Vendredi, le 16 novembre, la contestation sociale n'était pas réellement au rendez-vous, ni la jeunesse. Le mécontentement s'est exprimé, malgré les petits jeux tactiques des directions syndicales, dans tout le pays, manifestations, débrayages ont eu lieu mais sans politique ni perspectives. Les manifestants, les militants avaient cependant bien conscience que cette journée n'était pas un simple baroud d'honneur contrairement à ce que prétendent la plupart des médias. Le 16 est bien une étape dans une mobilisation qui en est à ses premiers balbutiements, une étape dont il faut tirer les enseignements pour se dégager du bourbier dans lequel les directions syndicales ont enlisé la lutte et prendre en main les affaires pour mener une politique de classe contre des injustices et une arrogance du fric insupportables.

La richesse cynique engendre la pauvreté

Après le Swiss Leaks en 2015, le Panama Papers en 2016, le même collectif de journalistes vient de mettre à jour un scandale encore plus étendu, le Paradise Papers : 350 milliards d’euros de pertes fiscales par an dans le monde, dont 120 milliards pour l’Union européenne et 20 milliards pour la France.

Des multimillionnaires du gouvernement Trump, la reine d’Angleterre, des proches du 1er ministre canadien, Arnaud, PDG de LVMH, Dassault, etc… sont impliqués dans des fraudes à la TVA sur des jets privés, yachts, propriétés de luxe, par le biais de sociétés écran dans des paradis fiscaux.

Macron est resté silencieux sur le sujet, laissant Castener, bien complaisant, déclarer : « Il faut faire la différence entre les optimisations fiscales qui ont une base légale (…) et les infractions »... Mais c’est en toute légalité que les multinationales volent l’Etat et bidonnent leurs comptes via leurs nombreuses filiales : 40 % de leurs bénéfices sont déclarés offshore, parfois dans des pays où ils n’ont aucun salarié ! L’Union Européenne perd chaque année 60 milliards d’euros du fait de « l'optimisation fiscale » des seules multinationales, 11 milliards d’euros rien que pour la France.

Un journaliste du Monde s’indigne, comme s’il découvrait : « aujourd'hui, et c'est un des grands problèmes, l'impôt est considéré par les multinationales comme une dépense comme une autre. C'est à ce titre qu'elle mérite, selon ces sociétés, d'être optimisée comme n'importe quel autre coût de production »… C’est le paradis des capitalistes : tout est bon pour aspirer les richesses produites par les travailleurs, par une exploitation accrue dans les entreprises, mais aussi par la dissimulation fiscale, les cadeaux de l'Etat, la dette, la spéculation !

A l’opposé, pour les classes populaires, les chômeurs, la situation s’aggrave avec 9 millions de pauvres en France, percevant moins de 1015 euros bruts par mois. Que répond le gouvernement, qui laisse prospérer la fraude fiscale des riches ? Il faut faire la chasse aux « profiteurs » des allocations, déversant sans vergogne tous leurs fantasmes anti-pauvres !

Sous Hollande, 200 contrôleurs ont été recrutés par Pôle Emploi pour lutter contre la « fraude » des chômeurs. Mais les chiffres sont là : 86 % des personnes contrôlées remplissent leurs obligations de recherche d’emploi. Et sur les 14 % épinglées, seules 40 % étaient indemnisées par l’Unedic et 36 % ne percevaient rien (seulement 50 % des 6 millions de chômeurs sont indemnisés). Quant au RSA, la soi-disant fraude estimée à 170 millions d’euros est très inférieure au montant du non recours qui atteindrait 5,3 milliards par an !

Voilà la politique de Macron : faire croire que ce sont les pauvres et les chômeurs qui trichent, pour mieux aider les actionnaires à s’enrichir et… tricher !

Les « premiers de cordée » de Macron, censés tirer toute la population vers le haut, qui sans cesse en appellent à l’effort pour les salariés, les retraités, les jeunes, les chômeurs, sont des parasites qui aspirent toutes les richesses au prix d’une véritable régression sociale : services publics, santé, éducation, retraites, etc. Et ce ne sont pas les trémolos de Macron lors de son discours à Tourcoing mardi dernier, faisant semblant d’être ému par la disparition des services publics dans les quartiers populaires, qui trompent qui que ce soit. Il a même osé dire qu’« avoir une vie belle n’est pas réservée aux plus fortunés » !

Les ordonnances sur le code du travail s’inscrivent dans la même offensive globale de ce gouvernement au service des riches.

Construire la riposte, en finir avec le dialogue social et les illusions sur les institutions

Poussées par leurs bases, les directions syndicales CGT, Solidaires, FSU, auxquelles s’est jointe cette fois-ci FO, ont appelé à une nouvelle journée de grève et de manifestations le 16 novembre. Des équipes militantes se sont emparées de ces journées d’action et de grève pour exprimer leur colère face à Macron, face aux patrons, aux DRH et à tous ceux qui se sentent encouragés par cette politique. C’est cette même colère qui se retrouve aujourd’hui dans bien des conflits locaux.

Les directions syndicales, elles, sont déstabilisées, incapable d’imaginer rompre avec le dialogue social qu’elles pratiquent depuis des décennies. Pour elles, les journées d’action ne servent qu'à essayer de négocier. Mais face à un pouvoir qui ne négocie plus, elles n’ont pas de politique pour construire un réel rapport de force par la grève, les manifestations, pensées comme des moyens d’agitation politique pour unir la classe ouvrière afin qu’elle se rassemble pour affronter le patronat et son Etat.

La CGT se positionne contre les ordonnances, en déclarant « on ne lâchera rien ». Mais en même temps, pendant des mois, elle a participé à la mascarade de concertation avec le gouvernement. Après le 12 septembre qui a été un réel succès, elle a surtout cherché « l’unité » syndicale, en particulier avec la CFDT, pour tenter là encore de négocier avec le pouvoir dans le cadre habituel des appareils. Pour les mêmes raisons, Martinez a participé aux concertations sur la formation professionnelle, l’apprentissage et le chômage, confortant de fait le gouvernement dans son calendrier.

Cette politique désarçonne bien des militants et des travailleurs, qui s’interrogent sur la politique des directions syndicales. Il nous faut mener ce débat, combattre la politique du dialogue social qui rejoint celle des illusions parlementaires, des préjugés réformistes. Cela, d’autant que Mélenchon cherche à tirer son épingle du jeu et à entrainer le mouvement sur le terrain institutionnel.

Après avoir dit qu’il fallait reconnaitre que Macron avait gagné, celui-ci a déclaré à propos des syndicats : « Nous avons passé la main de la conduite du combat pour faciliter son déroulement et surtout son élargissement. La suite a été bien décevante. Car de ce leadership, que sort-il ? Fort peu. À vrai dire : rien ». Et poursuivant : « Le dogme du mouvement social indépendant de la politique a montré sa limite […] il faut donc en finir avec cette hypocrisie »… Après avoir appelé seul à la mobilisation le 23 septembre dernier, il prône la nécessité de mêler lutte politique et syndicale mais pour mieux l’étouffer dans les institutions.

Il faut en finir avec cette répartition des rôles entre syndicats pratiquant le dialogue social, et politiciens le parlementarisme. Oui, il nous faut défendre une politique d’indépendance de classe, vis-à-vis de l’Etat et des institutions, en encourageant les salariés à diriger leurs propres luttes.

Faire de la politique par nos luttes

Préparer l’affrontement, c’est contester partout l’ordre existant et répondre pied à pied à la politique élitiste, rétrograde de Macron, à la morale de la réussite individuelle au prix d’écraser les autres et de la mise en concurrence permanente. C’est une question de niveau de conscience, d’affirmation de la classe ouvrière, osant contester le pouvoir des riches pour postuler à changer le monde.

Cela veut dire affirmer la défense des intérêts collectifs par les travailleurs eux-mêmes au travers des luttes, face à cette classe de parasites qui détourne et aspire toutes les richesses, face à ceux qui veulent utiliser le manque de perspectives pour étouffer le mécontentement dans les institutions.

Face au refus des directions syndicales de se lancer dans une lutte d’ensemble déterminée, des équipes militantes prennent des initiatives, exprimant la volonté de combattre ce gouvernement. Des collectifs nés de la lutte contre la loi travail se sont remis en activité. Le Front Social appelle ainsi à une marche sur l’Elysée le 18 novembre.

A travers ces initiatives, nous cherchons à tisser des liens et à discuter des obstacles à vaincre pour lancer une vraie contre-offensive. Le problème n’est pas le manque « d’unité », ni de créer de nouvelles structures hors de la lutte réelle des travailleurs eux-mêmes, avec le risque de s’enfermer dans l’auto-proclamation. Il nous faut éviter que les plus combattifs se coupent de l’ensemble des travailleurs, attentistes ou désabusés.

Les obstacles que nous avons à franchir sont politiques, liés au niveau de conscience de l’ensemble de la classe ouvrière, aux illusions sur le dialogue social et le réformisme, sur lesquelles les appareils s’appuient en permanence.

Cela veut dire penser les luttes en termes politiques, d’opinion, de classe, en cherchant à isoler ceux qui nous gouvernent, en refusant leur « dialogue social » et toutes leurs manœuvres destinées à brouiller les consciences, avoir en permanence le souci d’élargir le mouvement, de convaincre, d’entrainer. Cela signifie dénoncer les nouvelles tentatives du gouvernement d’appel à l’union nationale comme il l’a fait à l’occasion de la commémoration des attentats du 13 novembre, comme si, au nom de la lutte contre le terrorisme, nous avions tous les mêmes intérêts.

L’ampleur des attaques est à l’image du parasitisme atteint aujourd’hui par les classes dominantes, et chacun prend la mesure du recul et des choix politiques nécessaires pour préparer la prochaine étape. Loin de baisser les bras, il nous faut tirer les leçons de la rentrée sociale, en discuter partout, sans concession ni compromis pour redonner confiance et regrouper tous ceux qui veulent préparer l’affrontement avec les patrons, les gros actionnaires et le gouvernement.

Isabelle Larroquet, Laurent Delage

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