Sans grand suspens, jeudi 1 juin, Trump a annoncé, « afin de remplir son devoir solennel de protection de l’Amérique et de ses citoyens » le retrait des États-Unis de l’accord contre le réchauffement climatique de Paris, signé en décembre 2015.

Cette annonce a aussitôt provoqué un festival de déclarations d’indignation, et d'abord en France. Il faut dire que le gouvernement français ne cesse de s’enorgueillir d'avoir réussi à faire signer cet accord à 195 pays, et que Trump vient, avec sa brutalité habituelle, de rappeler que les traités internationaux de ce genre ne sont que des chiffons de papier qui n'engagent que ceux qui y croient et qui peuvent être remis en cause au gré des changements de gouvernements.

Le soir même, Macron, pourtant peu connu pour ses préoccupations écologistes, a pris la pose à la télévision en français et en anglais « Je considère qu’il commet là une erreur pour les intérêts de son peuple et une faute pour l'avenir de la planète ». Et de finir, non sans ridicule à force de vouloir endosser le costume d'un grand de ce monde, par son bon mot : « make our planet great again ».

Merkel et les autres dirigeants européens lui ont emboîté le pas, et on a aussi vu rapidement des responsables de multinationales comme ceux d'Apple, de Walt Disney mais aussi d'EXXON, de General Motors et jusqu'au PDG de GoldenSachs rappeler, le cœur sur la main, leur soutien indéfectible à l'accord de Paris. Le soutien de ces requins de la finance n'est de toute évidence pas motivé par une quelconque inquiétude face aux dangers liés à l'emballement du réchauffement climatique. En réalité, autour de l'accord de Paris, de la transition énergétique, de la lutte contre le réchauffement climatique, il y a beaucoup d'intérêts politiques et économiques en jeu qui reflètent surtout les tensions liées à la crise que la mondialisation libérale et impérialiste connaît depuis une dizaine d'années.

Au-delà de l’obscurantisme des déclarations de Trump et de l’hypocrisie de l’indignation des chefs d’États ou des PDG qu’elles suscitent, cette décision est à la fois un révélateur de l’impuissance des grandes puissances à mettre en œuvre à l'échelle du monde des mesures à la hauteur du problème climatique et le reflet d’un revirement de la politique des classes dirigeantes américaines dont Trump, à sa façon, est un représentant. 

La Cop21 : impuissance des classes dirigeantes face à la crise climatique et foire commerciale du capitalisme vert

Depuis 25 ans, les conférences et sommets internationaux sur le climat sont incapables de mettre en place de réelles politiques pour enrayer le réchauffement climatique malgré les rapports des scientifiques qui, année après année, sont de plus en plus précis et alarmants.

La raison est simple : l'urgence de prendre des mesures concrètes à l'échelle de la planète se heurte à la réalité sociale et politique de cette société capitaliste. Elle se heurte frontalement aux frontières nationales et aux rivalités entre États, comme elle se heurte aux lois de la libre concurrence et aux intérêts des multinationales qui se livrent à une concurrence acharnée dans un marché mondialisé.

Le principal obstacle aux solutions préconisées par les scientifiques pour limiter le réchauffement climatique, c'est le capitalisme qui en est en même temps le principal responsable.

Lors de son intervention, Macron s'est lancé avec emphase dans la défense de l'accord signé à Paris et a conclu : « (…) nous ne renégocierons pas un accord moins ambitieux » ! Parler du caractère « ambitieux » de l'accord est pour le moins exagéré. Car il aura fallu plusieurs années d'âpres négociations entre diplomates pour aboutir à un accord qui n'est même pas à la hauteur de l’objectif annoncé, à savoir : limiter le réchauffement climatique à moins de 2°C à l'horizon 2100. Les promesses faites à la conférence de Paris par les 195 pays signataires ne suffiront pas, d'après le GIEC (le groupe d'experts travaillant pour les Nations Unies), pour atteindre cet objectif. Depuis avril 2016 a commencé la ratification par chacun des 195 pays (donc 194 maintenant…), au rythme qui leur convient. Ainsi, Poutine a annoncé que la Russie ne le ferait pas avant 2019, histoire de se laisser le temps de voir comment tout cela évolue. Il n'y a pourtant pas grand-chose à craindre de cet accord qui ne prévoit aucune véritable disposition contraignante et qui évite soigneusement les sujets qui fâchent comme la question clé des énergies fossiles. Une fois qu'on a enlevé tout le bla-bla qui l'entoure, l'accord se réduit à l'engagement de publier régulièrement des « déclarations d'intentions » sur les objectifs que chaque pays se fixe. Le premier bilan est prévu… en 2024. Que d'ambition ! ou plutôt « Beaucoup de bruit pour rien ! »

Le seul point concret, la mise en place d'un fond de garanties financières pour aider les pays pauvres, est resté dans le vague et c'est d'ailleurs la seule véritable annonce concrète de Trump : les États-Unis ne verseront rien !

Les conférences sur le climat avec l’étalage de bons sentiments auquel elles donnent lieu sont un jeu de dupes pour masquer les responsabilités de la bourgeoisie des pays riches derrière des discours sur « sauver la planète », et surtout pour nous vendre les solutions du capitalisme vert. Il y a autant à espérer de ce genre d’accords internationaux pour régler la question du climat que de l’ONU pour garantir la paix dans le monde !

En effet, tous les sommets sur le climat dont la COP21 de Paris de 2015 se sont tenus en parallèle et en respectant le cadre fixé par les conférences internationales qui ont organisé la libéralisation du commerce et de la finance dans le cadre de la mondialisation capitaliste. L’échec répété des premiers est directement la conséquence du succès des secondes. Il y a en réalité une répartition des rôles, les mêmes chefs d’États font de beaux discours pleins d'emphase et d'émotion sur l'avenir de la Planète au nom de l’Humanité dans les sommets sur le climat, et se consacrent au traitement des affaires courantes du capitalisme dans ceux de l'OMC, du G20 et autres, où les choses sérieuses se discutent. Ainsi, moins d'un an après la signature historique de l'Accord de Paris sur le climat a été signé un autre accord historique à Alger par l'OPEP avec l'objectif de réduire volontairement la production de pétrole… Pour le climat ? Non, pour faire remonter les cours du pétrole jugé dangereusement bas par les pays producteurs du fait de la guerre économique que les États-Unis leur livrent.

Nombre de multinationales, y compris des secteurs de l’énergie, s’intéressent au climat… du moins aux profits qu’elles espèrent en tirer en se positionnant les premières sur des nouveaux marchés stratégiques comme celui des énergies renouvelables (solaire, éolien) sans forcément être décidées à renoncer à ceux des énergies fossiles. De fait ce sont les intérêts des multinationales et, du coup, les rivalités entre les États à leur service qui imposent un cadre aux discussions sur le climat.

Les chefs d’États, représentants de commerce des multinationales, en font même la théorie, avec la complicité des plus grandes ONG environnementales. Tous n'ont comme seul horizon que l'éternel et éculé credo libéral : le marché mondial sera capable, par le jeu de la libre concurrence, de tout réguler automatiquement et à moindre coût… il suffit de tout marchandiser. Cela a abouti à la mise en place d’un « marché du carbone », d’une « bourse des droits d’émission », autant de business très lucratifs pour quelques-uns, mais qui n'empêchent absolument pas les émissions de CO2 de continuer à augmenter.

En même temps, le credo libéral a du plomb dans les ailes… La « mondialisation heureuse » promise il y a trente ans laisse la place à une montée du protectionnisme, à une accentuation des tensions et des rivalités entre les grandes puissances. C’est dans le cadre de ce retournement de la situation mondiale depuis la crise des années 2007-08 qu’il faut inscrire ce retrait des États-Unis et les réactions des autres puissances que ce soient l’UE ou la Chine, l’Inde et la Russie.

Trump, derrière la violence de sa démagogie populiste, un représentant des intérêts de la bourgeoisie américaine

Parmi ses multiples déclarations obscurantistes, Trump avait déclaré dans un tweet que « le concept de réchauffement climatique a été inventé par et pour les Chinois pour nuire à l’industrie américaine ». Pourtant, ce n’est pas sur le terrain du « climato-scepticisme » qu’il a, on ose à peine dire « argumenté », jeudi dernier. C’est au nom de « America first » qu’il a critiqué l’accord de Paris « … et du fardeau économique et financier qu’il impose à notre pays ». D'ailleurs, il a aussitôt poursuivi en rajoutant qu'il voulait « entamer des négociations pour réintégrer soit l’accord de Paris soit une transaction entièrement nouvelle sur des bases justes pour les États-Unis ». Pour Trump, l’accord de Paris est injuste parce qu’il prévoit « une redistribution massive de la richesse des États-Unis vers d’autres pays » et de rajouter : « L’accord concerne moins le climat qu’un avantage financier donné aux autres pays sur les États-Unis ».

Bien sûr, comme tous les politiciens qui prétendent parler au nom des intérêts de leur nation voire de la Planète, Trump raisonne à court terme et s'adresse d'abord à cet électorat qui lui a valu sa victoire à la présidentielle. Et cela fait partie de sa démagogie populiste d'essayer de faire croire qu'un accord international sur le climat que les États-Unis n'ont même pas encore commencé à mettre en application, et qui est pour le moins non contraignant, pourrait être responsable du chômage des travailleurs américains. Il peut d'autant plus mettre en scène sa sortie spectaculaire de l'accord de Paris à grands renforts de déclarations fracassantes (« J’ai été élu pour défendre le citoyen de Pittsburgh, pas de Paris ») que celui-ci en réalité n'engageait pas les États-Unis à grand-chose.

Trump a axé toute sa campagne électorale sur la défense des emplois américains contre les délocalisations industrielles, contre la concurrence étrangère, notamment celle de la Chine. Il a promis de rapatrier les emplois aux États-Unis, de redévelopper l’industrie américaine et notamment celle du charbon : « Nous avons parmi les réserves d’énergie les plus abondantes du monde, suffisante pour sortir les millions de travailleurs américains les plus pauvres de la pauvreté ».

Si Trump s’adresse à son électorat, on ne peut réduire cependant sa politique à une simple démagogie électoraliste. Trump est d’abord l'expression de la fraction la plus réactionnaire de la bourgeoisie américaine. Il est d'ailleurs loin d'être le seul climato-sceptique. La majorité des députés républicains ont toujours combattu la réalité du réchauffement climatique, quitte à nier les données scientifiques... en bons porte-paroles des intérêts des multinationales du charbon et du pétrole qui n'ont pas renoncé au pactole des réserves d'énergies fossiles encore non exploitées qu'elles possèdent à travers le monde.

Il exprime aussi, à sa façon populiste et réactionnaire, un problème plus profond qui se pose à l’ensemble de la classe dirigeante américaine après dix ans de ralentissement de l'économie capitaliste mondialisée, depuis la crise de 2007-2008. Trump le formule brutalement, bousculant peut-être une partie de la bourgeoisie américaine (qui voudrait se placer en leader des nouvelles technologies et énergies renouvelables contre la Chine), mais il exprime une volonté en réalité partagée par tous de défendre envers et contre tous les intérêts du capital américain face à une nouvelle situation politique et économique.

Après la crise de 2007-2008, un retournement de la politique américaine

La crise de 2007 a marqué un tournant dans la mondialisation, les États-Unis se sont retrouvés confrontés à la situation créée par le ralentissement de l'économie mondiale et la menace d'une nouvelle crise financière. Même s’ils restent la première puissance économique mondiale, ils ne sont plus en position d’imposer leur hégémonie sans contestation. De nouveaux rapports de force sont en train de se mettre en place, et c’est dans ces changements qu’il faut chercher les causes d’un retour vers des politiques protectionnistes.

Tant que leur puissance était hégémonique, les États-Unis pouvaient se permettre de laisser filer leur déficit commercial, car leur suprématie permettait de drainer une large fraction des richesses produites à travers le monde. Le marché financier était alimenté par la surexploitation de la classe ouvrière en plein essor des pays émergents et en premier lieu de la Chine. Mais dans le cadre d’une économie mondiale ralentie, la guerre économique qui n’a en réalité jamais cessé devient plus âpre, et le déficit est devenu un problème pour les USA en les rendant trop dépendants des puissances rivales montantes comme la Chine.

Ainsi, ce n’est pas juste la volonté d'un repli isolationniste qu'exprime Trump, mais bien la volonté des États-Unis de passer à l'offensive dans la guerre commerciale qu'ils se livrent avec les autres puissances capitalistes, anciennes ou nouvellement arrivées, à l’échelle de la planète pour perpétuer leur domination. Ce n'est pas un débat idéologique sur libre-échange ou protectionnisme mais un changement de stratégie pour poursuivre le même but.

L'annonce de Trump du départ de l’accord de Paris exprime le refus des États-Unis de se soumettre à quelque accord international qui voudrait s'imposer à eux, pour se laisser la possibilité d’être à l’offensive et de tout renégocier au cas par cas pour défendre leurs intérêts dans le cadre d’une déstabilisation générale des relations internationales.

Internationalisation de la production, États nationaux et réchauffement climatique

La crise autour de la question climatique est un révélateur des contradictions insolubles à travers lesquelles le capitalisme mondialisé se maintient dans une fuite en avant dont les populations et l’environnement paient le prix fort.

Le développement et l'internationalisation de la production ont comme jamais unifié la planète. Cette économie monde s’est constituée dans le cadre d’un capitalisme prédateur entièrement au service de la course aux profits d'une classe minoritaire de parasites qui ne cherche qu'à drainer à elle toutes les richesses produites. Alors que tous les moyens techniques existants devraient permettre une organisation rationnelle et démocratique de la production et de la distribution des richesses, à l'échelle de la planète, la concurrence entre les multinationales et les rivalités entre puissances impérialistes engendrent une montée des forces réactionnaires et obscurantistes, une explosion sans précédents des inégalités sociales, de ravages sur l'environnement qui menacent les conditions mêmes d'existence des populations humaines.

Mais c'est aussi le caractère insoluble de cette contradiction dans le cadre du capitalisme qui donne tout son caractère révolutionnaire à la question climatique et peut contribuer à la transformation des consciences à travers les multiples combats qui se développent partout dans le monde.

Un problème global comme le réchauffement climatique ne peut être résolu que globalement à l’échelle de la planète. Et il est tout aussi illusoire de penser que cela se fera par la somme d'initiatives locales que de penser que les États nationaux, sur lesquels les classes dominantes s’appuient dans leur guerre économique sans fin, puissent s’entendre à travers des sommets internationaux comme la COP21 de Paris.

Le problème de l’accord de Paris n’est pas que les mesures qu’il propose ne sont pas assez radicales et qu’il faudrait discuter de meilleures revendications pour limiter d'un plutôt que de deux degrés le réchauffement climatique d'ici 2100. Nous n’avons pas à nous positionner comme ayant de meilleures revendications à proposer pour un accord entre pays capitalistes, car il n’y aura pas de solution à la crise climatique dans le cadre du capitalisme et de ses institutions. Toutes les solutions ne pourront passer que par une remise en cause du pouvoir des classes dominantes, de leurs États nationaux et de la propriété privée, au nom de laquelle elles s’approprient les richesses.

La question climatique est liée à la question sociale au sens où l'une et l'autre posent la question de quelle classe est capable de diriger la société du point de vue des intérêts du plus grand nombre. Notre responsabilité est de dénoncer l’imposture de ces traités à travers lesquels les représentants des classes dominantes, de la bourgeoisie, voudraient apparaître comme des défenseurs de l’intérêt général alors qu’ils ne font que s’accrocher à la sauvegarde de leurs intérêts de classe les plus étroits. C’est pour cela que la question sociale et la question climatique sont indissociables d’une même remise en cause du système capitaliste et du pouvoir des classes dominantes. Les mots d’ordre de « justice sociale et justice climatique » n’ont de sens que dans cette perspective de transformation révolutionnaire de la société. Il ne s’agit pas de demander on ne sait quelle justice et surtout on ne sait à qui, mais d’affirmer qu’à une crise globale du système, il ne peut y avoir qu’une réponse globale, internationale, démocratique, une réponse de classe, celle de la remise en cause du capitalisme à travers la lutte collective de la jeunesse et du monde du travail pour une transformation révolutionnaire de la société.

Bruno Bajou

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