Une quinzaine de jours avant de devenir candidat à la candidature, Valls publiait dans les Echos une tribune intitulée « Il faut répondre aux dégâts de la mondialisation ». Sans entrer dans le détail de son texte, son titre suffit à constater le changement de discours vis-à-vis d’une mondialisation vantée jusqu’il n’y a pas si longtemps comme « heureuse »…

Du point de vue des ambitions personnelles du futur candidat, il s’agit bien évidemment d’aller dans le sens du poil d’un électorat qui sera d’autant plus difficile à convaincre qu’il a largement fait la douloureuse expérience de cette prétendue « mondialisation heureuse » et de la responsabilité de Valls dans cette affaire. Et ce qui tracasse d’ailleurs Valls au premier degré, ce sont les victoires des « populismes », Brexit, Trump…, les conséquences, dit-il, de ces « dégâts de la mondialisation » qu’il décrit dans son texte... tout en faisant comme s’il n’y était pour (presque) rien !

Mais ni les discours de Valls ni ceux qu’a pu tenir Trump au cours de la campagne présidentielle aux États-Unis ne peuvent êtres réduits à leur dimension électoraliste. En dirigeants politiques responsables devant les véritables dirigeants économiques de la société, leurs déclarations reflètent les changements qui s’opèrent dans les stratégies politiques et économiques aux sommets des États et des institutions financières.

Quels changements ?

Presque une décennie après le déclenchement de la banqueroute de 2007, les politiques censées y mettre un terme n’ont conduit qu’à l’approfondir et préparer de nouveaux effondrements. La BCE publiait le 24 novembre un communiqué de presse concernant une évaluation récente de la situation économique internationale, sous le titre : « la réévaluation des risques à l’échelle mondiale compromet la stabilité financière ». Parmi les causes de ces risques sont citées « l’incertitude politique », « la modification attendue des politiques menées par les Etats-Unis », les « importantes vulnérabilités qui subsistent pour les banques de la zone euro ». Banques italiennes, mais aussi la Deutsche Bank, menacées de faillite par les masses de « créances douteuses » qu’elles ont entassées dans leurs coffres…

C’est l’aveu que les politiques de taux bas, voire négatifs, les injections de milliers de milliards dans le système bancaire européen qu’a pratiqués et pratique toujours la BCE pour soi-disant relancer le crédit nécessaire aux investissements dans les entreprises, « relancer l’offre », sont un échec.

« Relancer par l’offre », c’est aussi le mot d’ordre au nom duquel les gouvernements ont mené leur politique économique : casser les droits du travail et les salaires pour que les entreprises puissent baisser leurs coûts de production, verser des dizaines de milliards à ces mêmes entreprises sous prétexte de les aider à se moderniser, le tout censé leur permettre de gagner des parts sur un marché international ouvert à la libre concurrence. Le résultat est un recul social sans précédent, l’aggravation du chômage, de la précarité, de la pauvreté dans les pays riches, avec pour conséquence la diminution globale du pouvoir d’achat, le recul du marché solvable, une économie en stagnation. De l’autre côté, les milliards sont allés gonfler les dividendes, se sont précipités dans la folie de la spéculation et des mécanos de la dette… L’échec est là aussi patent, non pas du point de vue des profits d’une minorité, mais du point de vue général de la stabilité du système capitaliste.

Alors les politiques keynésiennes, celles de la « relance par la demande » font leur retour, y compris dans la bouche d’un libéral bon teint comme Trump qui se propose de lancer de vastes chantiers d’État, dont celui de la restauration des infrastructures de transport des États-Unis. Sur le papier, le plan est simple : les milliards injectés pour financer ces travaux créeront des emplois et donc des salaires, de la demande solvable pour les biens et les produits de consommation courante, réactivant ainsi l’ensemble de l’appareil de production « national »… A condition, bien sûr, que ces produits de consommation courante ne puissent venir de « l’étranger ». C’est pourquoi ce retour aux politiques keynésiennes s’accompagne d’un retour au protectionnisme, les droits de douane devant protéger les « produits du pays » de la concurrence des « produits étrangers ».

Un autre risque pointé par le rapport de la BCE vient de la hausse probable des taux d’intérêt US. Elle se répercuterait nécessairement sur l’ensemble des marchés financiers, avec pour conséquence, entre autres, « d’accentuer la vulnérabilité » de certains pays comme de certaines banques ou grandes entreprises du fait de leur niveau d’endettement.

On peut y voir certainement un lien avec le bruit qui a été fait dans la presse autour d’un prétendu « allègement de la dette » que la Grèce doit aux « mécanismes » mis en place par les Etats européens. Tout le monde admet aujourd’hui, FMI compris, que le pays, saigné à blanc, ne sera jamais capable de rembourser cette dette. Elle continue pourtant de grandir, atteignant 180% du PIB, les intérêts constituant un fardeau terrible pour la population grecque et un facteur de régression économique. Les institutions européennes se sont cependant contentées de prolonger d’une dizaine d’années la durée prévue pour le remboursement complet, ce qui a certes pour effet de diminuer un peu le poids des intérêts, mais sans rien régler sur le fond.

La Commission européenne a également assoupli ses exigences vis-à-vis des budgets des États membres, qui sont soumis à son contrôle avant, puis après exécution. C’est ainsi qu’elle a accepté de valider sans sanction les budgets réalisés par l’Espagne, dont le déficit public s’est élevé pour 2015 à 5,1 % du PIB, bien au dessus des 4,2 % attendus, et par le Portugal (4,4 au lieu de 2,7), tout comme le budget prévisionnel de l’Italie pour 2017, calé sur une prévision de 2,3 % de déficit au lieu des 1,8 % recommandés par la Commission.

Des « retournements »… sans issue

Le rapport de la BCE fait, à juste titre, des changements de politique aux USA un facteur essentiel des bouleversements en cours. Les États-Unis sont restés, depuis la deuxième guerre mondiale, la première puissance mondiale. Ils l’ont fait en prenant sous leur aile les puissances impérialistes européennes et japonaise, leur imposant leur hégémonie tout en leur donnant la possibilité de continuer leur existence de « grandes puissances ». Au début des années 1980, les États-Unis et leur plus proche partenaire, la Grande Bretagne, lançaient le virage de la mondialisation libérale impérialiste, à laquelle ne pouvaient que se rallier les autres grandes puissances. Une quarantaine d’années plus tard, les États-Unis se trouvent confrontés à une nouvelle réalité, née de cette politique. Bien que toujours première puissance économique mondiale, ils ont face à eux un nouveau concurrent, la Chine, qui les contraint à un nouvel affrontement sur fond de ralentissement économique généralisé et d’exacerbation de la concurrence. C’est sur cette base que se négocient les nouveaux rapports de force internationaux.

Au cours de sa campagne, Trump avait clairement désigné « l’ennemi sur l’emploi » : la politique commerciale de la Chine et les délocalisations industrielles. Les combattre, avait-il ajouté, « ce doit être comme une guerre pour nous ». La politique de libre échange, arme pour la bourgeoisie US tant que son hégémonie économique était indiscutable, s’est aujourd’hui retournée contre elle. Place à l’arme du protectionnisme…

Les « partenaires européens » n’ont pas trouvé, au cours de ces décennies, la force de construire une véritable puissance européenne, dotée d’un État capable de lui conférer une cohérence politique à la hauteur des enjeux économique mondiaux. L’Union européenne est le « maillon faible » de l’économie mondiale « avancée ».

Elle se retrouve de surcroît menacée d’être abandonnée à son sort par les Etats-Unis, du fait de leur changement de stratégie politique internationale, en particulier sur le plan militaire. L’OTAN constituait jusqu’à maintenant, sous couvert de défendre les « alliés européens » des menaces venues de l’Est, un positionnement privilégié de l’armée des États-Unis dans le cadre de sa stratégie de contrôle du monde. Mais l’adversaire principal a changé d’adresse… Les États-Unis organisent aujourd’hui prioritairement leur défense par rapport aux perspectives d’extension de la Chine, dans la zone du Pacifique. Ils ne veulent ou ne peuvent plus assumer le coût que représente l’OTAN dont les frais de fonctionnement reposent aujourd’hui pour une large part sur leur budget. D’où ce rappel brutal de Trump : les Européens devront mettre la main à la poche…

Cela a incité ces derniers à sortir des cartons un vieux projet de construction d’une Défense européenne. C’est le va-t-en guerre Hollande qui s’y est collé, au sommet européen de septembre à Bratislava : « Si les États-Unis font le choix de s'éloigner, l'Europe doit être capable de se défendre par elle-même. Pour l'UE, la défense c'est le défi. Il s'agit de peser sur le destin du monde, de se doter d'une capacité de projection (…) et d'assurer sa défense, pour la France comme pour l'Europe ». Personne ne peut évidemment dire ce qu’il adviendra de ce projet. Toujours est-il que Hollande, Merkel et quelques autres voudraient bien pouvoir continuer à « peser sur le destin du monde ». C'est-à-dire participer à la redistribution des rapports de forces qui se jouent actuellement au Moyen Orient, sur les champs de bataille d’Alep et de Mossoul. L’incapacité des USA à maîtriser eux-mêmes le chaos que leur politique a engendré les contraints à s'allier avec d’autres puissances bien moins prévisibles que les alliés traditionnelles d’Europe et qui développent leur propre stratégie, Russie, Iran, Turquie… L'Allemagne et la France en particulier voudraient tirer leur épingle de ce jeu sanglant.

L'inévitable purge financière

Sur le plan financier, la perspective est donnée par le rapport de la BCE cité plus haut. Toutes les conditions pour que se produise, à partir cette fois des banques européennes, un nouvel effondrement financier se répercutant à l’ensemble de l’économie mondiale semblent aujourd’hui rassemblées, ce qui n’empêche d’ailleurs pas la Bourse de connaître une nouvelle « phase d’exubérance »…

Parmi les facteurs pouvant déclencher l’effondrement du château de cartes, la BCE note la « montée des inquiétudes concernant la soutenabilité de la dette des emprunteurs souverains et du secteur privé non financier dans un contexte de faible croissance nominale, si l’incertitude politique entraîne un blocage des réformes à l’échelle nationale et européenne ».

Ces réformes, on les connaît pour les subir depuis des dizaines d’années. Parmi bien d’autres, celles qui touchent aux retraites reviennent régulièrement sur le tapis, Fillon a dit son intention de repousser l’âge de départ à 65 ans. Un recul qui s’ajoutera aux précédents et dont un rapport récent du Ministère des Affaires sociales permet de mesurer une partie des conséquences sociales : pour la « génération 1980 », les deux dernières réformes (Woerth 2010, Touraine 2014) auront pour effet une baisse de 2 ans de la durée de vie passée à la retraite, et une baisse moyenne de 4,5 % des sommes perçues au cours de ces années (6 % de moins pour les retraites les plus basses)…

Mais qu’importe si ces réformes sont des facteurs de régression pour les travailleurs et les peuples. Et qu’importe, en fin de compte, que cette régression sociale, conséquence de la course permanente à l’accumulation des profits, devienne en retour une des causes de l’aggravation de ce « contexte de faible croissance » que la BCE pointe dans son étude…

L’ensemble des dirigeants politiques et économiques a parfaitement conscience du cercle vicieux dans lequel sont condamnées à évoluer leurs politiques, le plus court chemin vers le krach annoncé. Jeudi 8 décembre, la BCE devait faire l’annonce d’éventuels ajustements des taux d’intérêts ainsi que le prolongement ou pas du plan massif d’achat aux banques de « créances douteuses » initié en 2015 et qui devait s’arrêter en mars 2017. Mario Draghi a annoncé son prolongement jusqu’en décembre 2017, mais avec une diminution, à partir d’avril, de 80 à 60 milliards tandis que les taux d’intérêts restent inchangés au niveau le plus bas de leur histoire. Voilà donc les outils dont ils disposent face aux errements d’un système financier devenu hors contrôle. Rachats massifs de titres pourris, relance budgétaire, contrôle des taux d’intérêts et de l’inflation, ne font qu’accentuer la course folle à la spéculation qui continue d’accumuler sans fin ces mêmes « créances douteuses ». Ils accentuent en même temps la récession économique, qui se traduit à son tour par le retour au protectionnisme, l’exacerbation de la concurrence internationale et de son corollaire, la montée des tensions entre les nations, la militarisation et les guerres…

Cette fuite en avant destructrice, cette folie du système, ont pour drogue la recherche permanente, par une masse de capitaux qui ne cesse de croître, de profits nouveaux, de plus-value. Ils le font à travers une concurrence et une exploitation acharnées. A travers également la recherche permanente de terrains nouveaux où investir, de nouveaux travailleurs à exploiter, de nouveaux marchés pour réaliser leurs profits. C’est ce moteur qui a poussé le capitalisme, au cours de son histoire, à repousser toujours plus loin la « frontière » de son expansion territoriale. Jusqu’au point limite, qui englobe aujourd’hui la Chine, selon une expression de François Chesnais, qui écrit : « Nous atteignons un point crucial dans l’histoire du monde, celui où le capitalisme atteint ses limites absolues ».

Ils voudraient bien éviter le krach, la dévalorisation de capitaux qui ne rapporteraient plus leur part de profits, mais ils ne font que repousser le moment par des expédients... Plus dure sera la chute…

Donnons leur raison de craindre les « incertitudes politiques »…

Pour justifier la « souplesse » de la Commission européenne vis-à-vis des budgets européens qui ne respectent pas les normes, son vice-président, Valdis Dombrovkis, a déclaré : « Notre rôle est de renforcer la reprise économique […] reprise trop fragile à l’heure actuelle pour contenir le chômage et la pauvreté à un niveau tenable ». A quoi le Commissaire aux affaires économiques et financières Pierre Moscovici ajoutait : c’est « une urgence, et même un devoir face à la montée des populismes »…

A la crainte de krach s’ajoute la crainte de l’« incertitude politique » pour la BCE, de la « montée des populismes » pour Moscovici… Ils voudraient bien « contenir le chômage et la pauvreté à un niveau plus tenable »… mais toutes leurs « réformes » aboutissent à l’exact contraire, à l’exacerbation des tensions entre les classes et leur cortège de conséquences.

Sur le plan institutionnel, la machine « démocratique » qui a si bien su associer la dite « gauche de gouvernement », prétendue « représentation des oppriméEs », au maintien des conditions de l’exploitation de classe, s’est grippée. Détournant la colère sociale de son véritable adversaire, le capitalisme sans frontière, les courants « souverainistes » et « nationalistes » prolifèrent, prônant en guise de remède l’impasse d’un retour à la protection des frontières nationales. Le succès qu’ils rencontrent sur le terrain électoral bouscule la donne, met des bâtons dans les rouages jusqu’à maintenant bien huilés de l’alternance. D’où la guerre verbale que mènent les « grands partis » aux « populismes »… non sans leur emboîter le pas dans la démagogie xénophobe et réactionnaire.

Mais, comme l’écrit la BCE, leur véritable crainte provient de ce qui pourrait « bloquer ses réformes ». Autrement dit de la probable mobilisation des travailleurs et des peuples contre des conditions de vie qui ne sont plus « tenables ». Le mouvement contre la loi travail, même s’il n’a pas abouti a imposer son retrait, est une illustration bien concrète, parmi bien d’autres, du fait qu’à travers l’exacerbation des tensions sociales se préparent les évolutions des rapports de force sociaux. La conscience se construit de ce que la seule façon d’en finir avec les régressions sociales, c’est de prendre, collectivement, la défense de nos intérêts en main.

Cela définit en même temps nos tâches de militants anticapitalistes : aider cette conscience de classe naissante à aller jusqu’au bout de sa démarche, jusqu’à poser la question du pouvoir politique, autrement dit de la prise de contrôle de la société par les travailleurs. Cette perspective est au cœur de notre campagne autour de la candidature de Philippe Poutou.

Daniel Minvielle

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