Le temps semble loin où, de Sarkozy à Hollande en passant par Christine Lagarde, alors Ministre des Finances, on nous serinait que « la crise est derrière nous »… Non seulement la crise commencée en 2007 avec l’effondrement des subprimes aux Etats-Unis n’est pas « derrière nous », mais les « mesures » prises par les gouvernements pour soi-disant l’éradiquer n’ont fait que repousser le pire, préparer de nouvelles menaces, à l’image des soubresauts qui agitent actuellement les banques européennes.

Des banques au bord du gouffre

De profondes restructurations bancaires ont eu lieu en Espagne ce début d’année, et se poursuivent toujours. En juillet, une crise se déclenchait en Italie dans des banques minées par les « créances douteuses » (titres de dette ayant une grande probabilité de n’être jamais remboursés, pour un total de 360 milliards d’euros, 20 % du PIB du pays), faisant dire à certains « prévisionnistes » qu’elle ne pouvait que se propager à l’ensemble de l’Union européenne. Mais c’est le « pilier de l’économie allemande », la Deutsche Bank, dont les actions ont perdu 50 % de leur valeur depuis le début de l’année, bousculant l’ensemble des marchés financiers, qui concentre aujourd’hui toutes les craintes… Neuvième banque mondiale, totalement interconnectée aux autres banques européennes et mondiales, sa faillite entraînerait certainement une crise de tout le système financier, un cataclysme économique au niveau mondial.

Un des déclencheurs de ses « difficultés » a été l’annonce de l’amende de 14 milliards de dollars que lui réclame la justice des Etats-Unis pour sa responsabilité dans le déclenchement de la crise des subprimes en 2007. En « plaidant coupable », comme le permet la loi des USA, elle pourrait réduire la facture à 5,4 milliards de dollars. Mais elle ne serait pas quitte pour autant, le nombre de procès auxquels elle est confrontée dans le monde étant de… 8000 !… pour évasion fiscale, manipulation du taux du Libor, blanchiment d’argent en provenance de Russie, manipulations sur le marché des matières premières… Elle a déjà versé 11 milliards de dollars d’amendes et de pénalités depuis deux ans. Elle vient de payer 38 millions dans un « arrangement » visant à lui éviter un procès pour avoir manipulé les cours de l’or et de l’argent pendant une quinzaine d’années…

Mais la lourdeur des amendes que lui valent ces pratiques n’y ont manifestement pas mis un terme : elle continue d’accumuler dans ses coffres les « créances douteuses », produit d’une spéculation effrénée sur la multitude de combines, dites « produits dérivés », inventées par la prétendue « industrie financière » pour spéculer sur un océan de dette. La valeur des produits dérivés qu’elle détient aujourd’hui s’élève à 46 000 milliards de dollars, dont 41 milliards de créances douteuses.

La Deutsche Bank n’est bien évidement qu’un cas parmi tous les autres, c’est l’ensemble du système financier mondial qui est dans cet état. Selon la Banque mondiale, la valeur cumulée mondiale des produits dérivés ne cesse de croitre, s’élevant, pour 2015, à pratiquement 700 000 milliards de dollars, plus de dix fois le PIB mondial, retrouvant le niveau qu’il avait atteint en 2008. Cela donne une idée de l’ampleur de la bulle spéculative qui s’est ainsi constituée et ne demande qu’à exploser. Ce que traduisait récemment l’économiste Patrick Artus, disant : « nous sommes assis sur une bombe à retardement »...

Guerre de classe pour des profits à n’importe quel prix

Le ministre allemand de l’Economie déclarait le 2 octobre à propos de la Deutsche Bank : « Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer de voir une banque qui a fait de la spéculation son modèle de développement venir se poser maintenant en victime des spéculateurs. Le scénario, c’est que des milliers de personnes vont perdre leur travail. Ils payent aujourd’hui le prix de la folie de dirigeants irresponsables ».

Le cynisme ne l’étouffe pas ! La menace qui pèse sur la Deutsche Bank est certes un concentré de la folie qui anime le système financier international, de ses méthodes de truands prêts à tout pour dégager du profit, mais aussi des politiques qui les ont accompagnées avant et pendant la crise.

Thatcher, Reagan, Mitterrand, Schröder… ont mis en œuvre, dès le début des années 1980, la politique qui a permis à un capitalisme en panne de profits de sortir de la crise des années 1970-75. Ils l’ont fait en ouvrant les frontières à la circulation des capitaux ; en entamant une politique de destruction de toutes les règles qui s’étaient imposées suite à la crise de 1929 pour « réglementer » un minimum les appétits du monde financier ; en lançant une guerre de classe systématique, et qui se poursuit de plus belle, contre une classe ouvrière brutalement soumise, du fait de la crise, à un chômage de masse...

Les profits sont repartis à la hausse, tandis que les multinationales disséminaient leurs filiales dans des contrées jusque là restées à l’écart du développement industriel, générant d’immenses plus-values sur le dos d’une main-d’œuvre très bon marché et sans la moindre protection légale, tandis que dans les pays dits avancés des usines fermaient, jetant leurs salariés au chômage. Les profits renaissaient, alimentant une immense spirale spéculative qui inaugurait, dès le début des années 1990, la phase dite de « financiarisation » de l’économie.

On nous vantait l’arrivée d’une nouvelle perspective, certes parfois bousculée par quelques crises, (Mexique, Russie, Nouvelle économie, Argentine…) mais qui ne pouvaient remettre en cause la marche en avant vers un monde merveilleux, celui du fric fabriquant du fric sans aucune limite…

Jusqu’à l’éclatement de la crise de l’immobilier à risque aux Etats-Unis en 2007 et le déclenchement en cascade des effondrements financiers et économiques qui allaient suivre…

Une « bombe à retardement » s’était constituée dans le système financier mondial. Pour que la plus-value produite par le travail puisse se transformer en profit, il faut que les marchandises produites trouvent acquéreur. Or, les marchés solvables capables d’acheter les marchandises produites restaient, et restent encore pour l’essentiel, ceux des anciens pays industrialisés, marchés qui par ailleurs subissaient (et subissent toujours), le contrecoup de l’appauvrissement des classes populaires soumises au chômage et aux politiques antisociales. Le développement du crédit privé, crédit à la consommation, crédit immobilier, etc., a permis de maintenir le marché solvable malgré ces reculs. Les banques en profitaient pour faire fructifier une partie de leurs capitaux, tout en démultipliant les outils spéculatifs, « produits dérivés » de ces dettes.

Les crédits subprimes des USA étaient un de ces outils, escroquerie organisée au détriment des plus pauvres en spéculant sur le maintien de la hausse continue des prix du marché immobilier, constatée depuis des années. Les requins de la finance, grandes banques en tête, s’étaient jetés sur l’opportunité… Les « créances» des subprimes et leurs « produits dérivés » rejoignaient, dans les coffres, une multitude d’autres titres du même acabit, contribuant à gonfler la bulle spéculative. L’effondrement du marché immobilier a mis le feu aux poudres…

Premières victimes de l’escroquerie et des conséquences de cet effondrement, des millions de familles ont été jetées hors de leurs maisons, tandis que les créances et produits dérivés des subprimes devenaient des pertes pour les spéculateurs, qui découvraient brutalement que leurs coffres étaient farcis de « créances douteuses », entraînant panique boursière, effondrement des marchés financiers, faillites bancaires, crise des échanges interbancaires, blocage du crédit…

Les Etats et les institutions internationales, FMI, G20, Banques centrales, se sont empressés de sauver le système financier d’un effondrement global en lui rachetant ses « titres pourris ». Il en a coûté 4500 milliards d’euros aux Etats européens pour sauver leurs banques, plus du tiers du PIB de l’Union européenne. La dette privée détenue par les banques s’est transformée en dette publique, préparant une nouvelle étape de la crise, celle de la dette publique européenne, qui s’est déclenchée fin 2010, principalement au Portugal, en Irlande, en Grèce et en Espagne. Ces mêmes banques, en particulier allemandes et françaises, sauvées de la faillite par l’argent public, spéculaient maintenant sur la dette de ces pays, leur imposant des taux usuraires… pour ensuite se retrouver face aux résultats de leur propre rapacité, la menace de faillites qui transformeraient leurs titres de dette en chiffons de papier…

FMI, Banque centrale européenne et Union européenne sont venus de nouveau au secours de ces « fous irresponsables », imposant aux peuples des pays concernés des politiques d’austérité aux conséquences catastrophiques.

Le bluff de la « relance » par l’augmentation de la compétitivité et de la politique de « taux bas »

Le ralentissement brutal du crédit consécutif au déclenchement de la crise des subprimes avait révélé au grand jour, sous la forme de la récession qui a frappé les pays industrialisés dans les années 2008-2009, la situation de surproduction chronique qu’il avait contribué à masquer. Est alors apparu un discours mettant en avant la nécessité d’une politique de relance de l’économie, la « relance de l’offre ». Il fallait permettre aux entreprises industrielles « nationales » de devenir plus compétitives face à leur concurrence, de baisser leurs coûts de production pour gagner des parts de marché, et pour cela multiplier les cadeaux fiscaux, les aides à la modernisation et à la recherche, tout en poursuivant les attaques sur les salaires et les droits des travailleurs.

Le remède ne pouvait qu’aggraver la maladie. L’économie des vieux pays industrialisés est aujourd’hui, à des degrés divers, en panne de croissance, tandis que l’argent continue de se précipiter au casino de la spéculation. Le discours qui prétendait que l’économie mondiale était « tirée par les pays émergents » a fait long feu, ces pays sont entrés à leur tour dans une crise profonde. La « première usine du monde », la Chine, est confrontée aujourd’hui au rétrécissement du marché solvable mondial. Le commerce mondial ralentit. Une crise de surproduction généralisée s’étend sur le monde.  

Parallèlement s’est développée la politique dite des taux bas, nuls voire négatifs. Cela concerne d’une part les taux auxquels les Banques centrales accordent des prêts aux banques privées, d’autre part les taux auxquels les Etats peuvent emprunter de l’argent sur les marchés financiers. C’est le cas en particulier de la France, dont le gouvernement se vante de pouvoir aujourd’hui emprunter de l’argent avec des taux d’intérêt négatifs… Dans un marché financier submergé par les capitaux surnuméraires et spéculatifs, c’est une façon pour certains « investisseurs », conscients des menaces qui s’accumulent, de mettre une partie de leurs avoirs à l’abri des aléas des marchés financiers, en pariant sur la capacité des Etats à leur rembourser le capital, quitte à ce qu’il soit amputé de la valeur d’« intérêts négatifs ». Et puis, mieux vaut un capital qui « travaille », même un peu à perte, qu’un argent qui dort, et n’est donc plus un capital…

En ce qui concerne la politique des banques centrales, dès le début de la crise de la dette européenne, la BCE avait lancé une « opération de refinancement à long terme », fournissant 1 000 milliards d'euros aux banques à des taux d'intérêt très bas. Une politique de la planche à billet qu’elle a poursuivie et accentuée, relançant la même opération en janvier 2015, à taux 0 à laquelle s’est ajouté une "politique de rachat d'actifs", obligations et de titres pourris, pour un montant de 80 milliards d’euros par mois. Cette politique, destinée à permettre aux banques de surmonter la dévalorisation de leurs titres pourris et à relancer le crédit… s’est surtout traduite par la poursuite de la cavalerie spéculative, accumulant de nouvelles « créances douteuses », pour aboutir au résultat actuel : la Deutsche Bank et une bonne part de ses consœurs européennes sont au bord de la faillite, dans un monde en récession…

Quelles réponses à leur crise ?

Une « bombe à retardement » est effectivement de nouveau prête à exploser, produit de la « folie irresponsable » de l’oligarchie financière et des dirigeants politiques qui la servent. Signe aussi de leur impuissance à contrôler un tant soit peu une logique qui leur échappe. Les discours « optimistes » sur la crise ne sont plus aujourd’hui de mise, « relance de l’offre » et « politique des taux bas » ont révélé leur incapacité à éviter le pire. Le FMI et quelques autres institutions dénoncent aujourd’hui comme freins à la croissance les politiques d’austérité qu’ils prônaient hier… On a même vu Mario Draghi, le patron de la BCE, envisager un temps la possibilité de mettre en œuvre un « hélicoptère monétaire », distribution directe d’argent à la population pour relancer la demande…

L’impuissance de tout ce petit monde de spéculateurs et de politiciens aux ordres est manifeste et contribue à aggraver la crise politique qui s’était nourrie jusqu’à maintenant de la révolte face aux politiques antisociales et antidémocratiques et à leurs conséquences. Elle révèle que ce qui est en jeu, ça n’est pas un affrontement pour une autre répartition des richesses dans le cadre d’un capitalisme régulé, d’une finance « règlementée », mais bien un affrontement qui pose la question du pouvoir, de qui contrôle le fonctionnement de la société dans son ensemble.

Le capitalisme pourrissant crée les conditions pour qu’apparaisse une nouvelle conscience de classe, une arme politique pour que la classe ouvrière qu’il a contribué à développer et à disséminer dans le monde entier prenne son sort en main. Retirer le pouvoir des mains de l’oligarchie financière et ses valets politiques est devenue une urgence. Cela passe en particulier par l’expropriation du système bancaire et financier dans son ensemble, la constitution d’une institution de crédit unique, placée sous le contrôle de ses travailleurs et de la population. C’est la seule façon d’en finir avec une spéculation totalement parasitaire, d’orienter le crédit vers les productions de biens et de services utiles à la satisfaction des besoins de chacunE, dans le respect de l’environnement.

Daniel Minvielle

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