Au mépris des manifestations populaires, insultant les centaines de milliers de jeunes, de travailleurs, de femmes qui sont descendus dans la rue ces derniers jours, le clan au pouvoir a décidé de maintenir la candidature de la momie Bouteflika à la prochaine élection présidentielle du 18 avril. Qu’il ait le cynisme d’annoncer qu’il n’ira pas au terme de son mandat ne fait que souligner le caractère sinistre et macabre de la manœuvre !

Seul dirigeant survivant de la lutte contre le colonialisme français, Bouteflika a été élu président en 1999 et réélu depuis à ce poste alors même qu’il est incapable de prononcer la moindre parole depuis qu’il a été victime d’un accident vasculaire-cérébral en 2013.

La classe dirigeante algérienne, tant celle qui accapare la plus grande partie de la rente pétrolière et gazière par le biais de sa mainmise sur l’appareil d’État et sur la Sonatrach, que les oligarques algériens qui ont constitué leur conglomérat et leur fortune à la faveur de la libéralisation de l’économie dans les années 1990 et 2000 avaient tous accepté cette mascarade organisée par le clan au pouvoir -frère du président, armée, services secrets. Unis par leurs intérêts communs de privilégiés, complices mais rivaux, ils craignaient que les dissensions qui ne manqueraient pas d’apparaître au sommet de l’État s’il fallait désigner un successeur à Bouteflika ne permettent à la population d’exprimer son mécontentement et ses aspirations.

« Le mandat de la honte » catalyseur de la révolte

Mais l’annonce officielle le 10 février de la candidature de Bouteflika pour un 5ème mandat a été ressentie comme une véritable provocation, une insulte. Des manifestations spontanées, appelées sur les réseaux sociaux, ont eu lieu dès le 16 février, puis ont été rejointes massivement malgré l’interdiction de manifester à partir du vendredi 22. Les jeunes dont 30 % sont au chômage, les étudiants qui savent n’avoir pas d’avenir dans leur pays, les femmes qui prévoient de manifester pour leurs droits le 9 mars, ont formé la plus grande partie des cortèges.

Les enseignants ont massivement fait grève les 25 et 26 février, les avocats se sont rassemblés contre le 5ème mandat le 24 février et des journalistes ont participé à un rassemblement pour dénoncer la censure imposée par le gouvernement sur les manifestations.

Le vendredi 1er mars, c’est une véritable marée humaine qui a envahi les rues d’Alger et de toutes les villes du pays. Des millions de manifestants.

Le refus du 5ème mandat a agi comme l’unificateur de toutes les catégories de la population et de tous les mécontentements.

Ces dernières années, l’Algérie a connu de nombreuses luttes locales dans tous les secteurs, mais jusqu’à présent les travailleurs, les jeunes, hésitaient à s’engager dans ce qui pourrait devenir un affrontement avec le pouvoir. Car derrière une façade démocratique, le pouvoir n’hésite pas à réprimer, il contrôle étroitement le principal syndicat, l’UGTA, qui jusqu’à aujourd’hui soutenait la candidature de Bouteflika. Il dénonce derrière chaque conflit social la main de l’étranger ou les réseaux intégristes. Il agite aussi la menace de la guerre civile comme celle de la « décennie noire » des années 90 qui avait suivi la révolte de la jeunesse en 1988. Après avoir réprimé celle-ci dans le sang, le gouvernement avait dû accepter la démocratisation du régime, le multipartisme et des élections libres, puis avait annulé celles-ci en 1991 quand elles avaient donné une majorité aux islamistes. Les intégristes religieux, qui pouvaient jusqu’alors exercer leur démagogie librement, avaient bénéficié du discrédit du FLN, miné par la corruption et le mensonge d’un prétendu socialisme. Passés dans l’opposition ouverte au régime quand ils furent réprimés, ils formèrent des commandos terroristes. La population, prise en étau entre eux et les services secrets, l’armée, subit une véritable terreur sanglante qui fit plus de 100 000 morts.

Par ailleurs, tant que les cours du pétrole étaient élevés, le régime pouvait redistribuer une partie de la rente pétrolière pour « acheter » la paix sociale. C’est ce qu’il fit lorsque, en janvier 2011, au moment du Printemps arabe, des émeutes éclatèrent contre la hausse des prix et les inégalités sociales. Il put contenir la révolte en subventionnant les produits de première nécessité et par une politique clientéliste. Depuis 2014, les cours du pétrole et du gaz ont dévissé, les prix des biens de consommation les plus courants ont fortement augmenté, de même que le chômage. Des grèves et des protestations ont éclaté un peu partout et dans tous les secteurs.

L’avenir appartient aux classes exploitées

L’entrée massive de la population en lutte va bien au-delà du 5ème mandat. C’est tout le système du pouvoir qui est contesté, la corruption, les privilèges des notables de l’État, le mensonge du socialisme, les conditions de vie misérables, les inégalités sociales grandissantes.

Bouteflika, auquel s’accrochait le régime parce qu’il était un des derniers dirigeants bénéficiant du prestige de la guerre de libération nationale, est devenu la cible de toutes les colères. L’époque des régimes « anti-impérialistes » ou pouvant se prétendre comme tels est révolue, en Algérie comme au Venezuela. Depuis la crise de 2008, en Algérie comme dans le monde entier, l’offensive contre les travailleurs et les peuples s’est partout intensifiée. Le régime algérien se revendique de l’anti-impérialisme dans le même temps où il déréglemente, libéralise, privatise pour rendre le territoire attractif aux capitalistes du monde entier. Macron, qui était allé en Algérie en décembre 2017, s’était plaint de sa lenteur à le faire : « l’Algérie doit s’ouvrir davantage, il y a encore beaucoup de freins à l’investissement » avait-il déclaré. Avec des salaires qui tournent autour de 150 euros par mois, il est certain qu’il y a de juteux profits en perspective pour les capitalistes qui trouveraient à investir leur capital !

La population algérienne, sa jeunesse en particulier, n’en peut plus du mensonge, de la corruption, de la misère et de la dictature. Elle a soif de liberté et rêve de pouvoir vivre dignement dans un pays moderne. Elle ne pourra réaliser ses aspirations qu’en remettant en cause le régime mais aussi le pouvoir des capitalistes qu’il sert.

C’est bien ce qui inquiète Macron, l’État français et les classes dirigeantes. La révolte des travailleurs et de la jeunesse d’Algérie trouve déjà un écho dans la communauté algérienne comme le montrent les manifestations de solidarité en France, et elle pourrait en trouver dans les quartiers populaires, dans le mouvement social, Gilets jaunes et l’ensemble des travailleurs. Ce serait la meilleure réponse à toutes les forces réactionnaires, religieux ou extrême droite, qui sont en embuscade pour dévoyer la colère pour le compte des classes dominantes. Des deux côtés de la Méditerranée et au-delà, les classes exploitées, les jeunes, ont un même drapeau, celui de la solidarité internationale.

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