à une stabilisation durable, à long terme de la situation sur la rive est de l’Euphrate, fondée sur le respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de la Syrie par le biais du dialogue entre Damas et Ankara, ainsi qu’entre les autorités syriennes et les représentants des Kurdes syriens ». La Russie et l’Iran se disent prêts à encourager ces contacts et un accord qui maintiendrait Assad au pouvoir récupérant l’intégralité de son territoire. Une victoire pour la dictature au prix de plus de 500 000 morts syriens.

Terrorisme et cynisme d’État nourrissent Daesh

Personne n’est en mesure de prévoir les conclusions des pourparlers ni les rapports de force qui vont se construire dans les semaines qui viennent. Mais une chose est sûre, Trump et ses amis de la coalition internationale, dont la France, seront bien incapables de rétablir un semblant d’ordre au Moyen-Orient, lieu de rivalités féroces entre puissances régionales que les grandes puissances, y compris la Russie, sont incapables de maîtriser. Avec à la clé, la renaissance de l’État islamique sous une forme ou une autre. L’instabilité va nourrir le terrorisme, de nombreux djihadistes vont se retrouver libérés par la déroute de la coalition et de ses alliés. Un rapport du conseil de sécurité des Nations unies estimait le 15 juillet 2019, que près de 30 000 combattants de Daech étaient emprisonnés ou s'étaient évaporés dans la nature en Syrie et en Irak. Et de nouvelles vocations ne manqueront pas d’émerger, suscitées par les trahisons, les fourberies, la violence et les destructions, le désespoir et la haine, les frustrations engendrées par le chaos social et politique.

Les fruits pourris de la contre-révolution à l’œuvre depuis 2011

Ce chaos est la conséquence directe des folles guerres impérialistes contre l’Irak et l’Afghanistan puis des manœuvres des grandes puissances après le Printemps arabe, en 2011, qui vit les principaux alliés de Washington renversés par des soulèvements populaires. En Syrie, les grandes puissances mirent en place une politique visant à remplacer le régime d’Assad par un autre, plus docile à leurs intérêts. Sous la pression de leurs manœuvres et de celles de leurs alliés régionaux en rivalité entre eux, la contestation sociale et les exigences démocratiques furent étouffées puis écrasées par une guerre civile et confessionnelle. La Syrie devint un champ de bataille entre milices rivales, jeux meurtriers à travers lesquels Assad, soutenu par la Russie et l’Iran réussit à sauver sa dictature au prix d’une désorganisation totale d’un pays mis à feu et à sang.

Il n’y a pas de stabilisation possible sans un changement social et politique radical en rupture avec les batailles entre les forces religieuses intégristes réactionnaires et les dictatures mais aussi avec l’impasse des nationalismes qui enferment les peuples, dont le peuple kurde, dans une impasse.

Seul un pouvoir démocratique et révolutionnaire pourrait garantir le droit à l’autodétermination et la paix

Notre solidarité avec le peuple kurde n’est pas un alignement sur les positions des directions nationalistes ni la reprise à notre compte du mythe du Rojava « autogestionnaire » mais une solidarité internationaliste consciente du fait que le piège sanglant dont les peuples du Moyen Orient sont prisonniers est aussi la conséquence des politiques nationalistes dont ils n’ont pu se dégager. C’est aussi là que résident les limites des révolutions du Printemps arabe qui ont laissé le terrain aux forces religieuses réactionnaires comme aux manœuvres des différentes puissances tant régionales qu’internationales pour soumettre la révolte des peuples à leurs intérêts rivaux.

La question sociale et démocratique a été écrasée sous le terrorisme des uns et des autres mais le potentiel progressiste et démocratique, révolutionnaire de 2011 n’a pas épuisé ses forces pas plus que la lutte du peuple kurde pour le droit à l’autodétermination. Elle trouvera les moyens organisationnels et politiques de surmonter les divisions pour affirmer une politique de classe indépendante des manœuvres des différentes puissances comme des forces religieuses. Cette politique, c’est celle des travailleurs et des classes populaires. Ils ont repris l’offensive en Algérie, au Liban aussi. L’instabilité est partout et l’impasse des politiques qui respectent le cadre du capitalisme est patente. L’avenir à reconstruire dépend de la capacité des classes exploitées à s’organiser pour leurs droits et la lutte pour conquérir le pouvoir. C’est ce qui manquait au Printemps arabe, des organisations de classe ayant une stratégie claire pour une issue démocratique et révolutionnaire à la faillite des dictatures et à leurs adversaires fondamentalistes comme, par-delà les frontières aux rivalités des puissances capitalistes. Ici, la solidarité des travailleurs est de prendre en main ce combat de classe internationaliste.

Yvan Lemaitre

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