Une fraction de la jeunesse a été l’initiatrice du mouvement dans les lycées et les facs dès le 8 mars dernier. Si la pétition de Caroline de Haas a été un révélateur de la révolte qui couvait et qui devait s’exprimer dans les rues, c’est la jeunesse, en bloquant des lycées et des facs, en manifestant bruyamment et audacieusement qui lui a donné corps. Les vidéos de « On vaut mieux que ça » ont été au moins aussi populaires que « Loi Travail, non merci ! ».

En effet, la jeunesse qui s’est mobilisée avait tout de suite compris qu’il s’agissait d’une attaque en règle contre les futurs salariés qu’ils seraient. Elle avait entrevu, au-delà de la loi, le modèle de société qui se préparait à l’opposé de ses aspirations profondes : contre l’esclavage moderne (que bien des jeunes connaissent souvent voire uniquement dès qu’ils commencent à travailler, ce que font la moitié des étudiants, par exemple), pour le respect de sa dignité, la liberté de parler et d’agir, d’expérimenter, de se moquer de l’ordre établi, du gouvernement et de son monde et de les contester. La jeunesse a montré qu’elle n’aime pas être victimisée ; elle se sait victime et ne l’accepte pas.

Une nouvelle génération militante…

D’emblée, la jeunesse en lutte a été confrontée à l’État avec une répression particulièrement forte qui a été abondamment médiatisée. Et poussée par la générosité qui la caractérise, elle a pris la parole pour dénoncer bien d’autres oppressions comme l’oppression raciale ou de genre, le pillage de la planète, ne se contentant pas de contester la loi Travail et le MEDEF. La jeunesse a été pour beaucoup dans l’élargissement du mouvement à la contestation de toute la société. Dans les AG de jeunes ou de Nuit Debout, il a constamment été question de solidarité avec les migrants, les sans-papiers, contre le FN, pour les ZAD, l’écologie, les prises de décision démocratiques (parfois jusqu’à l’extrême, mais c’est aussi ça l’apprentissage de la lutte !).

Une des particularités de cette jeunesse est qu’elle n’avait pas le fil à la patte des directions syndicales, les organisations de jeunes FIDL ou UNL étant très peu présentes voire inexistantes. L’UNEF, dont un des dirigeants a pu un moment occuper les médias, a vite été débarquée par un mouvement qui ne voulait pas se laisser récupérer. Dans la jeunesse en lutte, le slogan « anticapitalistes » a gagné des cortèges entiers qui scandaient aussi « tout le monde déteste le PS ». La confiance dans le gouvernement et ses satellites a été rompue. La jeunesse qui s’est mobilisée n’avait pas de liens avec cette « gauche » qu’elle n’avait pratiquement pas connue, elle n’avait pas d’intérêt de boutique à défendre.

Certes, le lien avec les salariés n’a pas toujours été évident car à juste titre, bien des jeunes avaient des préventions contre les bureaucraties syndicales qu’ils voyaient à l’œuvre dans les manifs, pesant de tout leur poids contre les manifestations nombreuses et dynamiques des jeunes, respectueuses de l’ordre, de la police, du calendrier du gouvernement. Par manque d’expérience, cette jeunesse a souvent confondu les directions syndicales avec les militants syndicaux de base, les rejetant ensemble.

Mais durant le mouvement, des jeunes ont pu voir que chez les salariés moins jeunes et syndiqués il y avait une même révolte. Qu’ils avaient à affronter le même Etat et le même « dialogue social », la répression. Contre la loi El-Khomri, une série de blocages d’entreprises ou de points économiques stratégiques se sont faits ensemble, de même que des chahuts de meetings du PS ou du FN…

Ce lien entre l’énergie, l’inventivité, la liberté des jeunes et la révolte profonde de la classe ouvrière était indispensable. Il est indispensable pour construire pratiquement l’ébauche d’un parti pour l’émancipation en défiant les routines des dominations de toutes sortes : familiales, politiques et syndicales, pour unir l’audace à la contestation de la loi et de l’ordre qui va avec.

Il n’y a pas d’issue électorale institutionnelle, quel que soit le gouvernement, il faudra le combattre, lui et son monde. Pour avancer, il est nécessaire de dépasser les réflexes antipolitiques, « identitaires » souvent alimentés par des courants anarchistes ou autonomes. Derrière une soi-disant radicalité contre l’ordre (la police, l’extrême droite même si elle a été bien discrète durant ce mouvement !) et leur critique des partis institutionnels, ils ont bien souvent entravé les tentatives d’organisation démocratique. Avec leur activisme, ils ont pu contribuer à censurer des débats indispensables au cours de la lutte. En combattant l’organisation des débats et la prise de décision collective, ils ont souvent flatté l’individualisme de grandes gueules qui bien souvent méprisent ceux qui s’éveillent à l’organisation et à la politique.

Aujourd’hui, de nombreux jeunes continuent à se réunir, parfois en lien avec les collectifs de lutte contre la loi Travail. C’est précieux, mais ils ont besoin de nouvelles perspectives pour nourrir leur volonté d’agir, de s’engager, faire de la politique loin des partis institutionnels pour prendre toute leur place dans la lutte pour la transformation révolutionnaire de la société.

Le débat d’idées se poursuit. Comment se battre chaque jour, même lorsqu’il n’y a pas de mouvement, sans apprendre des luttes passées, de l’accumulation d’expériences politiques et humaines du mouvement ouvrier et des peuples en lutte ? L’élan de ce printemps est aussi un appel à réaffirmer avec les jeunes les idées que nous défendons quotidiennement, les idées de la lutte de classe et de l’émancipation humaine. S’émanciper de l’aliénation est quelque chose qui s’apprend comme aussi faire de la contre-propagande tous les jours contre la domination capitaliste et son ordre moral.

Cela ne s’apprend pas seulement dans des livres, mais en faisant de la politique au quotidien. Ça s’apprend aussi par l’exercice de la démocratie, du fait d’être soi-même acteur du mouvement, de devenir capable de diriger en tenant compte des différents niveaux de conscience, sans démagogie ni autoritarisme, de déléguer mais aussi de prendre des initiatives, de se donner une direction et des porte-parole élus et mandatés. Beaucoup de jeunes n’ont pas eu le temps d’apprendre à s’approprier la parole, même si beaucoup ont fait une première expérience, beaucoup de filles se sont mises en avant, pratiquant un féminisme concret qu’elles ne sont pas prêtes d’oublier.

Par l’action collective, pour l’émancipation…

Cela passe aussi par la démocratie dans le parti, le partage d’expériences. Arriver à se faire une opinion commune, à élaborer une politique commune, raisonner au niveau du parti tout entier, jeunes et moins jeunes. Le parti que nous avons est plein d’imperfections, certes, mais le parti que nous voulons sera notre œuvre collective, la jeunesse y a toute sa place.

On apprend aussi en luttant aux côtés de ceux qui souffrent et relèvent la tête, conscients que ceux d’en haut ne vivent que grâce au travail de ceux d’en bas, en allant vers la jeunesse ouvrière actuelle qui a bien plus de possibilités objectives que la jeunesse qui l’a précédée. Elle étudie plus longtemps et a un savoir accumulé plus grand, elle communique et peut se mobiliser beaucoup plus vite. C’est aussi une jeunesse beaucoup plus riche par ses origines. Nos idées, parce qu’elles sont en rupture totale avec ce système, son État et ses frontières, parce qu’elles dénoncent le colonialisme et l’impérialisme du point de vue de l’ensemble des exploités, ne peuvent pas ne pas toucher la jeunesse immigrée.

…avec les idées du marxisme, du matérialisme militant

Dans la période nouvelle que nous vivons, il est indispensable que la jeunesse révoltée s’approprie les lois de la société, son analyse scientifique, une vision dialectique du monde où tout bouge et se transforme, loin des dogmes immobilistes de l’histoire officielle, des discours moralistes, idéalistes, religieux qui dominent les esprits au lieu de les ouvrir au monde. Il nous faut l’outil du matérialisme scientifique pour étudier et comprendre les phénomènes économiques et sociaux profonds, les transformations moléculaires à la base des grands bouleversements, pour trouver les leviers pour transformer la société. Sans Dieu ni maître mais avec conscience, en s’appuyant sur la révolte.

La situation objective est plus que mûre pour le socialisme avec le capitalisme libéral et impérialiste en crise qui craque de toutes parts. Mais elle ne l’est pas encore subjectivement. Pour cela, la jeunesse est indispensable à la construction de ce parti de l’émancipation humaine. « La jeunesse est la flamme de la révolution » disait Liebknecht… Sa place est dans notre parti, avec les travailleurs pour ensemble écrire l’étape d’après…

Mónica Casanova

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn