La Révolution russe de 1917 a été le produit d’une longue maturation inscrite dans le développement du capitalisme et des luttes de classe. Elle a été aussi le produit de la maturation d’idées de celles et ceux qui voulaient en être les acteurs, qui l’ont préparée, pensée, construisant leur stratégie à travers d’âpres discussions et combats politiques dont sont nés les différents courants au sein du mouvement révolutionnaire russe, et qui eurent leurs prolongements dans le mouvement ouvrier international. C’est ce combat politique que retrace Trotsky dans son texte Trois conceptions de la révolution, écrit en 1939

Les « modèles » de révolution qui se discutaient dans le mouvement ouvrier avaient été profondément bousculés par les évolutions du capitalisme et par la Révolution russe. La révolution était vue par une majorité des dirigeants de la IIème internationale comme une perspective lointaine, une proclamation d’intention, un positionnement moral pour signifier qu’on ne voulait plus de ce monde. Un jour viendrait où les conditions seraient mûres... mais pour eux ce n’était certainement pas le cas dans la Russie tsariste où la révolution bourgeoise n’avait pas encore eu lieu.

Lénine et Trotsky avaient une toute autre philosophie. Formés par la lutte pour diffuser le marxisme en Russie et par les premières grandes grèves de la jeune classe ouvrière des années 1890, puis par la révolution de 1905 où pour la première fois les travailleurs s’étaient organisés en soviets, ils ne voyaient pas le programme révolutionnaire comme une affirmation de principe, mais comme la compréhension et l’action au sein des processus qui travaillent la lutte de classe et conduisent vers la révolution. Des processus à travers lesquels les masses prennent conscience de la possibilité de changer leur sort, et aussi des voies et des moyens pour le faire elles-mêmes.

C’est cette démarche que définit Trotsky avec la théorie de la révolution permanente « comme la méthode du caractère, des liens internes et des méthodes de la révolution internationale en général », un outil pour comprendre et agir au sein de la lutte des classes.

Après le siècle des révolutions bourgeoises, le tournant de la Révolution russe

Dans cette période charnière, les révolutionnaires sont confrontés à un problème inédit. Quel développement va connaître la lutte de classes, vers quel type de révolution, bourgeoise ou prolétarienne, pour la république ou pour le socialisme, alors même que le développement du capitalisme a transformé en profondeur toute la société ? Il ne s’agissait pas d’une discussion abstraite, mais d’une question de stratégie pour construire un parti capable de peser dans les événements.

Le débat porte sur l’analyse du capitalisme, ses crises, la mondialisation des marchés, son évolution vers un stade monopoliste, impérialiste, les tensions qui conduisent vers les guerres entre puissances rivales, puis vers la Première guerre mondiale. Il porte aussi sur la question des révolutions bourgeoises, alors que dans de nombreux pays d’Europe, dont la Russie, la vieille aristocratie domine encore, la réforme agraire n’a pas eu lieu, les droits des nationalités sont bafoués. Et en conséquence, quel rôle pour la classe ouvrière dans cette situation : force d’appoint pour achever la révolution bourgeoise, ou force indépendante luttant pour ses droits, contre la domination bourgeoise ?

Ce débat divise le mouvement ouvrier en Russie.

Pour les mencheviks, la période des révolutions bourgeoises n’est pas terminée. La classe ouvrière se bat pour ses droits, mais il n’est pas possible qu’elle engage une révolution pour le socialisme. Il lui faut d’abord lutter en s’alliant avec la bourgeoisie libérale, pour imposer des droits démocratiques et sociaux au sein d’une république bourgeoise, pour se développer dans ce cadre et aller un jour vers le socialisme. Cette conception qui voit le développement de la lutte des classes comme une succession d’étapes bien définies est en fait la théorisation du développement du mouvement ouvrier en Allemagne et en France par exemple, pays où la classe ouvrière a conquis des droits, ses syndicats se sont développés, ses partis ont fait élire des maires et des députés... pays aussi où le réformisme se développe sur la base de ce développement lent et puissant.

Ce schéma tout fait ne correspond pas à l'évolution du capitalisme vers l'impérialisme, l'exacerbation de ses contradictions, une période comme l'écrira Lénine de guerres et de révolutions.

Pour un programme en phase avec les évolutions de la lutte des classes

La démarche de Lénine était tout autre que celle des mencheviks. Partant de l’analyse du capitalisme en Russie, Lénine était arrivé à la conclusion que la bourgeoisie ne serait jamais dans ce pays une force progressiste. Elle était à la fois dépendante du capital international qui avait investi en Russie pour développer d’immenses usines, profitant du régime de fer qui y régnait, et dépendante aussi du régime tsariste qui la dominait, par la propriété de la terre et les commandes d’État. Des partis bourgeois libéraux s’étaient bien développés, réclamant des droits démocratiques, mais la contestation réelle du tsarisme était venue de courants socialistes liés à la paysannerie et aux travailleurs.

Pour Lénine, le schéma des menchéviks était une impasse. Comment la classe ouvrière qui luttait par les grèves contre l’union des patrons et de l’Etat tsariste pouvait-elle, par ailleurs, s’allier aux bourgeois contre le tsarisme ? Cela n’avait pas de sens. Il s’agissait bien pour les révolutionnaires de formuler une perspective révolutionnaire indépendante pour le prolétariat. Par ailleurs, comment la classe ouvrière, minoritaire dans ce pays, pouvait-elle agir pour une révolution victorieuse ? Cela paraissait impossible à Lénine qui cherchait une solution dans l’état réel de la lutte des classes. Il formula une autre hypothèse pour la révolution : une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » qui n’irait pas jusqu’au socialisme mais qui constituerait une perspective pour les deux seules forces sociales qui avaient tout intérêt au renversement du tsarisme.

Dans cette discussion, Trotsky pensait que cette hypothèse de Lénine était « irréalisable » parce que la paysannerie était trop éclatée, avec des intérêts divers, pour constituer une force sociale capable de mener une révolution jusqu’à l’instauration de son propre pouvoir, à égalité avec le prolétariat. Partageant avec Lénine la rupture avec le raisonnement des mencheviks, il écrivait que cette conception « constituait un énorme pas en avant dans la mesure où elle préconisait, non des réformes constitutionnelles, mais la réforme agraire comme tâche principale de la révolution, et indiquait la seule combinaison réaliste de forces sociales pour sa réalisation » (Trois conceptions de la révolution). Ils partageaient aussi la conviction que la bourgeoisie libérale était non seulement impuissante mais s’opposerait aux révoltes ouvrières.

Avec Lénine, ils étaient pleinement d’accord sur le fait que la paysannerie n’était pas une classe uniforme, dont les intérêts seraient d’instaurer le socialisme : ce que souhaitait l’immense majorité des paysans russes privés de tout, c’était d’accéder à une petite propriété terrienne pour vivre de leur travail. Ils étaient d’accord aussi sur le fait que l’allié du prolétariat russe dans sa lutte pour le socialisme serait le prolétariat européen.

La théorie de la révolution permanente à l’œuvre dans les révolutions de 1905 et 1917

Trotsky a poussé jusqu’au bout l’analyse du rôle de plus en plus important qu’exercèrent les ouvriers dans les grands centres industriels de la Russie, qui, même minoritaires à l’échelle du pays, pesèrent sur la lutte des classes bien plus que toutes les autres forces qui avaient contesté le tsarisme auparavant. Il en déduit « que le mouvement paysan était en train de créer des conditions propices de victoire, mais qu’il était incapable de l’assurer, qu’on ne pouvait arriver à une solution décisive que par le soulèvement armé du prolétariat et que la phase suivante dans cette voie serait la grève générale ».

Trotsky avait formulé cette troisième conception qui considère le prolétariat comme la force centrale et directrice de la révolution juste avant que n’éclatent les grèves massives qui marquèrent le début de la Révolution de 1905 : « La Révolution russe, va, selon nous, créer les conditions dans lesquelles le pouvoir pourra passer aux mains du prolétariat avant que les politiciens du libéralisme bourgeois aient l’occasion de développer pleinement leur génie d’hommes d’État. [...] Le prolétariat en possession du pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme une classe émancipatrice ». Il poursuit : « en entrant dans le gouvernement, non pas en tant qu’otages, impuissants, mais comme force dirigeante, les représentants du prolétariat vont par cet acte même [...] mettre le collectivisme à l’ordre du jour » et il précise « cette dictature du prolétariat doit-elle inévitablement se briser contre le cadre de la révolution bourgeoise ? Ou bien ne pourrait-elle pas, sur des bases mondiales historiques données, voir s'ouvrir devant elle la perspective de la victoire qui sera remportée en brisant ce cadre étroit ? Une chose peut être déclarée avec certitude : sans l'aide directe du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne saurait garder le pouvoir, ni convertir son pouvoir temporaire en une dictature socialiste de longue haleine...» (Trois conceptions de la révolution).

En octobre 1917, la lutte de classes apporta sa réponse aux débats. La logique des idées et des rapports politiques a fini par conduire les mencheviks du soutien au gouvernement bourgeois jusque dans les bras de la réaction. De leur côté, après le renversement du gouvernement bourgeois, le premier gouvernement conduit par Lénine et Trotsky, instauré par les soviets, se trouva dans cette situation inédite de devoir achever la révolution bourgeoise et engager dans le même temps la lutte pour le socialisme. Il devait satisfaire les exigences populaires auxquelles s’étaient opposés les gouvernements bourgeois entre février et octobre : la réforme agraire pour la paysannerie pauvre ; le partage des richesses dans une situation de catastrophe économique liée à la guerre ; un accord de paix pour se retirer de la guerre impérialiste de 1914. Et il devait engager dans le même mouvement la lutte pour le socialisme, le contrôle ouvrier sur l’économie, l’expropriation de certains secteurs, tout en s’adressant aux prolétariats d’Europe et d’Asie, dont l’engagement dans la révolution était vital pour la survie de la Révolution russe. Les tâches étaient immenses et Trotsky écrira plus tard que « la conquête du pouvoir ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l’inaugurer » (Thèses sur la révolution permanente)

Le stalinisme combat la théorie de la révolution permanente pour justifier sa contre-révolution

Ce qui était une discussion a pris ensuite une toute autre tournure, celle d’un combat acharné entre ceux qui voulaient prolonger et étendre les acquis démocratiques de la Révolution de 1917, et ceux qui furent prisonniers et acteurs de la bureaucratisation de l’URSS.

A travers l’isolement et l’épuisement de la Révolution, à cause de la défaite des révolutions en Europe et de la guerre civile, Staline est devenu l’agent cynique des forces sociales cherchant à instaurer leur pouvoir sur ce régime, à défaut de pouvoir le renverser, ouvrant une période de dictature. La bureaucratie qui installait son ordre avait besoin de se construire une idéologie contre les idées révolutionnaires qui n’avaient pas disparu des consciences, convaincre que l’heure était maintenant à rebâtir l’économie, et que le socialisme se construirait sous la conduite du chef suprême... voire même que le socialisme était déjà réalisé, malgré la pauvreté qui frappait la population.

La contre-révolution était en route. Staline formula alors la théorie du socialisme dans un seul pays, en rupture avec des décennies de marxisme et d’internationalisme, pour combattre la théorie de la révolution permanente qui osait affirmer que « la révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales [...] La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l’arène internationale et s’achève sur l’arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s’achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète » (Thèses sur la révolution permanente).

L’actualité du socialisme scientifique, la théorie de la révolution permanente

Quand Trotsky écrit ces thèses sur la révolution permanente, en 1929, il a déjà été banni d’URSS par Staline, il sait que le tyran ne laissera aucun répit, ni à lui, ni à tous ceux qui continueront de défendre une perspective révolutionnaire internationaliste en URSS. Il veut alors décrire au plus près le développement capitaliste, la réalité des luttes de classe, les processus révolutionnaires qui travaillent la société, y compris en URSS où la bureaucratie représente un régime sans avenir.

A l’heure où la crise globale de la mondialisation capitaliste fait basculer le monde dans la crise, les tensions et les guerres, nous avons besoin de nous réapproprier cette méthode de la théorie de la révolution permanente pour discuter de nos propres perspectives révolutionnaires pour le monde d’aujourd’hui.

Bien des travailleurs peuvent être aveuglés par la domination du capitalisme qui parait totale : il impose son exploitation aux peuples et détruit l’environnement ; il se subordonne les politiciens ; il semble diffuser sa morale égoïste à toute la société... Face à cette domination qui voudrait rendre invisibles les contradictions et les résistances, il s’agit de montrer comment le développement du capitalisme crée des conditions nouvelles pour la révolution.

Aujourd’hui, une nouvelle phase de mondialisation libérale et impérialiste a développé à une échelle jamais atteinte la classe ouvrière dans tous les pays du monde. La socialisation internationale de la production n’a jamais été aussi poussée, au sein de multinationales qui imposent une coopération de centaines de milliers de salariés par une division du travail sur tous les continents, créant de fait les bases d’un monde sans frontières.

Ces évolutions entrent en contradiction avec la domination de l’économie mondiale par une minorité parasitaire. Pas un secteur significatif n’échappe aux lois du marché, à la concurrence internationale qui exerce sa pression sur tous les travailleurs. Dans de nombreux pays, les paysans pauvres sont chassés des terres et viennent grossir les rangs urbains des travailleurs sans emplois, concentrant dans les villes des forces nombreuses... La concurrence pour le contrôle des territoires et des matières premières multiplie les tensions guerrières. La soif de profits dévaste l’environnement. Tous ces éléments de crises s’expliquent par le fait que l’économie est entièrement soumise à l’accumulation privée des profits.

Cette offensive du capital a fait exploser les routines de l’alternance politique. Les vieilles forces du mouvement ouvrier qui s’étaient intégrées au fonctionnement des institutions bourgeoises s’effondrent. Des forces réactionnaires, extrêmes-droites et intégrismes religieux, cherchent à capter la colère et le désarroi provoqués par la décomposition sociale.

Dans le même temps, l’instabilité de l’économie mondiale, sous la menace permanente de l’éclatement des bulles financières, provoque des prises de conscience sur la nécessité de changer ce monde, sur l’impossibilité de le réformer... et sur le bluff de tous ceux qui prétendent réguler l’économie, à condition qu’on vote pour eux...

Des processus révolutionnaires profonds sont en cours, ils sont le produit de la crise du capitalisme. « Dans la mesure où le capitalisme a créé le marché mondial, la division mondiale du travail et les forces productives mondiales, il a préparé l’ensemble de l’économie mondiale à la reconstruction socialiste » écrivait Trotsky. La révolution permanente continue d’écrire l’histoire et de nous donner les moyens d’y intervenir.

François Minvielle

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