Jeudi, les manifestations ont partout été très grosses. Celle des cheminots, la plupart montés à Paris, était massive, même s’ils ont aussi été nombreux dans certaines villes du fait de trains supprimés (35 % de cheminots grévistes à l’appel de Sud Rail et de l’UNSA, les autres syndicats n’appelant qu’à manifester). Hospitaliers, territoriaux, agents des finances, enseignants…, par delà les revendications spécifiques à la Fonction publique, contre les 120 000 suppressions de postes, l’attaque frontale contre les statuts, la destruction des services publics, tous manifestaient contre l’offensive brutale qui touche tous les secteurs du monde du travail, aux côtés de cortèges de boites en lutte, public et privé, étudiants et lycéens, retraités, chômeurs, tous drapeaux mélangés, contre la « casse sociale ».

Partout des équipes militantes se sont saisies de cette journée pour construire à la base, rassembler, préparer l’après. Dans un certain nombre de villes, les manifestations se sont terminées par des AG de lutte, jusqu’à 2000 personnes réunies à Bordeaux où les étudiants avaient invité à une AG « étudiants-travailleurs ».

Le 22 a exprimé le ras le bol, le sentiment d’urgence contre l’offensive générale, l’aspiration au tous ensemble. Malgré un appel intersyndical « Fonction publique » et « services publics », malgré l’absence de plan de lutte des confédérations, cette journée de mobilisation ne ressemblait pas aux autres. Elle s’insère dans un mouvement en construction, pluriel, qui s’enrichit de luttes diverses aux revendications, histoires et rythmes différents mais qui s’inscrivent dans une même volonté de riposter à l’offensive que chacun sait coordonnée. Et nombre de ceux qui ne sont pas sortis cette fois ont suivi de près : 55 % de la population (toutes catégories confondues) soutient la grève, 82 % des salariés du public.

L’ampleur du 22 donne confiance et renforce le sentiment de légitimité une semaine après les manifestations massives des retraités, la grève des Ehpads et alors que les grèves se multiplient dans les hôpitaux, à La Poste, contre les fermetures de classes, contre les licenciements comme à Ford qui appelle à une manifestation pour l’emploi le 24 mars, Carrefour qui sera en grève nationale le 31 mars, ou pour les salaires comme à Air France en grève ce 23 mars et probablement le 30… Tandis que la lutte étudiante redémarre, avec des universités bloquées telles Toulouse ou Bordeaux. Des luttes entre lesquelles des équipes militantes s’activent pour construire des ponts. Les liens créés lors de la lutte contre loi travail, les collectifs militants se réactivent regroupant, en fonction des lieux et des histoires, des militants syndicaux, des étudiants, des militants associatifs et politiques.

Face à la propagande grossière et tout azimut du gouvernement et des patrons contre les « privilèges », des travailleur-se-s, des jeunes, des militant-e-s ont fait campagne, mené une bataille politique pour gagner l’opinion. Cheminots, fonctionnaires, retraités, étudiants, les dits privilégiés ont su trouver des alliés… jusqu’aux journaux télé qui ont finalement été rencontrer des cheminots sur les voies, montré les fiches de paye, parlé de la vie de celles et ceux qui font tourner la société, dans les hôpitaux, les gares, les usines, les écoles et lycées…

Des militant-e-s qui hésitaient sentent que quelque chose est possible, et chacun discute de comment faire plier le gouvernement alors que la CGT vient d’annoncer une prochaine mobilisation dans… un mois, le 19 avril ! Mais la date du 3 avril, jour du début de grève à la SNCF, est dans la tête de bien des militant-e-s.

A la SNCF et ailleurs, préparer l’affrontement par delà les tergiversations des appareils

« Les organisations syndicales constatent que, face à un gouvernement autoritaire, il sera nécessaire d’être en capacité de tenir un conflit intensif sur une très longue durée » a doctement expliqué Laurent Brun de la CGT Cheminots pour mieux justifier la décision de la majorité de l’intersyndicale SNCF (CGT, UNSA, CFDT) d’appeler à une grève de 2 jours par semaine à partir du 3 avril (dans près de deux semaines) jusqu’au 28 juin.

Une décision qui illustre à quel point les directions syndicales ne veulent pas laisser les cheminots décider eux-mêmes de leur lutte, bouclant par avance un calendrier de trois mois de « grève en pointillés ». Le prétexte de radicalité a bien du mal à masquer la tiédeur des appareils empêtrés depuis des semaines dans les négociations avec le gouvernement (auxquelles toutes les organisations se sont pliées), leur crainte que le mouvement ne leur échappe.

Seul SUD Rail a fait entendre une autre voix, après hésitations et de manière mesurée : dans un tract du 19 mars « Faisons-le dans l’unité ! », il « rappelle que ce sont les grévistes, en Assemblées Générales, qui décideront de leur grève. La Fédération SUD-Rail, comme elle le fait depuis des mois et donc bien avant l’annonce de cette grève, demande des négociations pour gagner de nouveaux droits », appelant à « mener les négociations avec toutes les fédérations syndicales soutenant la grève ». Parmi celles-ci, la CFDT dont le secrétaire général a expliqué « la CFDT ne cherche pas le mouvement pour le mouvement. Si on peut se l’éviter, on le fait […] Il y a une concertation qui est ouverte, elle doit nous emmener d'un point A à un point B. Ce qui motive la grève c'est que pour l'instant dans les concertations, il y a eu une écoute attentive rien de plus. […] Hier, les syndicats ont décidé qu'à partir de début avril, il y aurait des mouvements de grève. On est le 16 mars, ça laisse 15 jours, trois semaines pour discuter. Discutons ». Ca a le mérite d’être clair…

Alors que le mouvement s’annonce massif chez les cheminots, que la colère est profonde -jusqu’aux cadres qui font savoir que, cette fois, ils ne remplaceront pas les grévistes-, il est urgent que militants et travailleurs combattifs se dégagent du piège paralysant de l’unité syndicale à tout prix.

En face, Le Maire a fait court : « Face à la grève, nous tiendrons […] J'ai un peu de mal à comprendre qu'au moment où nous sommes en train de discuter de l'avenir de la SNCF, la grève soit un préalable […] On discute, nous échangeons les points de vue de chacun. Mais au bout d'un certain temps, je crois que le président de la République et cette majorité à laquelle j'appartiens, nous avons été élus pour décider ».

La lutte est politique, globale, et les cheminots, l’ensemble des travailleurs, ne pouvons la gagner qu’en la pensant comme telle, en prenant nous-mêmes la direction de notre mouvement en lien avec les différents secteurs en lutte pour construire un mouvement d’ensemble.

Nouvelle unité « à gauche »… ou indépendance de classe ?

La presse s’est largement fait l’écho de l’initiative unitaire regroupant « la gauche du PS », d’Alternative Libertaire à Génération.s (parti de Hamon) en passant par le PCF, Nouvelle Donne, EELV, un député FI, etc...

Olivier Besancenot, à l’origine de l’initiative, expliquait lors de la conférence de presse (https://npa2009.org/videos/conference-de-presse-unitaire-pour-la-greve-du-22-mars-2018) : « nous sommes venus dire aux travailleurs vous n’êtes pas seuls face au gouvernement […] On va appuyer les revendications […] Ce qui nous rassemble c’est un certain nombre de positions communes sur la défense des services publics ». A la question d’une journaliste demandant « cette unité, elle peut durer ? », il a répondu « je le souhaite, je pense que oui car il y a une volonté commune de la faire »…

La représentante de Nouvelle Donne s’est réjouie « que nous soyons ensemble, partis de gauche, sur des positions communes », celui de Génération.s a surenchéri : «  Face à la politique du gouvernement Macron, unité sans préalable ! ». Une unité avec qui et pour quoi faire, sur quel programme, celui de Hamon, ancien ministre de Valls et Hollande ? Le secrétaire national d’EELV a lui formulé son objectif sans détour : que « cette coalition de rejet » devienne une « coalition de projets »…

Ce n’est pas de manque d’unité de ce qu’il reste de « la gauche » que souffre le monde du travail, mais de clarté politique et d’indépendance de classe ! Parmi ces partis aujourd’hui opposés à Macron, nombre ont soutenu ou directement mené au gouvernement l’offensive libérale contre le monde du travail. Chacun se rappelle le rôle joué au sein gouvernement Jospin par Gayssot (PCF), alors ministre des transports, qui avait ouvert la voie à l’éclatement de la SNCF en avalisant la création de RFF, et avait lancé la privatisation d’Air France en introduisant une partie de son capital en bourse.

Alors très bien si aujourd’hui ils soutiennent la grève, mais personne n’est dupe de leur motivation et de leur politique. Le monde du travail en a déjà lourdement payé les conséquences. L’avenir du mouvement ne dépend pas d’eux mais bien de la capacité des travailleurs à rompre avec les illusions institutionnelles pour prendre eux-mêmes leurs affaires en main.

Pour les militants du NPA, pour les travailleurs et les jeunes qui se sont reconnus dans l’insolence et l’indépendance ouvrières de Philippe Poutou lors de la campagne présidentielle, loin de tourner la page pour abandonner notre crédit à des politiciens de cette gauche faillie, nous devons faire fructifier nos acquis à travers les mobilisations, les mettre au service des luttes pour construire des liens nécessaires à leur convergence, pour formuler une politique pour affronter le gouvernement sur le terrain de la lutte de classe.

Un plan et un programme pour un mouvement d'ensemble

Pour négocier avec le gouvernement, la CGT Cheminot a présenté son « Rapport sur l’avenir du service public ferroviaire et contre le statu quo libéral », 45 pages de prétendues solutions alternatives. Et Laurent Brun de s’offusquer : « On nous consulte, on nous demande de contribuer. Puis, quand on regarde le rapport Spinetta ou le Pacte ferroviaire d’Edouard Philippe, absolument rien n’est repris ». Comme si l’objet n’était pas de paralyser les travailleurs, les militants, en essayant de les faire participer à la farce, de les convaincre qu’eux et leurs organisations devraient proposer leurs propres «  réformes » comme se plaît à le répéter Martinez.

Une politique qui rejoint celle défendue à Ford Blanquefort par des représentants de l’UD CGT ou cet élu PC expliquant lors d’une réunion unitaire pour préparer la lutte contre la fermeture de l’usine, « J’entends parler de convergence, mais ce n’est pas la réponse. La réponse, c’est montrer aux salariés qu’il y a des projets industriels pour maintenir l’emploi, inventer des process industriels. Montrer que nous ne sommes pas que dans la contestation mais aussi dans la proposition »…

Comme si mettre un coup d’arrêt à l’offensive des multinationales, des banques, du gouvernement n’exigeait pas de construire la convergence des luttes, tous secteurs confondus, pour aller vers un mouvement général, avec la claire conscience des rapports de classe.

Construire ces convergences est notre seule « solution alternative », et les possibilités existent. Tous ceux qui luttent sont ouverts aux autres. A Bordeaux, étudiants, cheminots, facteurs en grève, travailleurs de Ford, ceux qui luttent se rendent visite, s’invitent dans leurs AG, à leurs rassemblements. Et il en est ainsi dans bien des villes pour peu que des militant-e-s en prennent l’initiative, en défendent la perspective, aident à l’organisation, donnent confiance et entrainent. Toute notre énergie doit tendre à cela, défendre une politique qui arme les militant-e-s de la lutte, les travailleurs, les étudiants face à la politique des directions syndicales, face au dialogue social et à tous les marchands d’illusions institutionnelles, syndicaux et politiques. Pour cela, il nous faut aider ceux qui se battent à s’organiser, à la base, pour décider eux-mêmes de leur mouvement, contrôler leur grève, imposer la démocratie de la lutte.

C’est la tâche de tou-te-s les militants dans les jours et les semaines qui viennent.

Isabelle Ufferte

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