Les 11 et 12 février s’est déroulé la 2ème Assemblée citoyenne de Podemos, appelée « Vistalegre 2 » du nom de la salle Vistalegre, à Madrid, où il s’est tenu, tout comme s’y était tenu « Vistalegre 1 », le congrès de fondation de mars 2014.

Vistalegre 1 avait inauguré une période de succès électoraux de Podemos, municipales, parlements des communautés autonomes… Mais la « machine de guerre électorale », comme se définissait le parti, s’était cassée le nez sur l’objectif de devancer le PSOE aux élections législatives de décembre 2015, puis de juin 2016. Voir l’article Crise politique en Espagne, revers de Podemos ou la nécessité d’un parti anticapitaliste et révolutionnaire publié dans la lettre électronique n°2 de Débat révolutionnaire en juillet 2016. Ce revers électoral s’est traduit par une crise interne profonde qui a failli conduire le parti à l’implosion et que ce deuxième congrès était censé contribuer à résoudre.

Sur le plan formel, il a été incontestablement un succès, largement relayé par la presse espagnole. Il a réuni quelques 7000 participants, 155 275 « inscritEs » du parti ont participé aux votes, Iglesias a été reconduit au poste de Secrétaire général par un véritable plébiscite avec 89 % des suffrages et le congrès s’est terminé sous les ovations et les cris d’« Unidad, Unidad ».

Mais les problèmes qui ont conduit Podemos à la crise sont-ils pour autant résolus ? Et surtout, quelles perspectives politiques offre Podemos aux classes laborieuses d’Espagne ?

Du revers électoral aux législatives de 2015-2016 à la crise interne

Après les élections législatives dans l’État espagnol de décembre 2015, le pays s’était retrouvé sans gouvernement, aucun des quatre partis, Parti Populaire, PSOE, Podemos et Ciudadanos qui se partageaient l’essentiel des voix ne disposant de la majorité, ni n’arrivant à s’entendre pour trouver un accord de gouvernement.

Les élections organisées en juin 2016 pour tenter de mettre fin au problème n’avaient rien réglé, et les transactions entre partis continuaient de plus belle, en particulier entre Podemos et le PSOE par le biais de leurs Secrétaires généraux respectifs, Pablo Iglesias et Pedro Sanchez. Ce dernier refusait par ailleurs de céder aux pressions des notables de son parti qui entendaient permettre au PP de Rajoy de constituer un gouvernement grâce à l’abstention des députés socialistes au vote d’investiture, ce que Sanchez refusait. Il allait le payer fin septembre, contraint de démissionner de son poste de Secrétaire général du PSOE, avant que, le 29 octobre, un nouveau gouvernement Rajoy présenté par le PP et soutenu par Ciudadanos n’obtienne son investiture grâce à l’abstention du PSOE.

Podemos perdait alors tout espoir d’arriver au gouvernement par un accord avec le PS. Tombait en même temps l’illusion d’avoir mis fin au « régime de 78 », ainsi qu’il nomme le système de bipartisme qui a dirigé sans partage l’Espagne depuis la fin de la dictature franquiste, par l’alternance du PSOE et du PP.

C’était un échec politique de la direction de Podemos vis-à-vis de ses propres membres, et cela ne pouvait qu’alimenter d’autres facteurs de crise déjà présents dans le parti. Une part de ses structures de base, les Cercles Podemos, s’étaient vidés et avaient perdu la vitalité qu’ils avaient à leurs débuts, dans la foulée du mouvement des indignés. A part pour quelques courants comme Anticapitalistas(1), qui poursuit un travail d’implantation sociale, une grande partie des préoccupations de l’organisation est liée à la place qu’elle a pris dans les municipalités et les divers parlements. Podemos n’est par ailleurs pas un parti de militantEs. Pour devenir membre Podemos, il suffit de s’inscrire sur Internet (https://participa.podemos.info/es/) via un formulaire. Aucune cotisation n’est demandée, simplement de respecter les « codes éthiques » de l’organisation. Ces « insritEs » ont le droit de vote et peuvent participer à une multitude de discussions, donner leur avis, à travers le portail Internet Plaza Podemos. Mais les pouvoirs réels sont concentrés entre les mains d’un petit groupe dirigeant dont la figure centrale est le Secrétaire général, Pablo Iglesias, flanqué de son second, Iñigo Errejòn et de quelques autres « personnalités » médiatiques. La base n’est sollicitée, sous forme principalement référendaire et par vote sur Internet, que lorsque la direction cherche à faire valider une décision particulière.

Ce « fonctionnement plébiscitaire », comme l’appelle Anticapitalistas, ne pouvait que prendre du plomb dans l’aile avec l’échec de la politique de la direction aux législatives de décembre-juin et le retour de Rajoy au pouvoir. D’où la décision d’organiser, dans l’urgence, ce 2ème congrès de l’organisation.

Du « combat de coqs » à l’« opération triomphe »

Mais loin d’être le moment de reconstruction et d’élaboration collective qu’annonçaient ses initiateurs, le processus de préparation du congrès a tourné à un affrontement violent, un « combat de coqs » largement médiatisé, entre Iglesias et Errejòn, qui animaient chacun leur propre courant, respectivement « Ganar al PP, governar España, construir derrechos » et « Restaurar la ilusiòn ». Un troisième, « Podemos en Movimiento », s’organisait autour des militants d’Anticapitalistas, animé par Miguel Urbàn et Teresa Rodrìguez. Un quatrième enfin, très minoritaire, s’intitulait « Podemos en equipo ».

S’agissant, pour les deux premiers, de retrouver une légitimité politique vis-à-vis de l’organisation, le débat portait sur quelle stratégie mettre en place pour remplacer la dite « machine de guerre électorale » faillie, tout en conservant, sur le fond, le même objectif électoral, habillé d’une nouvelle formule : s’opposer à la « restauration du régime de 78 » par la « Triple alliance » du PP, de Ciudadanos et du PSOE.

Pour Errejòn, il s’agissait donc, pour « restaurer l’espoir », de prendre le temps de gagner l’électorat des classes moyennes, et pour cela, éviter les discours gauchistes, enlever du programme toutes les propositions pouvant être considérées trop radicales, se montrer prêts à s’allier avec le PSOE à condition que cela puisse permettre de battre le PP… Autrement dit poursuivre et systématiser l’édulcoration du discours et les reculs programmatiques qui s’étaient produits au moment des législatives et avait pour une part contribué à mécontenter toute une partie des militants et à exacerber la crise interne. Ce qu’avait bien compris Iglesias… En bon manœuvrier opportuniste, reprenant un discours radical et n’hésitant pas à reprendre des aspects du programme et des idées avancées par Anticapitalistas dont il avait jusque-là tout fait pour limiter l’influence, Iglesias s’est opposé avec violence à la politique proposée par Errejòn, dénoncée comme droitière.

Cela ne l’empêchait pas d’intituler sa propre plate-forme « Vaincre le PP, gouverner l’Espagne, construire des droits », titre dans lequel aucune référence n’est faite au PSOE, ce qui laisse bien des portes ouvertes... Tout un programme, donc, sur lequel il a emporté largement l’adhésion d’un congrès qui, comme l’écrit Brais Fernández, rédacteur de la revue Viento Sur éditée par Anticapitalistas, s’est avéré être, au bout du compte, une sorte d’« Opération triomphe » (¡Por fin acaba Vistalegre Dos! –Enfin s’achève Vistalegre 2 ! – 10 février)

En guise de congrès, il s’agissait en fait d’un vaste meeting au cours duquel les interventions des principaux dirigeants des courants protagonistes se sont succédées devant quelques 7000 participantEs. ParticipantEs qui n’étaient pas délégués d’instances du parti, mais des « inscritEs » qui avaient tout simplement réservé leur place individuellement par Internet pour y assister. Les divers votes avaient eu lieu par le biais d’internet entre le 4 février et le début du congrès, qui s’est contenté d’en proclamer les résultats. Sur les quelques 456 500 « inscritEs » que revendiquait Podemos au début de la séquence élective, 155 275 ont participé au vote.

Ces votes portaient d’une part sur les diverses orientations politiques et organisationnelles présentées par les divers courants, déclinées en quatre documents : politique, organisation, éthique, égalité (féminisme, questions de genre). D’autre part sur les « candidatures », c’est-à-dire l’élection, à partir de listes proposées par les courants, des membres des diverses instances centrales de l’organisation, dont le CCE (Consejo ciudadano estatal), équivalent d’un « comité central » de l’organisation au niveau de l’Etat espagnol, et le Secrétariat général.

Iglesias a été plébiscité comme Secrétaire général avec le soutien des autres courants, y compris Anticapitalistas. Son pouvoir s’appuiera sur une structure organisationnelle taillée sur mesure, son texte sur l’organisation (plus de 80 pages) ayant été majoritaire. Il bénéficiera d’autre part d’une majorité au CCE d’autant plus large qu’elle résulte d’un mode d’élection particulier, concocté par le Secrétaire à l’organisation Pablo Echenique, un proche d’Iglesias. Choisi parmi d’autres propositions par un vote au sein du parti en décembre 2016, ce système assure une prime aux courants majoritaires, au détriment des minoritaires. Sur les 62 membres élus que comporte le CCE, la méthode utilisée attribue 37 sièges à Iglesias, 23 à Errejòn et 2 à Anticapitalistas, alors que, selon le quotidien El Pais, avec une proportionnelle stricte, les résultats auraient été respectivement de 31, 21 et 9 (plus 1 siège pour « Podemos en equipo »).

« Opération triomphe » incontestable donc, pour Iglesias.

Mais qui ne règle rien sur le fond…

« Le congrès de Podemos reporte les problèmes » titre Manuel Gari dans Viento Sur le 14 février. Le courant Anticapitalistas s’avère certes satisfait de certains aspects du congrès. Il a pu imposer sa légitimité après des années d’ostracisme et de marginalisation de la part de la direction Iglesias-Errejòn. Ses intervenantEs devant le congrès ont été fortement applaudiEs. Ses textes ont obtenu autour de 10 % des votes, et Miguel Urbàn a été élu en 20ème position au CCE malgré le mode très défavorable du scrutin pour les courants minoritaires.

Mais Anticapitalistas conteste bien évidement les conditions dans lesquelles s’est déroulée la préparation du congrès, au cours de laquelle « les combats de coq et le nombrilisme » ont remplacé les débats sur le fond. Sans oublier bien sûr le côté antidémocratique de la méthode utilisée pour élire de CCE, à l’opposé de la proportionnelle que Podemos revendique par ailleurs pour les élections dans le cadre des institutions officielles, Etat, communautés autonomes et municipalités.

Et si Anticapitalistas se félicite que l’influence qu’il gagne au sein de Podemos semble se traduire par l’évolution des positions d’Iglesias, du moins dans les discours, vers plus de démocratie, de respect de la pluralité au sein du parti, il formule aussi la crainte que les combats violents qui se sont menés, en parole, entre Iglesias et Errejon pendant la préparation du congrès ne laissent place maintenant à la « restauration » du tandem pour poursuivre la même politique qu’avant, avec les mêmes méthodes… La crainte également que ne se ferme une période au cours de laquelle, même si un véritable débat n’a pu avoir lieu entre les membres de l’organisation, chacun des courants a pu néanmoins, à travers les textes présentés, faire circuler ses idées bien au-delà de son milieu habituel.

Un plan pour « un gouvernement véritablement au service du peuple », ou un parti anticapitaliste et révolutionnaire pour l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes ?

Les idées que porte Anticapitalistas au sein de Podemos sont rappelées dans un article écrit par Jaime Pastor le 21 février : «  Etat espagnol : sur les turbulences globales, la crise du régime et Podemos » (http:// http://alencontre.org/europe/espagne/etat-espagnol-sur-les-turbulences-mondiales-la-crise-de-regime-et-podemos.html). Il y développe en trois parties son analyse sur la situation économique et géopolitique mondiale, sur la situation en Espagne, et enfin sur Podemos une semaine après le congrès, avec, bien sûr, la perspective politique que devra, selon lui, porter Anticapitalistas en son sein.

Le problème est que cette perspective reste elle aussi axée sur l’illusion qu’il serait possible d’impulser des changements profonds dans le cadre du système électoral à condition de s’appuyer sur les mobilisations populaires et d’initier un processus constituant.

Il cite à la rescousse de son raisonnement un manifeste intitulé « Les défis pour la gauche dans la zone euro » que l’on peut lire sur le site de CADTM (http://www.cadtm.org/Les-defis-pour-la-gauche-dans-la). Ce texte, qui s’enorgueilli d’être « co-signé par des personnalités et des militant-e-s de plus de 15 pays européens, provenant de différents horizons : de Podemos et Izquierda Unida au Bloc de Gauche portugais, du Parti de Gauche au NPA [dont Olivier Besancenot et Christine Poupin] en passant par Ensemble ! […] par des député-e-s européen-ne-s de différents partis et de différents pays, par le responsable des finances de la Ville de Madrid, par l’ex-présidente du parlement grec, par une série de membres de la commission pour la vérité sur la dette grecque »… présente « Dix propositions afin de ne pas reproduire la capitulation que nous avons connue en Grèce ». Des mesures que devrait prendre un « gouvernement réellement au service du peuple » et qui devraient, pour être efficaces, être mises en œuvre « immédiatement et simultanément. »

Ce n’est pas tant la nature des « propositions » qui est en cause, du moins pour certaines, mais bien la conception politique globale qui sous-tend le raisonnement, qui se place sur le terrain institutionnel.

En conclusion de l’article de DR de juillet 2016 cité plus haut, nous écrivions : « C’est exactement l’inverse qu’il s’agit de mettre en œuvre : construire un parti qui se situe sur un clair terrain de classe, internationaliste, en rupture avec les institutions politiques de la bourgeoisie. Un parti qui se donne pour objectif de permettre aux classes laborieuses de bâtir leurs propres réponses à la question du « changement » à partir de leurs propres mobilisations, des organisations démocratiques qu’elles se donnent pour mener leurs luttes.

Face au programme de Podemos, il s’agit de porter un programme qui donne un sens, un objectif politique aux luttes de toutes celles et ceux qui s’opposent aux politiques austéritaires. Un programme pour le regroupement de tous les travailleurs autour des urgences criantes que sont celles de l’emploi et du logement, des salaires, de la protection sociale et sanitaire, de la pression fiscale... Un programme qui s’attaque réellement à la question cruciale de la dette. […] Un programme qui puisse également apporter une réponse aux revendications d’indépendance qui s’expriment dans certaines Communautés autonomes, principalement en Catalogne et au Pays basque, reconnaissant le droit à l’autodétermination, c’est-à-dire un programme internationaliste posant la question du pouvoir dans la perspective d’une Europe des travailleurs et des peuples. »

Les évolutions en cours en soulignent la nécessité.

Daniel Minvielle

1- Anticapitalistas est issu de l’ancienne organisation Izquierda anticapitalista, membre de la 4ème Internationale, qui a contribué à la fondation de Podemos. Dissoute à ce moment là, elle se maintient en son sein sous la forme d’une association, restée membre de la 4ème Internationale.

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