Après la théorie du « ruissellement », selon laquelle l’enrichissement d’une poignée de privilégiés profiterait à l’immense majorité, Macron a déclaré lors de sa prestation télévisée de dimanche dernier : « je crois à la cordée », appelant à ne pas « jeter des cailloux aux premiers de cordées » ; ceux qui possèdent le capital devraient entraîner derrière eux tous les laissés pour compte en créant des emplois… Belle image d’une société idyllique, comme si les riches en faisaient profiter les pauvres, les salariés, les chômeurs, les retraités, les jeunes !

Comme si, depuis plus de 30 ans, exonérations de cotisations patronales, suppression de la taxe professionnelle, CICE, et autres mesures mises en place par les différents gouvernements avaient en quoi que ce soit fait baisser le chômage. En 10 ans, malgré les cadeaux aux patrons, il est passé d’environ 4 à 6,3 millions toutes catégories confondues.

Par contre les profits se sont envolés. Au 1er semestre 2017, ceux des entreprises du CAC 40 ont atteint 52,2 milliards contre 41,3 milliards à la même période l’année dernière.

Face à l’offensive de Macron, exprimant dans son cynisme et sa suffisance toute la brutalité des classes dominantes, il est plus que jamais nécessaire d’opposer nos réponses de classe, celles des travailleurs, pour qui la vie passe avant les profits, pour qui les intérêts de l’immense majorité de la population passent avant ceux de l’infime minorité des actionnaires.

Ne pas laisser morceler notre lutte, rassembler nos forces

Après la réussite des manifestations et des grèves du 12 et 21 septembre, celle des retraités du 28 septembre, la manifestation des salariés du secteur public du 10 octobre appelée par l’ensemble des fédérations de fonctionnaires (une première depuis très longtemps) a rassemblé 400 000 personnes dans le pays.

Alors que l’appel à manifester passait sous silence la lutte contre les ordonnances, dans une bien curieuse conception de « l’unité » qui privilégie celle des appareils au détriment de la riposte commune des travailleurs du public et du privé, la journée du 10 a pris le contenu d’une manifestation contre Macron et ses réformes.

Dans les cortèges, des salariés du secteur public dénonçaient les attaques les visant plus particulièrement (blocage du point d’indice, suppression de 120 000 postes de fonctionnaires,…), mais aussi la suppression des emplois aidés, la diminution des APL, les 3 milliards de cadeaux sur l’ISF, les ordonnances… Bref toute la politique de Macron et Philippe.

Des jeunes qui dénonçaient la baisse des APL et la précarisation des contrats étaient présents, comme des salariés du secteur privé, preuve que pour nombre de travailleurs cette journée était bien plus qu’une mobilisation « des fonctionnaires » et s’inscrivait dans la construction du mouvement contre le gouvernement.

FO et la CFE-CGC, poussés par leurs bases, ont été obligés d’annoncer qu’ils envisageaient une action commune avec la CGT contre les ordonnances Macron en novembre. En effet, les 12 et 21 septembre, 58 unions départementales et 8 fédérations professionnelles de FO, ainsi que 13 des 16 fédérations de la CFE-CGC étaient dans la rue contre leurs propres directions.

Ces prises de conscience et même ces ruptures montrent que des équipes militantes cherchent à faire converger le mécontentement contre l’ensemble des attaques du gouvernement et des patrons, que des militants du mouvement se politisent, conscients des difficultés pour mobiliser les travailleurs, mais aussi des freins à la mobilisation de par la politique des directions syndicales.

C’est dans ce contexte que se tiendra l’intersyndicale du 24 octobre. Contraints par leur base et par Macron qui ne veut lâcher aucun « grain à moudre », les directions syndicales sont obligées de prendre une nouvelle initiative.

Ce n’est pas la mobilisation qui s’essouffle, mais la politique des directions syndicales

La journée de « mobilisation » du 19 octobre à l’appel de la CGT, rejointe par Solidaires et la FSU, n’était pas prévue comme un prolongement des précédentes mobilisations. Appelée à minima, de façon éclatée, sans véritable appel à la grève dans la plupart des cas, elle ne pouvait entraîner au-delà des plus convaincus. Contrairement à ce que dit la presse sur « l’essoufflement du mouvement », la mobilisation et la colère des salariés, des militants sont toujours là. Cette journée a surtout exprimé l’absence de plan de bataille d’ensemble et de volonté d’affrontement de la part des directions syndicales, bien plus préoccupées par le « dialogue social » avec le gouvernement.

La CGT en particulier, appelle à « faire des cahiers revendicatifs entreprise par entreprise » pour s’opposer aux ordonnances, ce qui conduit à un morcellement des luttes. Après les routiers, les Ports et Docks, la CGT des raffineries menace de faire grève reconductible à partir du 23 octobre pour sécuriser sa convention collective, les transports publics appellent à la grève sur les salaires le 20 octobre, etc.

Cet éparpillement des mobilisations affaiblit le mouvement, ne lui permet pas de s’opposer frontalement à Macron en dénonçant sa politique publiquement, en l’isolant dans l’opinion. Au lieu de cela, les directions syndicales se prêtent à nouveau au jeu de dupes du dialogue social, comme avant l’été. Elles se sont toutes rendues à la convocation de Macron les 12 et 13 octobre. L’objectif de celui-ci est de passer à la suite de son programme : les réformes du chômage et de la formation professionnelle… Pour le gouvernement le chapitre des ordonnances est clos.

Les directions syndicales entérinent la situation en participant à cette mascarade et en acceptant de fait de « passer à autre chose ». Assumant leur rôle de « partenaires sociaux », elles tentent d’effacer ce qui vient de se passer, de nier la contestation et la colère générée par ces attaques.

Le contentement de Philippe Martinez notamment, qui s’est affiché dans la presse avec un large sourire au côté de Macron, allant jusqu’à dire qu’il partageait le souci de ce dernier sur l’apprentissage des jeunes, a suscité la colère de bien des militants de la CGT s’attelant à poursuivre la construction de la riposte.

Le 16 octobre, c’était au tour des fédérations de fonctionnaires d’être reçues par Darmanin pour un « rendez-vous salarial ». Celles-ci sont ressorties « déçues », voire « insatisfaites » du ministre de l'action et des comptes publics qui maintient le blocage des salaires des fonctionnaires, après 6 ans de gel depuis 2010, et qui continue l’entreprise de démolition des services publics en organisant un vaste plan social !

Sans confrontation réelle, sans grève, il n’y a rien d’autre à négocier que recul sur recul. Il n’y a pas de « dialogue social », seulement le rapport de force entre les classes dans lequel le gouvernement, l’Etat, sert les prétendus « premiers de cordées », les actionnaires, les riches, qui parasitent le travail collectif. Ceux-là mêmes qui prônent l’austérité pour la population, assument avec cynisme les salaires mirobolants des hauts cadres, comme L. Parly, actuelle ministre des armées, qui a perçu plus de 52 000 € de salaire net mensuel à la Sncf, soit l’équivalent de 35 SMIC ! Macron a beau jeu de parler des privilèges des cheminots !

Pour imposer le retrait des ordonnances, c’est bien un mouvement d’ensemble qu’il s’agit de construire, alors que le gouvernement poursuit ses mauvais coups.

Une attaque majeure contre l’assurance chômage et la formation

Le gouvernement prévoit de réduire les cotisations chômage de 0,95 % en janvier 2018 avant de les supprimer en octobre et de financer l’assurance chômage par la CSG. Cela laisse craindre la mise en place d’un régime forfaitaire, identique pour tous, avec le versement d’une allocation misérable comme en Angleterre ou en Allemagne.

Ce sont les salariés et les chômeurs qui paieront le prix fort de cette réforme, dont l’objectif est de contraindre les travailleurs à prendre n’importe quel travail à n’importe quel salaire. Gattaz ne s’y trompe pas d’ailleurs, en réclamant un « contrôle journalier des chômeurs », contre ceux qui « profitent du système »… Et le même hurle au scandale quand il s’agit de contrôler un tant soit peu les patrons ou de leur appliquer un bonus-malus sur l’abus des contrats courts en CDD ! Même largement gâtés par le gouvernement, les patrons refusent toute contrainte. Le message est clair !

Pour faire passer la pilule, Macron annonce qu’il veut étendre l’indemnisation chômage à une partie des travailleurs indépendants et aux démissionnaires… Vues les sommes du surcoût annoncées (entre 8 et 14 milliards la première année d’après Les Echos), rien n’est moins sûr.

Sur la formation professionnelle et l’apprentissage, le gouvernement cherche clairement à adapter les futurs jeunes salariés aux besoins des entreprises comme le confirme Pénicaud : « en France seuls 7% des 18-25 ans sont en apprentissage. Tous les pays qui ont vaincu le chômage de masse affichent un taux de 15 voire 20 %. Il faut changer notre paire de lunettes ». L’objectif est de mettre la jeunesse au travail, avec un salaire de misère.

Pour cela, Macron a prévu soi-disant un budget de 15 milliards d'euros sur cinq ans afin de proposer une formation aux jeunes et aux chômeurs longue durée. Comme ses prédécesseurs, il annonce 300 000 personnes « vers l'emploi » d’ici 2022. A quelles conditions, quels salaires ? Avec la précarisation des CDI, les licenciements facilités, avec l’obligation d’accepter les emplois proposés, c’est la précarité qui va encore augmenter, comme en Angleterre ou en Allemagne où ces réformes ont déjà été réalisées.

Défendre une politique de classe pour faire reculer Macron

Au travers des mobilisations en cours, l’urgence est de défendre une politique de classe, indépendante, qui refuse l’émiettement des luttes et cherche à construire un rapport de force global face au gouvernement. On ne peut lutter entreprise par entreprise pour défendre nos droits de travailleurs. Les quelques reculs du gouvernement sur certaines conventions collectives ne seront que de courte durée si la classe ouvrière ne trouve pas les voies et les moyens de riposter efficacement face à Macron.

Cela signifie prendre la mesure de l’affrontement à mener et se dégager de la glue du dialogue social.

Cela signifie aussi rompre avec toutes les illusions parlementaires, distillées en particulier par la France Insoumise et Mélenchon qui explique que seul existent « L’action populaire et les bulletins de vote », qui nie la division en classes sociales pour s’adresser au « peuple ». Tout en se prétendant très radicale contre le gouvernement, la FI se prête au jeu de la « bataille » des amendements parlementaires, de la prétendue « démocratie républicaine », comme s’il y avait autre chose à faire que rejeter la totalité des mesures du gouvernement.

Autour de nous, bien des discussions portent sur comment riposter, en mesurant la difficulté de mobiliser dans les entreprises. Le poids des défaites de ces dernières années pèse et les expériences comme le CPE, où la rue a pu faire céder le gouvernement sur une loi votée, date. Et ce n’est pas la politique des directions syndicales, tentant de négocier à la marge, en proposant des journées d’action saute-mouton sans aucune perspective, qui peut laisser penser qu’il est possible de gagner.

Cependant la colère et la révolte contre cette société, qui prend aux plus pauvres et arrose encore les plus riches, est forte. Le printemps dernier, des jeunes s’éveillant à la contestation et au combat de classe, des militants syndicaux encouragés par le dynamisme et la liberté de la jeunesse, sa soif de débat, se sont lancés dans la lutte et continuent à faire leur expérience.

Au travers de cette politisation qui s’opère, il s’agit de nous regrouper, au sein des syndicats, dans les collectifs de lutte, parmi la jeunesse, comme au sein du NPA, pour défendre une politique qui refuse le morcellement de la lutte, qui rompe avec le dialogue social, avec les institutions de la « République » et les marchands d’illusions, pour préparer l’intervention directe des travailleurs et de la jeunesse sur le terrain politique, dans la lutte de classe.

Isabelle Larroquet, Laurent Delage

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