La mort de Fidel Castro survient dans un monde en plein bouleversement, plongé dans une crise économique qui s’annonce autant si ce n’est plus dévastatrice que celle de 2008, l’élection de Trump, la fin sans gloire des régimes progressistes latino-américains de Chávez puis Maduro et Morales…

Une page est tournée, celle qui a suivi la vague révolutionnaire des luttes nationales des peuples opprimés contre les puissances coloniales et impérialistes à l'issu de la deuxième guerre mondiale dont la révolution cubaine a été un des flambeaux, révolution populaire sur un programme nationaliste radical par les méthodes de la lutte armée paysanne, de la guérilla.

Contrairement à la première vague révolutionnaire internationale qui avait suivi la première guerre mondiale, ces mouvements ne furent pas initiés et dirigés par la classe ouvrière, par des partis se revendiquant d'elle. Au mieux, le communisme n'était qu'une incantation enjolivant la politique de directions nationalistes petites bourgeoises. Les ravages de la contre-révolution stalinienne avaient fait leur sinistre travail.

Dans ce contexte la révolution cubaine a pu représenter un réel espoir par son dynamisme, par sa direction initialement indépendante du mouvement stalinien, et surtout par le défi qu'elle lançait aux USA, devenue la première puissance mondiale. Malheureusement, prisonnière de ses limites nationalistes, elle ne put échapper aux rapports de forces de l'époque.

Aujourd’hui, de l’enthousiasme qu’a pu susciter cette révolution et ses barbudos dans les années 60, il ne reste que la figure du Che, guérillero devenu symbole de la jeunesse rebelle sans frontières. Même si Fidel Castro bénéficie d’une popularité supérieure à celle de n’importe quel dirigeant impérialiste, il n’offrait plus avec son frère que l’image d’hommes d’État auréolés d’un héroïsme passé, mythe au service d'une dictature entretenu par la propagande officielle…

Comment une révolution populaire, qui a tenu tête à son géant voisin, est ainsi devenue un régime en fin de vie, prisonnier du marché capitaliste après avoir été sous la coupe de l’URSS ?

Comprendre son histoire, c’est voir l’impasse du nationalisme, même camouflé en socialisme, avec à sa tête des dirigeants nationalistes radicaux comme Fidel Castro dont le projet d’État indépendant n’était pas un projet de renversement du capitalisme par la classe ouvrière elle-même. Revenir sur l’histoire de la révolution cubaine nous est utile pour dégager des perspectives en toute solidarité avec la lutte présente et passée du peuple cubain.

Une révolution populaire qui a défié l’impérialisme le plus puissant…

La révolution cubaine n’est pas née dans un ciel serein, mais au cœur d’une vague de luttes de décolonisation en Afrique, en Asie, qui a mis en mouvement des millions d'opprimés contre la domination des puissances colonisatrices. Ces peuples ont arraché leur indépendance et remodelé les rapports de forces dans le monde. Mais leur immense révolte a été canalisée dans une perspective nationaliste radicale qui a abouti à de nouveaux régimes bourgeois.

Dans ce mouvement des peuples opprimés, la révolution cubaine occupe par sa profondeur une place particulière. Elle a abouti à l’instauration durable d’une sorte de régime bonapartiste porté, soutenu, par le peuple qui avait renversé la dictature féroce à la solde des États-Unis. Le trait bonapartiste du régime castriste était d'autant plus marqué que le monde était alors polarisé par la Guerre froide entre les deux blocs antagonistes rivaux, les USA et l'URSS, qui savaient cependant faire cause commune pour maintenir l'ordre mondial contre les peuples.

La révolution cubaine a su jouer de cet antagonisme pour trouver l'appui intéressé de l'URSS face à l'embargo américain.

Cuba, à la veille de la révolution, comme les autres pays d'Amérique latine, était pillée par des élites locales sous la mainmise des USA qui possédaient 90 % des mines, 50 % des terres, et contrôlaient 67 % des exportations. Les régimes successifs démocratiques ou dictatoriaux s’y maintenaient par la corruption, l’exploitation et la répression ; le racisme sévissait contre une population majoritairement noire et descendante d’esclaves.

Mais Cuba était loin d’être écartée de l’évolution du monde ; son histoire sociale était riche de luttes, de grèves politiques, de révoltes. Le mouvement ouvrier s'est organisé dans les villes, d'abord avec le Parti socialiste, puis autour du Parti communiste fondé en 1925. Mais à peine créé, dominé par le stalinisme et sans tradition de luttes, ce dernier prendra tous les virages imposés par Staline. En mars 1935, rallié à la politique des Fronts populaires, le PC trahit la grève générale et vante le rapprochement avec les USA de Roosevelt, allié de Moscou. En 1938, il soutient le gouvernement du commandant en chef de l'armée Batista; il aura même deux ministres dans son gouvernement de 1942 à 44. Il s'en prend aux trotskistes comme l'ouvrier boulanger noir Sandalio Junco, assassiné en 1942 par un commando de staliniens.

Déconsidéré auprès des masses, victime de la répression, il s’effondre peu à peu en perdant même ses positions au sein des directions syndicales.

Le désir de changement est pourtant irrépressible et monte en puissance dans les années d’après-guerre. Fidel Castro, jeune intellectuel issu d'un milieu aisé, commence à militer au Parti Orthodoxe aux tendances anti-communistes. C'est cette jeunesse organisée qui va occuper la place laissée libre par le PC dans une lutte radicale contre l'impérialisme et la dictature corrompue de Batista. C’est ainsi que naît le Mouvement du 26 Juillet, du nom d’une célèbre attaque de caserne le 26 juillet 1953 à Santiago par de jeunes militants armés aux cris de : « La Patrie ou la mort ! ». C’est lors de leur procès que leur leader, Fidel Castro marquera les esprits en assumant sa propre défense et en prononçant le fameux « Condamnez-moi. Cela m'est égal. L'histoire m'acquittera… ». L’audace de ces jeunes fait changer la peur de camp. Finalement amnistié grâce à une campagne de solidarité et exilé au Mexique, Fidel reviendra à bord du Granma en novembre 1956 avec 82 de ses compagnons - dont le Che - pour, à partir de la zone montagneuse de la Sierra Maestra, en s'appuyant essentiellement sur des paysans pauvres, libérer définitivement Cuba.

Castro souhaite que la lutte de guérilla des montagnes, décisive pour s’emparer du pouvoir à la tête de ses colonnes, soit seulement épaulée par la grève générale en ville. Car il se méfie de dirigeants, issus du monde syndical ou intellectuels progressistes, ne souhaitant pas être à la botte de la guérilla. Le mouvement des villes subit une sévère défaite en 1957 ; ses deux principaux dirigeants, Frank País et José Antonio Echeverría sont assassinés par le régime. Dès lors, Castro réorganise son Mouvement dont il est désigné secrétaire général et il devient Commandant en Chef de toutes les forces armées et forces d'opposition à la dictature.

S’il fallait renverser le dictateur, il ne s’agissait pas d’en finir avec l’armée ni l’État. Le 28 décembre 1958, Castro rencontra le général Cantillo et obtint son soutien -vite trahi- contre Batista.

Quand le 31 décembre 58, le dictateur est contraint de fuir, vaincu militairement dans la Sierra par quelques guérilleros malgré l’aviation et les blindés mobilisés contre eux, la joie populaire éclate, c’est l’émeute à La Havane. Castro appelle à la grève générale totale pour appuyer l’avancée de l'armée révolutionnaire à travers l’île en liesse.

Dans le gouvernement civil provisoire aussitôt instauré, Castro et ses lieutenants n’ont aucun porte feuille. Le Président en est Urrutia, juge libéral modéré. Les ministères clés sont occupés par des hommes de loi et politiciens proches des milieux d’affaires pro-américains, faisant meilleure figure que des guérilleros venant de s’emparer du pouvoir par une lutte populaire armée, surtout pour négocier avec le grand voisin du Nord, ce qu’ils s’apprêtent à faire. Mais très vite, devant le refus des États-Unis de reconnaître le nouveau régime, le nouveau pouvoir entrera en crise et Castro remplacera le Premier ministre, les barbudos concentrant tout le pouvoir entre leurs mains.

Cuba prend alors des mesures radicales pour défendre sa révolution : réforme agraire, expropriations des grands propriétaires, nationalisations des raffineries et de toutes les entreprises américaines sur le territoire cubain. Ces mesures prises sous la pression de l'impérialisme ne constituent pas une « dynamique de transcroissance de la révolution démocratique en révolution anticapitaliste » comme a pu l'écrire la IVème Internationale, ni la naissance d'un « État ouvrier ». Elles s'inscrivent dans une logique de rapport de forces qui conduira Castro à s'allier à la bureaucratie stalinienne.

Ce radicalisme refusant la soumission à l'impérialisme, comme la victoire contre Batista, sont possibles grâce au soutien, à l'intervention du peuple qui, à chaque étape, fait preuve de détermination, d'énergie, de courage, permettant à Castro de répondre par des mesures plus radicales pour s'émanciper de la tutelle américaine. C’est ce qui lui a valu un embargo inique qui dure encore et prive cette petite île de biens indispensables.

…mise sous la coupe de l’URSS

En 1961, en réponse au débarquement à la Baie des Cochons destiné à abattre le nouveau régime sous la houlette du démocrate Kennedy, Castro proclame la révolution « socialiste ». En 1965, son parti unique prend le nom de Parti Communiste.

L'hostilité des États-Unis et le contexte de la Guerre froide ont ainsi amené Cuba à se rapprocher puis à dépendre de l'URSS, seul allié commercial et politique possible face aux États capitalistes, à partir du moment où les guérilleros limitaient la révolution à des objectifs nationalistes.

L’État issu de la révolution s'est alors bureaucratisé, coexistant avec l'armée patriote et la propriété, même si la bourgeoisie étriquée a souvent choisi l'exil aux USA, dans un contexte de Guerre froide puis de crise et de recul du mouvement ouvrier à l'échelle internationale.

Le « socialisme » dont Castro s'est réclamé dans le sillage de l'URSS reposait sur le contrôle des moyens de production imposé par l’État issu de la révolution. Mais, limitée aux frontières nationales, elle n'a pu se débarrasser du sous-développement et échapper à la pression du marché mondial. Le régime a corseté l’initiative populaire à travers ses organisations dites « de masse » totalement contrôlées par l'Etat : le PCC, la CTC (syndicat unique), les organisations de femmes, de jeunesse, avec une phraséologie « marxiste léniniste » empruntée à la bureaucratie soviétique.

Pour la sauvegarde du pays, Castro a imposé, selon les aléas de la situation internationale, des politiques que la population a dû subir, attachée à la survie d'un régime qu'elle avait contribué à mettre en place, avec des coups de barre tantôt à droite ou à gauche, tout aussi antidémocratiques et autoritaires les uns que les autres.

Le virage vers l'encouragement à l'enrichissement privé a été accentué sous l'influence de Gorbatchev qui commença à libéraliser l'économie soviétique.

… contrainte de s’ouvrir au marché capitaliste

Avec la fin de l’URSS, c’était aussi une énorme aide économique et militaire qui disparaissait. Cuba a été contrainte de s’ouvrir vers le marché pour assurer le minimum de santé, d’éducation, gagnés par la révolution, et payer ses dettes vis-à-vis de l’impérialisme, dont la France. Aucun des tournants politiques du régime ne s’est vraiment attaqué au marché noir qui a survécu à la révolution, utilisé d'abord par les élites mais aussi par des Cubains moins privilégiés pour contourner la pénurie et le rationnement en profitant du contact avec des porteurs de devises étrangères (artisans taxis, hôtellerie, petit commerce…).

Un marché noir légal fut instauré en 1980 pour des produits excédentaires vendus à des prix fixés par l’État ; avec la corruption, leurs prix ont été 3 à 8 fois supérieurs au prix des produits rationnés.

Alors même que la population cubaine ne pouvait sortir de l’île, l’ouverture au marché capitaliste s’est accrue par le biais du tourisme à partir surtout de 1986. Le nombre de touristes est passé de 500 000 en 1997 à plus de 3 millions en 2014.

Le dollar fut alors légalisé, l'Etat créant lui-même des bureaux de change de devises étrangères pour les privilégiés qui en avaient, ce qui réduisit le marché noir de dollars dans la rue mais creusa l’inégalité déjà très grande entre ceux ayant accès aux devises, essentiellement citadins et blancs, et les populations noires des quartiers pauvres et des campagnes.

En 1992, la Constitution institua la fin du monopole d’État sur la propriété des moyens de production, permettant de transférer des propriétés à des entreprises privées, surtout dans le tourisme, autorisant la création d'entreprises de commerce extérieur publiques et semi-publiques pouvant importer et exporter librement avec l'aide de l’État et licencier les travailleurs « indisciplinés » ou « improductifs »... de l’État.

Le chômage, minime depuis les années 70, a atteint 18 % de la population active en 1992. La pauvreté ne cesse de progresser, une partie de la population plongeant dans les trafics : prostitution, délinquance, drogue… Les investissements étrangers sont restés rares et timides à cause de l'embargo aggravé par la loi dite Helms-Burton en 1996, mais aussi du fait que l'économie cubaine n’était pas jugée assez fonctionnelle ni sûre pour l'impérialisme car trop soumise au contrôle d'un État qui lui échappe encore. Mais pour combien de temps ?

Car aujourd'hui, les dirigeants les plus puissants de l'armée, encore appelée Forces armées révolutionnaires, sont les plus ouverts au capitalisme.

L'armée est le deuxième grand pilier du pouvoir avec Castro et le Parti. Et le deuxième grand employeur, surtout dans le tourisme. L'entreprise hôtelière d'Etat Cubanacán, par exemple, est un des groupes les plus importants avec 40 % des revenus du secteur et qui, en 2008, possédait 15 compagnies, 23 entreprises mixtes, dont certaines à l'étranger.

Pour un renouveau du mouvement ouvrier

S'il y a eu de quoi être enthousiasmé par Cuba tenant tête à la première puissance mondiale pour se soustraire à la pression impérialiste, son évolution a été dans le sens inverse. Les relations avec les USA se sont récemment rouvertes. Non sans certaines résistances, dont celle des élites cubaines, divisées entre celles qui, autour de l’armée, aspirent le plus à la réintroduction du capitalisme, et celles de la bureaucratie rentière, présente surtout dans le parti, qui se sentent menacées par tout changement, y compris par la fin du blocus et l’ouverture aux États-Unis. Toutes deux étant d’accord pour vivre sur le dos et les libertés du peuple cubain.

Cette période que le gouvernement appelle « actualisation du socialisme », passera un cap décisif avec la retraite de Raúl Castro, dernier des « douze » barbudos encore en vie. Ira-t-on vers une sorte de « modèle sino-vietnamien », à savoir un modèle de croissance capitaliste ouvert sur le marché mondial avec à sa tête un parti unique, ou le régime issu de la révolution va-t-il s'effondrer ? Cela dépend pour beaucoup du peuple lui même, de ce qui peut rester dans les consciences des luttes passées. Cela dépend aussi, et surtout, de l’attitude des USA et de Trump. De toute évidence, ce dernier continuera la politique de rapprochement avec Cuba à laquelle même les descendants des Cubains les plus conservateurs de Miami ne s’opposent plus. Mais il est probable qu’il associe cette normalisation capitaliste à une politique visant à liquider le régime castriste, à se venger de ce peuple qui ose le défier.

De puissantes sociétés américaines telles qu’American Airlines ou Caribbean Cruisers ont bien l'intention de continuer à développer leur intervention à Cuba et l'ouverture et la soumission au marché peut être un instrument politique efficace pour extirper de la société cubaine le souvenir de la révolution.

Si la révolution cubaine a transformé la vie de toute la population de l’île et apporté des acquis auxquels les travailleurs tiennent encore, cela a été le fait de la mobilisation par en bas de tout un peuple. Les dirigeants castristes n'ont jamais cherché à ce que celui-ci exerce directement le pouvoir. Le castrisme ne s'est jamais fixé l'objectif, tant vis-à-vis des peuples d'Amérique latine et des Caraïbes que vis-à-vis de la classe ouvrière américaine, même de sa composante afro-américaine en lutte dans les années 70, d'être un parti œuvrant à l'émancipation internationale des masses par elles-mêmes.

L'impasse du nationalisme, même conséquent, a pris le visage du bureaucratisme, de la gabegie, de l’essor du marché noir, des privilèges, du manque de libertés politiques et syndicales, de la dictature sur la population la plus pauvre.

Le renouveau démocratique ne peut venir des dirigeants cubains. Il ne viendra pas non plus de l'économie de marché qui pille les peuples à travers la mondialisation financière.

Une réelle démocratie vivante ne pourra être que révolutionnaire, elle viendra de l'intervention directe et démocratique des masses, du prolétariat, ayant une claire conscience que leurs intérêts sont ceux de tous les opprimés, dans une perspective internationaliste.

Aujourd’hui, les villes ont un poids bien supérieur à ce qu'il était dans les premières années de la révolution ; parmi toute une génération, la mémoire des années révolutionnaires est encore vivante, l'anti-impérialisme bien réel.

La jeunesse qui, au 21ème siècle, ne peut accepter les restrictions tant économiques que sociales et démocratiques, qui aspire à une vie moderne et épanouie, avec le droit de sortir du pays, à toutes les libertés politiques, sans idoles, sera la génération qui conquerra l'égalité, le bien-être et la démocratie.

Aujourd’hui, l’évolution du processus cubain s’inscrit dans une nouvelle période où les antagonismes de classe sont simplifiés, la question nationale, même si elle n’a pas été réellement résolue -et ne pouvait pas l'être-, a cédé la place à la question sociale et démocratique. Partout dans le monde, la progression du marché et de la concurrence engendre l’aggravation des inégalités, la misère, censure toute démocratie, soumet les travailleurs et les peuples à la dictature destructrice du capital. Partout, elle suscite la révolte, ruine les mystifications, encourage l’aspiration à un socialisme moderne sans parti unique, chef militaires ni Líder Máximo, à la dignité et la liberté pour lesquelles les masses de Cuba se sont dressées au nez et à la barbe de l’impérialisme le plus puissant.

La révolution cubaine demeure l’illustration de la force des masses quand elles osent se battre pour elles-mêmes, ce sont elles qui font l’histoire bien plus que les grands hommes qui, au final, les soumettent à leurs propres ambitions. L'avenir, à Cuba comme ailleurs, dépend d’elles, des luttes de classe mondiales, de l’internationalisme, en toute conscience.

Mónica Casanova

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