Aujourd’hui 4 août, Maduro installe sa Constituante, élue dimanche dernier. Cette élection, boycottée par l’opposition, s’est déroulée dans le climat d’affrontements meurtriers quasi quotidiens auxquels le pays est en proie depuis plus de 4 mois. La journée de vote, très violente, s’est soldée par une dizaine de morts.

Cela n’a pas empêché Maduro de se féliciter, dès le soir du scrutin, d’un résultat qui aurait atteint 41,5 % des voix, un million de voix de plus que le vote organisé par la droite contre cette élection le 16 juillet. Ces chiffres sont largement exagérés, comme l’a confirmé depuis l’organisme privé chargé d’organiser le vote électronique, qui a accusé le gouvernement d’avoir annoncé des résultats mensongers. Le mode d’élection permettait par ailleurs à certains électeurs de voter deux fois, comme citoyen d’une circonscription territoriale et comme membre de certaines catégories socioprofessionnelles, choisies par le pouvoir pour lui être favorables. Quant aux personnes les plus pauvres, qui dépendent des distributions de nourriture organisées par les CLAP (Comité local d’approvisionnement et de production), elles ont été menacées d’en perdre le « bénéfice » si elles s’abstenaient…

Maduro a présenté cela comme la « plus grande élection jamais faite depuis la révolution bolivarienne ». Il est vrai qu’elle lui donne une chambre dans laquelle il dispose d’une quasi-unanimité et est censée lui permettre de se débarrasser du Parlement élu en 2015 où l’opposition était majoritaire. Mais ce Parlement ne semble pas décidé à céder la place et Maduro doit faire face à cette accusation de manipulation des résultats. Alors que la procureure du Ministère public annonçait l’ouverture d’une enquête pour fraude électorale, il a décidé au dernier moment de reporter l’intronisation de la Constituante, qui devait avoir lieu jeudi 3 au lendemain…

Le « déni de démocratie » que constitue cette élection a suscité les réactions indignées et pour le moins hypocrites des « démocraties » et de leur presse. Pour les USA, qui ont renouvelé leurs menaces de rétorsions économiques, Maduro est désormais un « dictateur ». L’Espagne, l’Union européenne, la France ont emboîté le pas, déclarant ne pas reconnaitre cette Assemblée constituante… Certains journaux se livrent, quant à eux, aux généralisations politiques, tels Les Echos du 1er aout qui titraient : Venezuela : la faillite du marxisme tropical, et s’en prenaient dans un autre article à Corbyn et Mélenchon, accusés, en quelque sorte, de vouloir acclimater le « bolivarisme » à nos contrées tempérées…

Tout ce beau monde se retrouve en fait à soutenir une « opposition » vénézuélienne dont les pratiques n’ont rien à envier au pouvoir sur le plan de la violence et des comportements antidémocratiques. Pouvoir qui lui, prétend justifier sa fuite en avant anti démocratique et répressive par la nécessité de défendre la « révolution bolivarienne » contre une droite et une extrême droite qui, aux ordres de l’impérialisme américain, tenteraient de la renverser.

Mais quelle a été, et quelle est aujourd’hui la réalité de cette « révolution bolivarienne » ? Comment a-t-elle pu déboucher sur la situation de crise actuelle ?

Des mois d’escalade meurtrière

L’élection du 30 à la constituante était un pas de plus dans l’escalade, le conflit ouvert qui oppose Maduro, depuis son élection de justesse en 2013 à la succession de Chávez, à une coalition politique, la MUD, (Mesa de Unión Democrática, Plateforme d’union démocratique), regroupant une trentaine d’organisations autour de la droite et de la droite extrême.

Dès février-mars 2014, la MUD appelait à « sortir Maduro ». Les affrontements violents qui résultaient de cet appel faisaient 43 morts et près de 500 blessés parmi des manifestants hostiles au régime. En décembre 2015, la MUD emportait les élections législatives avec 60 % des sièges et lançait alors, selon les règles constitutionnelles, un referendum visant à destituer Maduro. Elle obtenait très rapidement le nombre de signatures d’électeurs légalement requis, mais le processus était bloqué fin octobre 2016 par la Cour Nationale Electorale aux ordres de Maduro, des fraudes ayant été « signalées » dans le recueil des signatures.

Maduro, décidé à passer outre l’opposition du Parlement, s’était attribué, la même année, les pleins pouvoirs en matière économique. Il chargeait l’armée d’organiser une chaîne de production et de distribution alimentaires pour tenter de faire face à la pire des pénuries que le pays ait connues. Il décidait d’autoriser les civils à « contribuer au maintien de la sécurité ». C’était appeler ses partisans à s’affronter dans la rue aux manifestants opposés au régime, encourager la constitution des bandes paramilitaires à la solde du pouvoir, les « colectivos armados », qui participent à la répression aux côtés de forces de l’ordre officielles. Le 7 juillet dernier, des « colectivos » ont occupé le Parlement, séquestrant pendant neuf heures parlementaires et employés.

La MUD n’est pas en reste. Ses propres groupes armés, les « guarimbas », agressent les militants chavistes et s’affrontent aux forces de police. Le 27 juin, une guarimba a jeté des grenades sur des institutions gouvernementales depuis un hélicoptère volé à la police. Et ce sont certainement des guarimberos qui ont assassiné deux candidats « maduristes » à la constituante quelques jours avant le scrutin.

C’est dire le degré de violence qui marque le conflit depuis qu’il a repris le chemin de la rue, fin mars 2017. La décision, par la Cour suprême aux ordres de Maduro de s’octroyer les pouvoirs du Parlement et de lever l’immunité des parlementaires avait alors déclenché une vague de manifestations dans tout le pays, ainsi que de protestations internationales, USA en tête. La Cour suprême revenait sur sa décision en moins de 48 heures, mais l’opposition allait désormais maintenir sa pression dans la rue, manifestation après manifestation, pour exiger une élection présidentielle anticipée et la tenue immédiate d’élections municipales et régionales. Ces dernières auraient dû avoir lieu en 2016 mais ont été reportées sine die par le gouvernement qui se sait incapable d’y obtenir la majorité.

Face à une situation qui lui échappait de plus en plus, Maduro annonçait le 1er mai sa décision de convoquer la nouvelle Assemblée constituante qui a été élue dimanche, ainsi que son mode d’élection, taillé sur mesure pour lui garantir une majorité.

C’était déclarer son intention de liquider le Parlement, une provocation qui ne pouvait qu’exacerber le conflit tout en permettant à la MUD et à ses soutiens internationaux de se parer d’une nouvelle vertu, celle de la défense de la démocratie et de la constitution. Les slogans contre la Constituante ont dès lors fleuri dans les manifestations anti-Maduro, tandis que la MUD organisait le 16 juillet un référendum anti-constituante auquel auraient participé plus de 7 millions d’électeurs, un tiers du corps électoral… du moins si l’on en croit les organisateurs du scrutin, pas plus fiables que leurs adversaires.

La « victoire » électorale de Maduro ne met bien évidement pas un terme au conflit qui l’oppose à la MUD. Cette dernière a appelé à manifester contre l’investiture de la nouvelle Assemblée. Le régime, lui, continue sa fuite en avant répressive : dès le lendemain du vote, deux dirigeants de la MUD étaient arrêtés par la police politique, signe de la menace qui pèse sur les députés de l’ancien Parlement, privés désormais de leur immunité parlementaire. Certains d’entre eux se sont, depuis, réfugiés à l’ambassade du Chili.

Soumise aux conséquences dramatiques de ce bras de fer sanglant en même temps qu’à une terrible crise économique, la grande majorité de la population vénézuélienne ne se retrouve ni dans la politique de Maduro, ni dans la fausse perspective que prétend porter la MUD. En témoignent les faibles taux de participation qui ont marqué le référendum du 16 et l’élection du 30. En témoigne également le succès très relatif des grèves appelées par la MUD ainsi que la participation relativement modérée, indépendamment du degré de violence des affrontements qu’elles ont suscités, aux manifestations anti-vote de dimanche et celles qui ont suivi. On est loin de la « toma [prise] de Venezuela », et même de la « toma de Caracas », qu’annonçait la MUD dans ses communiqués quelques jours avant le scrutin…

Sur le plan politique, les organisations d’extrême gauche vénézuéliennes dénoncent cette mascarade de Constituante, tout comme l’escalade antidémocratique et répressive à laquelle se livre le pouvoir, tout en combattant, bien sûr, la MUD. Des courants de « chavistes critiques » sont également en train de se constituer, regroupant des fidèles de Chávez qui avaient reporté leur soutien sur le gouvernement de Maduro. A l’instar de Luisa Ortega, procureure du Ministère public dont les prises de position contre la constituante lui valent une menace de destitution, ils dénoncent aujourd’hui ce qu’ils considèrent comme une trahison du « chavisme » et prônent un retour vers ce qui en constituait, selon eux, les principes.

Sauf que la situation actuelle n’est pas le produit d’un manque de principes…

Epuisement de la manne pétrolière et exacerbation des convoitises de la bourgeoisie

Avec cette crise politique s’achève ce qui avait fait la nature politique particulière du régime de Chávez. Elle en révèle les mécanismes.

De fait, l’escalade répressive et antidémocratique à laquelle se livre Maduro pour tenter de maintenir son pouvoir est inversement proportionnelle à l’effritement du soutien populaire qui avait fait la force du « chavisme ». Effritement qui est lié à la crise économique dans laquelle se trouve plongé le pays depuis la chute des cours du pétrole, d’abord en 2009, puis surtout en 2014.

Le Venezuela est considéré comme la première réserve mondiale de pétrole, de loin la principale ressource économique du pays dont elle constitue 96 % des exportations. C’est sur cette richesse et alors que les cours du pétrole étaient hauts que Chávez avait pu développer la politique qui lui avait valu le soutien des couches populaires, par toute une série de mesures de redistribution sociale d’une partie de la rente pétrolière.

L’effondrement des cours du pétrole entrainait celui de l’économie du Venezuela. Chute d’autant plus brutale que rien n’avait été fait, alors que la rente pétrolière aurait pu en donner les moyens, pour rendre le pays moins dépendant des importations de biens de consommation courante. Une partie importante de ce qui reste de cette manne passe actuellement dans le remboursement d’une dette publique démesurée, contractée par le pouvoir de Maduro... pour faire face à la raréfaction des ressources tirées du pétrole.

Aujourd’hui, la crise frappe toutes les couches sociales, hors bien sûr celles qui bénéficient du clientélisme d’Etat, de la corruption, du marché noir, du trafic de drogue qui explose, sans oublier la bourgeoisie… Les autres manquent de tout, médicaments, nourriture, gaz, et y compris essence… Le salaire minimum, de 300 € par mois en 2014, est passé à 30 aujourd’hui. L’inflation est de plus de 800 % pour l’année. Le pouvoir est incapable de poursuivre la politique de redistribution sociale mise en place par Chávez. Le système de distribution de « bolsas » alimentaires (CLAP) fonctionne très mal et est une source de clientélisme et de corruption. Des émeutes éclatent, y compris dans les quartiers pauvres jusque-là favorables au régime, qui y répond par la répression. La délinquance et les homicides explosent. Une vague d’émigration a commencé vers la Colombie.

Cette crise économique, par le désarroi et le désespoir qu’elle génère, permet à la MUD, qui a prouvé depuis longtemps qu’elle n’avait rien à envier au pouvoir en place sur le plan antidémocratique et des méthodes de gangster, de surfer sur une révolte populaire, essentiellement des classes moyennes ruinées, qui constituent le gros des manifestants anti-Maduro, avec la neutralité plus ou moins passive des habitants des bidonvilles, des barrios, réduits à la misère la plus noire.

Ce sont ces derniers qui, en « descendant des collines », avaient défendu le pouvoir de Chávez contre les tentatives de renversement dont il avait été victime en 2002-2003. Certains des plus jeunes, exaspérés, se joignent aujourd’hui aux manifestations contre le pouvoir. Ces manifestations, pacifiques ou pas, comme les émeutes et les pillages dus à la misère, sont brutalement réprimées par la police et la gendarmerie, auxquelles s’associent les « colectivos armados ». Les affrontements ont fait depuis mars plus de 120 morts, 2000 blessés, des milliers d’arrestations. Ce ne sont plus les tribunaux civils qui jugent les contestataires, mais les tribunaux militaires.

Le gouvernement prétend justifier cette répression par la nécessité de défendre la « révolution bolivarienne », les « intérêts du peuple vénézuélien » contre une droite et une extrême droite qui, aux ordres de l’impérialisme américain, tenteraient de la renverser. La MUD, soutenue dans ce sens par les USA, l’Organisation des Etats Américains (OEA) ou encore l’Union européenne, répond en dénonçant les pratiques antidémocratiques et anticonstitutionnelles du « dictateur » Maduro…

Mais derrière la MUD se trouvent les couches dirigeantes qui s’accaparaient sans partage la rente pétrolière et les autres richesses du pays avant l’accession de Chávez au pouvoir et tentent, depuis, par tous les moyens, de retrouver leur hégémonie économique et politique.

Par ailleurs, Chávez n’avait pas consacré la totalité de la rente à améliorer le sort du peuple… Une bonne partie a servi, de façon opaque, à alimenter le clientélisme du pouvoir « bolivarien », conduisant au développement d’une nouvelle bourgeoisie, marchande et financière, la « boliburguesia », « bourgeoisie bolivarienne », intimement liée à une armée qui a pris une place de plus en plus importante dans le système économique, créant sa propre banque en 2013. Maduro a poursuivi dans le même sens : un ministre sur trois de son gouvernement est un officier. Ce sont les intérêts de ces couches sociales que représente aujourd’hui le pouvoir.

Ce qui se joue actuellement, sur fond de crise économique et sociale profonde, c’est la lutte entre ces diverses catégories des classes dominantes vénézuéliennes pour l’accaparement de la rente pétrolière, à laquelle il faut aujourd’hui ajouter les perspectives alléchantes créées par la décision de Maduro d’ouvrir à l’exploitation minière une vaste zone de la région de l’Orénoque au mépris total des populations autochtones et des conséquences sur l’environnement.

Les classes populaires, réduites à la misère par la crise, sont, elles, les principales victimes de la violence qui résulte de cet affrontement. C’est la fin, pour elles, de ce qui avait réellement constitué, du temps de Chávez, une éclaircie dans leurs conditions de vie, la fin de la « révolution bolivarienne ».

La « révolution bolivarienne », une politique nationaliste et populiste

Le début du régime de Chávez est marqué, comme sa fin, par une crise liée au pétrole. A la fin des années 1980, les cours du pétrole avaient connu une forte baisse, entraînant, comme maintenant, un recul économique profond. La crise sociale larvée qui en avait résulté avait éclaté au grand jour en février 1989. Ne pouvant plus se payer les produits nécessaires à la simple survie, les pauvres étaient « descendus des collines », saccageant et pillant les magasins. L’émeute, le « Caracazo », s’était répandue dans tout le pays, bien au-delà de Caracas. Le gouvernement socialiste y répondit en décrétant l’état de siège. La répression faisait jusqu'à 3 000 morts.

Cette émeute avait été précédée par des mouvements d’organisation dans les quartiers populaires pour tenter d’apporter collectivement des réponses à l’incurie gouvernementale, comme pour s’opposer à la pénétration, avec la complicité de la police, du trafic de drogue. Ce phénomène eut aussi son expression dans les milieux universitaires et y compris militaires, surtout chez de jeunes officiers. C’est dans le cadre de cette effervescence populaire qu’était né, en 1982, le « Mouvement bolivarien révolutionnaire », MBR, de Chávez. 

Le pouvoir politique du pays alternait depuis des décennies entre dictatures militaires et phases « démocratiques » où droite et gauche se succédaient et collaboraient au maintien des intérêts des classes dirigeantes, liées pour une bonne part au pétrole, mais aussi à une propriété foncière extrêmement inégalitaire. Le « Caracazo » était le signe qu’une période était en train de se clore. En février 1992, le MBR tentait un coup d’Etat, dont l’échec menait Chávez en prison. Libéré deux ans plus tard, il poursuivait ses campagnes d’opposition aux partis traditionnels et emportait l’élection présidentielle de 1999.

Cette élection était portée par le climat d’agitation populaire qui régnait depuis une décennie. Elle allait en même temps lui offrir un exutoire.

Chávez avait gagné le soutien des couches les plus populaires par son engagement, ses discours contre les anciens partis politiques. Il poursuivait dans ce sens avec l’organisation, dès son élection, d’un processus constituant auquel était appelé à participer le peuple vénézuélien. C’était donner à ce peuple le sentiment que désormais, sa parole comptait, que cette Constitution, le pouvoir qu’elle sous-tendait, était le sien, que Chávez était « son » représentant. A ces mesures politiques, Chávez associait diverses mesures sociales destinées à améliorer les conditions de vie des plus pauvres, tandis que se développaient, avec le soutien de l’Etat, diverses organisations populaires, assemblées de quartier, et des « missions » pour soutenir les plus démunis. Un début de réforme agraire allait lui donner le soutien des petits paysans des campagnes.

Cette politique s’est heurtée dès le départ aux couches sociales dirigeantes qui n’entendaient pas laisser échapper une partie des richesses qu’elles s’accaparaient jusqu’alors sans partage. En 2002, un putsch militaire, organisé avec le soutien politique des USA, chassait Chávez du pouvoir. Mais la population, les « barrios », descendaient dans la rue, contraignant les putschistes à reculer. Et c’est encore l’intervention directe de la population qui faisait échec au lock-out pétrolier organisé durant l'hiver 2002-2003 par le syndicat anti-chaviste des travailleurs du pétrole, main dans la main avec le syndicat patronal.

Le soutien que l’opposition politique recevait des Etats-Unis et des « démocraties » conduisait Chávez à se rapprocher de Cuba, mettant en scène son amitié avec Fidel Castro, fournissant à l’île du pétrole à prix cassé en échange de milliers de médecins cubains. Chávez développait une politique et un discours anti-impérialiste et pro latino-américain, associé à un discours nationaliste, créant une structure de coopération avec des régimes « amis » (Cuba, Bolivie, Équateur…), l’ALBA, Alliance bolivarienne pour les Amériques. Il reprenait en cela, du moins en parole, un des objectifs du « bolivarisme » des origines, du nom de Simón Bolívar, héros des mouvements d’indépendance qui ont chassé l’Espagne de ses colonies d’Amérique du Sud au début du 19ème siècle pour la remplacer par le pouvoir des colons locaux.

Sur le plan du discours politique, la « révolution bolivarienne » donnait naissance au « socialisme du XXIème siècle », reposant, selon ses dires, sur une « démocratie participative et protagoniste, multiethnique et pluriculturelle ». En réalité, le pouvoir était entre les mains de Chávez qui gouvernait en chef incontesté et incontestable, de façon plébiscitaire. Lorsqu’il avait créé, en 2007, le PSUV (Parti socialiste unitaire du Venezuela) qu’il a présidé jusqu’à sa mort, il s’était très vite débarrassé de son opposition d’extrême gauche, Marea socialista. Et il n’hésitait pas, intérêts pétroliers obligent, à soutenir inconditionnellement ses alliés de l’OPEP, de l’Irak de Saddam Hussein à l’Iran de Ahmadinejad en passant par la Libye de Kadhafi, la Russie de Poutine et la Syrie d’El-Assad.

Maduro a hérité du pouvoir « bolivarien » au moment même où disparaissaient, avec l’effondrement des prix du pétrole, les bases matérielles qui avaient permis à la politique populiste du pouvoir de se concrétiser, d’améliorer le sort de la population la plus pauvre et de maintenir une relative paix sociale dans un pays qui était au bord de la guerre civile à l’arrivée de Chávez au pouvoir. 18 ans plus tard, le pays semble se retrouver au bord d’une nouvelle guerre civile et il est bien difficile de dire quelle sera l’issue de cette situation.

Contre révolution réactionnaire, « épuisement d’un modèle » ou fin d’un mythe ?

Dans toute une partie de la gauche dite « radicale », Chávez et la « révolution bolivarienne », le prétendu « socialisme du XXIème siècle » qu’il aurait instauré, ont été érigés au rang de « modèle », une nouvelle voie vers le socialisme en Amérique Latine qu’auraient suivie Evo Morales en Bolivie, Rafael Correa en Équateur… Modèle que certains défendent encore inconditionnellement, soutenant Maduro contre ce qu’ils considèrent être une contre révolution dirigée par les Etats-Unis. Modèle qui, pour d’autres, s’épuiserait aujourd’hui sous les coups d’une conjoncture défavorable, du fait « d’erreurs » et « dérives » du pouvoir bolivarien qui n’aurait pas su profiter de la rente pétrolière lorsqu’elle était au plus haut pour diversifier l’économie locale, rendre le pays plus autonome vis-à-vis des importations pour faire face aujourd’hui à la crise. Du fait aussi d’une dérive autoritariste et répressive de Maduro, qui n’aurait pas l’aura nécessaire pour poursuivre l’œuvre de Chávez…

La réalité est tout autre. Chávez a su profiter d’une conjoncture économique favorable pour mener une politique qui lui permettait d’asseoir sa légitimité auprès du peuple vénézuélien en redistribuant une part de la rente pétrolière tout en résistant aux pressions des impérialismes et de l’opposition bourgeoise interne. Il a pu trouver, sur cette base, de nombreux soutiens, susciter des espoirs bien au-delà du peuple vénézuélien et même de l’Amérique Latine.

Ce n’est pas sa mort qui a mis fin à cet équilibre bonapartiste, mais bien l’effondrement du cours du pétrole, et avec lui les bases matérielles du « bolivarisme ». La magie du chavisme disparue, reviennent sur le devant de la scène les affrontements pour le pouvoir qui ont marqué depuis des décennies l’histoire du pays, et n’ont en réalité jamais cessé, affrontements entre fractions de la bourgeoisie pour s’approprier les richesses, sur fond de guerre de classe.

Il semble malheureusement bien peu probable que la solution à la crise puisse venir d’un « sursaut populaire », d’une intervention consciente des travailleurs du Venezuela pour prendre en main, réellement, leur propre sort. On ne peut par contre pas écarter l’hypothèse que ce soit l’armée, solidement installée au cœur du pouvoir politique et économique par Chávez et Maduro, qui impose en fin de compte une « solution », un accord entre cette « bourgeoisie bolivarienne » dont elle constitue une bonne partie et la fraction de la bourgeoisie qui est derrière la MUD. Sur le dos, bien sûr, de la population, et au prix, peut-être, du limogeage de Maduro…  

Quoi qu’il en soit, le drame que vit le peuple du Venezuela illustre à quel point le nationalisme populiste est incapable d’apporter la moindre amélioration durable à la condition des plus démunis, à quel point il les laisse lorsqu’il s’effondre, totalement désarmés face à la réaction qui lui succède. Il n’y a pas de raccourci dans la révolution, pas d’homme miracle. Au Venezuela comme partout, l’émancipation des travailleurs ne pourra être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Daniel Minvielle, Mónica Casanova

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