La campagne présidentielle jette un éclairage cru sur cette société, les rapports de classes qui la divisent et la psychologie de la classe dominante à travers celle de ses politiciens. Fillon, Macron ou Marine Le Pen en sont des illustrations particulièrement cyniques, chacun et chacune dans son registre. Le tout-m'est-dû, le cynisme et le mépris du peuple s'affirment avec arrogance, arrogance qui devient un argument pour convaincre, assumer sans vergogne que les dirigeants sont au dessus des lois comme ils croient être au dessus du commun des mortels. Comme le croient leurs commanditaires, les multinationales du CAC40 qui ont réalisé quelque 75,5 milliards d’euros de bénéfices nets en 2016, une hausse de 32 % par rapport à 2015.

Cet éclairage est une leçon de choses pour toutes celles et ceux qui croyaient encore qu'il était possible de composer avec eux, voire de faire barrage à Le Pen en votant pour un de ses concurrents ou, plus globalement, que ce système, son économie pouvaient être réformés à travers ses institutions, ses lois avec la collaboration des classes dominantes. Une illusion qui a fait beaucoup de dégâts dans le passé et que Hamon ou Mélenchon veulent, à nouveau, nous vendre.

Le 23 février, sur France 2, Mélenchon était l’invité de « L’émission politique ». Il y a évoqué la question d’une candidature unique à gauche à la suite du ralliement de Jadot à Hamon. « Je ne suis pas en compétition avec Benoît Hamon. Je ne veux pas qu'on me compare avec Benoît Hamon. Je veux être comparé avec François Fillon, avec Emmanuel Macron. Parce que, Benoît Hamon, j'ai l'intention de le convaincre, je ne veux pas de compétition ». L'un et l'autre sont de la même famille politique, la gauche institutionnelle, ils en ont tous les deux été ministres et divergent, indépendamment des ambitions personnelles, sur la façon d'éviter la catastrophe annoncée pour tenter de préserver l'avenir, surtout le leur.

Mélenchon a aussi voulu faire la démonstration qu'il était possible de mener une autre politique sociale et économique tout en restant dans le cadre du système, le capitalisme et ses institutions, y compris dans le cadre de l'Union européenne. Il y a même consacré une émission de cinq heures et demie sur son propre site… Si pour Macron, le programme, ça n'a pas grande importance, pour Mélenchon, c'est du sérieux. Du sérieux ? En fait une construction hors des réalités de la lutte des classes pour tenter de revendre l'illusion qu'il est possible de changer les choses sans luttes sociales ni politique pour la transformation révolutionnaire de la société.

« 100 milliards d’investissement »

Le point de départ, c'est « le choc d'investissement ». « On met 100 milliards d’investissement. (…) A la sortie du circuit, ça mettra du temps, il y a 190 milliards de recettes supplémentaires », prétend Mélenchon. Il décrit son plan, « l'effet multiplicateur » du choc, « Le plan inclut qu’il y ait un redémarrage de la production française. Ce mécanisme recrée du tissu industriel. Dans mon plan, il y a 3 millions d’emplois. [...] Quant aux sociétés, nous baissons l’impôt sur les sociétés. Mais en même temps, sur les très grandes sociétés, je taxe la spéculation financière, ça rapporte 5 milliards. » La baisse serait de 33 à 25 %, mais en faisant en sorte, dixit, que tous payent bien 25 % y compris les grandes sociétés, qui, comme chacun sait, se débrouillent pour échapper à l'impôt. Avec Mélenchon, ce serait fini.

Sous couvert d'aider à l'embauche, il faut aider les TPE et PME à emprunter en créant un « pôle public bancaire » en mesure de prêter à taux zéro en concurrence avec les banques privées et donc qui n'échappera pas à la course à la rentabilité et sera au service des capitalistes. « Notre programme, c’est un programme de relance des carnets de commandes », dixit Mélenchon. Jacques Généreux s’enthousiasme, « il est extraordinaire aujourd’hui qu’aucun programme ne se préoccupe de relancer l’activité ? [...] Aujourd’hui, le FMI, l’OCDE, la Commission européenne soutiennent le programme de la France insoumise. Il leur a fallu 8 ans mais ça y est ». C'est pas tout à fait faux, les institutions internationales et aussi les États sont en train de changer leur fusil d'épaule face à l'exacerbation de la concurrence et aux menaces d'un nouveau krach. Ils envisagent de combiner austérité et relance budgétaire. La quadrature du cercle que Mélenchon prétend, lui, résoudre.

Le choc de l'investissement permettrait un cycle dit vertueux, par « un effet démultiplicateur » qui permettrait que, grâce à la relance, il créerait au final plus de richesses qu'il n'en coûterait. La décrue du chômage devrait entraîner plus de recettes pour l’État comme la lutte contre la fraude fiscale et la suppression du pacte de responsabilité sans pour autant remettre en cause la spéculation, les marchés financiers, la bourse et la propriété capitaliste. La quadrature du cercle...

L'effet multiplicateur ou la vertu du verbe...

Tout est centré sur une « boucle vertueuse de l’augmentation des salaires », plus globalement d'une politique sociale qui devrait permettre que l’argent investi revienne en bout de course dans les caisses de l’État. Mélenchon propose d’augmenter le SMIC de 15 %, 1300 euros net, ce qui revient à 173 euros de plus par mois. Le point d’indice de la fonction publique – inchangé entre 2010 et 2016- serait lui aussi revu à la hausse (+ 6,7 %). Toujours sur le plan des salaires, Mélenchon a détaillé son objectif de limiter l’échelle des salaires de 1 à 20 au sein d’une même entreprise.

Réguler la précarité et non y mettre fin puisque les entreprises privées ne devront simplement pas dépasser un quota maximum de contrats précaires.

La durée de cotisation pour une retraite complète est fixée à 40 ans et le droit de retraite à 60 ans... Mélenchon ne revient pas aux 37,5 et se plie aux contre-réformes.

La France insoumise propose également de créer une « sécurité sociale intégrale », qui comprenne l’indemnisation chômage dès le premier jour et où l’État serait employeur en dernier ressort pour les chômeurs ne trouvant pas d’emploi.

Ces principales mesures sociales sont le complément indispensable du choc d'investissement afin de mettre en route l'effet démultiplicateur. Sauf qu'il y a un hic, quand on passe dans la vraie vie, celle de la lutte des classes, les choses ne peuvent se passer ainsi. Ce plan ne peut pas fonctionner dans le cadre de la logique de la course au profit et de la concurrence qu'il respecte. Avant que les dites mesures sociales n'aient eu leur effet démultiplicateur sur les recettes pour entraîner une croissance, la bourgeoisie aura réagi pour préserver ses profits. Et la force de conviction de Mélenchon ne suffira pas à convaincre le patronat.

Un référendum sur la sortie de l’Europe ?

La dernière carte de Mélenchon, c'est la sortie de l'euro qui protégerait la France et lui redonnerait, dixit, sa souveraineté. Là encore, le verbe ne peut suffire à transformer la réalité. La renégociation des traités européens ne pourra en aucune façon éliminer le fardeau de la dette ni protéger de la concurrence mondialisée pas plus que le plan B, la sortie de l'euro en cas d’échec de ces négociations. La France, alors, « reprendrait sa souveraineté monétaire ». Le peuple français  « décidera souverainement de sa participation à l’Union européenne refondée ou de la sortie ».

« Pour la première fois, Mme Merkel va entendre un président de la République dire “nous ne sommes plus d’accord”. Ni Sarkozy ni Hollande n’ont renégocié les traités. (…) En ce qui concerne la sortie de l’Europe, ce n’est pas moi qui prendrai une telle décision, je me présenterai devant le peuple.»

Un référendum qui ressemble à celui de Marine Le Pen. Mélenchon s'en défend : « Mme Le Pen et moi sommes séparés par le fait qu’elle ne croit pas à la nation républicaine comme moi. Elle croit à la préférence nationale. Je ne suis pas un nationaliste, je suis un patriote, ça n’a rien à voir. Je propose le protectionnisme solidaire. Je négocie avec les autres pays, je ne m’enferme pas. Je ne crois pas à la nation ethnique. Un Français sur quatre a un grand-parent étranger. Comment accepter que le droit du sang prenne le pas sur le droit du sol ? C’est une guerre contre 11 millions de Français. » Certes, mais au final, le repli national, solidaire ou pas, reste le repli national. Les mots n'y changent rien.

Ce débat sur la sortie de l'euro masque le fond du problème, la sortie ou plutôt la rupture avec le capitalisme, avec la logique du profit et de la concurrence par la lutte de classe, seule capable de provoquer l'effet multiplicateur dont nous parlent les nouveaux Keynésiens, d'imposer une autre répartition des richesses en avançant dans la remise en cause de la propriété capitaliste.

La question du pouvoir

Le programme de Mélenchon peut séduire par les mesures qui prônent un autre partage, une autre répartition des richesses, mais, en fait, il reformule, dans le contexte d'aujourd'hui, des politiques qui se sont, à chaque fois dans le passé, avérées des échecs cuisants comme en 1981 en France ou plus récemment, en 2015 en Grèce. Du moins du point de vue de la classe ouvrière et de la population.

Qui peut croire que les capitalistes vont laisser un gouvernement rogner leur marge bénéficiaire, qui peut croire que les banquiers vont devenir raisonnables même pour se plier à des mesures aussi modestes que celles qu'avance Mélenchon ou que la haute administration pourrait mettre en œuvre un politique contraire aux intérêts des classes dominantes. Ou alors que ces dernières vont comprendre que la relance proposée par Mélenchon répond à leurs intérêts bien compris.

La campagne présidentielle comme l’expérience quotidienne de millions de travailleurs nous démontrent l'inverse, les classes dominantes sont dirigées par une vision à courte vue qui est la défense acharnée de leurs privilèges. Le contexte mondial, l'évolution du capitalisme globalisé leur impose un horizon limité à une économie en stagnation où la guerre commerciale devient de plus en plus acharnée. C’est bien le sens des tournants protectionnistes, solidaires ou pas.

Dans ces conditions, le simple fait de lutter pour une autre répartition des richesses débouche sur une remise en cause de la politique des classes dominantes, de leur pouvoir sur l'économie et toute la vie sociale, de la propriété privée financière.

La financiarisation de l'économie a fait du capital productif et du capital financier une seule et même chose. La production est devenue le jeu des spéculations et il ne peut y avoir de politique industrielle visant à satisfaire l'ensemble des besoins de la population, y compris écologiques, sans la prise de contrôle des banques par l’État, la constitution d'un monopole public bancaire sous le contrôle des travailleurs et de la population.

Le « protectionnisme solidaire » qui prétend échapper au marché mondial aurait l'effet inverse. La solidarité entre les travailleurs et les peuples signifie qu'un gouvernement représentant réellement leurs intérêts s'adresserait à l'ensemble des travailleurs et des peuples d'Europe pour construire une réelle coopération entre eux en rompant avec la domination des classes capitalistes et de leurs États pour constituer une fédération des États socialistes d'Europe.

Notre programme n'est pas une liste de bonnes propositions mais la conquête de la démocratie, du pouvoir par et pour les travailleurs et la population pour imposer leurs exigences les plus immédiates, élémentaires et engager une transformation révolutionnaire de la société.

L'agitation désordonnée et cynique des bourgeois, de la « racaille » en col blanc, leur mépris affichée de la population, des classes populaires préparent le terrain des luttes à venir, d'une prise de conscience collective qui œuvre à leur convergence pour contester l'ordre capitaliste dans sa globalité..

C'est bien pourquoi Poutou doit en être.

Yvan Lemaitre

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