Après un documentaire nominé aux Oscars I’m not your Negro sur l’écrivain afro-américain James Baldwin, et à travers lui, sur la lutte toujours d’actualité contre le racisme et pour l’émancipation, le cinéaste haïtien Raoul Peck a voulu faire de son nouveau film, Le jeune Karl Marx, un appel à redécouvrir et à s’emparer du contenu révolutionnaire et émancipateur de la pensée de Marx.

Pour se libérer du poids de plus de 150 ans de calomnies, de caricatures dont Marx est toujours l’objet de la part des défenseurs du capitalisme, comme du poids de la « statue du commandeur » érigée par le stalinisme qui a fait du marxisme un dogme mort, il fallait redonner aux idées révolutionnaires de Marx toute la vivacité de la jeunesse. C’est le pari de Raoul Peck : tourner le dos à l’image caricaturale du « vieux barbu » doctrinaire pour mieux retrouver celle du jeune intellectuel révolutionnaire. Pari réussi !

Le film ne retrace que quelques années de la vie de Marx, entre 1843 à 1848, et reconstitue avec beaucoup de vie, en Allemagne, en Belgique, en France comme en Angleterre, l’atmosphère intellectuelle et politique de cette période de naissance du mouvement ouvrier. Ce sont les années de la rencontre de Marx et du début tumultueux de son amitié avec Engels, les années de son engagement au sein des premières organisations ouvrières clandestines et de la rédaction du Manifeste du Parti communiste qui pose pour la première fois les bases scientifiques d’un programme communiste.

Le film fait le portrait de Marx, mais aussi d’Engels et redonne au passage toute leur place à leurs compagnes Jenny et l’ouvrière irlandaise Mary Burns. Il les montre dans leur vie, au quotidien, confrontés aux difficultés de la censure, de la répression et de l’exil, soudés par une profonde solidarité et une même volonté. « Ils sont jeunes, ils ont la vingtaine, ils sont révoltés et ils ambitionnent de changer le monde. » insiste Raoul Peck qui a fait le choix de partir de leurs propres paroles, tirées en partie de leurs correspondances mais aussi directement des écrits de Marx et d’Engels.

La révolte de Marx comme celle de son ami Engels est d’abord concrète, ancrée dans la réalité sociale de leur temps, dans la réalité de l’oppression subie par les paysans comme par les ouvriers. En témoigne la scène d’ouverture qui illustre un des premiers articles publiés par Marx, qui lui valut la censure et l’exil, dénonçant la violente répression frappant les paysans pauvres de Moselle, coupables de ramasser du bois mort dans des forêts privatisées par l’essor du capitalisme. Le droit de propriété d’une minorité a conduit à l’interdiction de droits ancestraux vitaux pour le plus grand nombre. Pour Marx, derrière les grands principes universels qui fondent le droit, il n’y a que de sordides intérêts de classe.

Marx et Engels, curieux de tout, refusent de se contenter de généralités ou d’une condamnation morale de l’injustice et de l’oppression, ils veulent d’abord étudier et comprendre cette réalité sociale inacceptable qu’ils voient sous leurs yeux. Pour cela ils remettent tout en doute, critiquent les idées reçues de leur temps pour étudier scientifiquement les sociétés humaines, leur histoire, la réalité des antagonismes de classes qui les structurent pour armer la révolte, pour donner une base matérielle à l’aspiration à l’émancipation, une conscience de classe.

Le film reconstitue tout le bouillonnement des débats démocratiques dans lesquels Marx et Engels se sont plongés dans ces années qui ont précédé les révolutions de 1848 en Europe, au sein d’un mouvement ouvrier encore dominé par les idéaux de la Révolution française et par différentes utopies socialistes. Dans ces débats, comme le rappelle Raoul Peck, « Les deux amis sont durs ? ; ils ne mâchent pas leurs mots. Mais ils sont toujours ouverts à la discussion, ils ne renoncent jamais à convaincre leur auditoire… »

Ainsi quand, lors d’un banquet Républicain, Proudhon proclame la formule qui l’a rendu célèbre « la propriété, c’est le vol ! » sous les applaudissements d’une assemblée d’ouvriers, Marx l’interpelle « La propriété, quelle propriété ? La propriété privée, bourgeoise ? » et devant ses justifications embrouillées, de conclure « ce sont des abstractions… ».

C’est en prenant toute leur place dans la lutte concrète que Marx et Engels ont mené cet indispensable débat pour armer les idées d’émancipation d’une conscience de classe. Ainsi, grâce notamment à Mary Burns, ils rentrent en contact et rejoignent une des premières sociétés secrètes ouvrières européennes, la Ligue des Justes.

Le film montre comment Marx rompt violemment avec l’un de ses principaux leaders Wilhelm Weitling, ouvrier charismatique mais professant un socialisme mystique. « L’ignorance n’a jamais aidé personne » lui lance ainsi le jeune Karl Marx.

De même, une des scènes du film qui résume tout l’enjeu de ce combat d’idées montre Engels devant une assemblée de la Ligue des Justes confrontant sa devise « Tous les hommes sont frères » avec la réalité sociale des rapports d’exploitation vécus par tous. Non patron et ouvrier, exploiteur et exploité ne sont pas frères. La nouvelle devise s’impose alors : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

A travers son film engagé, Raoul Peck a voulu adresser un message à la jeunesse, auquel on ne peut que souscrire : « Mon but, dès le début, a été que cette formidable histoire inspire les jeunes d’aujourd’hui, qu’elle nourrisse leurs propres combats. Je n’ai pas fait ce long métrage en regardant dans le rétroviseur, mais bien devant, vers le présent et l’avenir. Ce film se veut un appel à prendre sa vie en main, comme l’ont fait ces trois jeunes gens à leur époque, et à changer tout ce qui doit l’être, sans se poser de limites a priori. Connaissez votre histoire, apprenez à repérer les liens entre les événements à première vue épars, armez-vous intellectuellement, organisez-vous et battez-vous ?! C’est un travail ?! Tel est le message ».

Un film à voir qui invite au débat, à la réflexion et à la lutte car pour reprendre une des répliques de Jenny dans le film « il n’y a pas de bonheur sans révolte contre l’ordre social ».

Bruno Bajou

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